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XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

(suite)

N.C. : Ce qui s'apparente à une quête du Graal revisitée par notre temps !
A. P. : Tout à fait, mais il faut que quelque chose " éclate ". On rejoint là le sanscrit. Le recours du langage pneumatisé (habité de souffle) libère en soi des forces supérieures. Bharthrari, l'un des grands connaisseurs du sanscrit, pour qui " la grammaire mène à Dieu ", range dans les attributs grammaticaux les phonèmes et les morphèmes sphotiques, ainsi que d'autres valeurs germinales, telles que les bija, ou syllabes-germes, qui ont mené aux formules mantriques. Si l'on considère sommairement les constituants alphabétiques du langage, ce sont surtout les voyelles qui éclatent et, grâce à elles, l'appareil vocal. On pourrait dire que les consonnes sont les os et les voyelles la chair d'un langage. Ces dernières sont précisément d'ordre sphotique et il est révélateur que, dans presque toutes les langues, le mantra A soit situé en tête de l'alphabet.

N.C. : C'est d'ailleurs la première voyelle que prononce le nourrisson, quelle que soit sa culture. Nous voilà ramenés à des fondements anthropologiques simples : la naissance, le verbe prononcé, le mouvement corporel, le geste... Toute la vision du monde de Daumal va d'ailleurs bientôt connaître une seconde révélation indienne...
J.-P. d.T. : Oui, en 1932. Le Grand Jeu est terminé ­ sur un quatrième et dernier numéro de la revue, qui restera inachevé. Et voilà qu'un soir, Daumal se retrouve au théâtre des Champs Élysées, pour voir le spectacle d'Uday Shankar, une gloire mondiale de la danse indienne, en tournée européenne. René est subjugué. Après le spectacle, il entre en grande discussion avec l'artiste dans sa loge, et quand il en ressort, sans que nul ne sache de quelle façon, il est devenu son impresario. Commence alors pour notre héros un tout nouveau genre de vie. Il suit Uday Shankar aux États-Unis, bénissant la providence. Tout se passe comme si l'Inde, dans une sorte de retour de grâce pour remercier son effort à apprendre le sanscrit, était venue à son secours, l'arrachant à ce Grand Jeu qu'il n'osait abandonner, par amitié ou par devoir, alors que son temps était manifestement fini. Le voilà radicalement ailleurs, poussé à contempler, pendant des mois, un grand danseur de l'Inde sacrée. Il commence tout juste à écrire sur le sujet quand, d'un coup, il " voit " le mouvement.

A. P. : Oui, pour Daumal, c'est de l'ordre de la révélation. Comme pour Artaud, lorsqu'il voit une danse balinaise qui bouleverse sa conception sur le corps, le mouvement. C'est là une intrusion capitale. L'Orient a littéralement réorienté nos grands hommes à travers des représentations sublimes du mouvement. Précisons qu'ils étaient capables d'en faire une lecture aiguë. Et n'oublions pas qu'à l'origine la danse indienne incluait aussi une représentation des lettres sanscrites, éclatant en dansant, et que la danse non spectaculaire (n'appartenant pas à la société du spectacle) a un lien direct avec la physique, les planètes, les sciences du langage et bien d'autres expressions cosmologiques. Les visionnaires y voient bien plus d'éléments que le spectateur " normal ".
J.-P. d.T. : Et quand, en 1935, René Daumal découvre Gurdjieff, ou plutôt le mouvement gurdjievien, par le biais des Salzmann (il ne rencontrera jamais le visionnaire russe lui-même), tout cela ne fait que se confirmer. Il est important de souligner qu'à ce moment-là il a déjà opéré sa mutation et pris position. Ce ne sont pas les proches de Gurdjieff qui l'ont " gurutisé ", comme s'est amusée à le dire une partie de l'intelligentsia parisienne, en particulier chez les surréalistes qui, à partir de ce moment-là, ne veulent plus prononcer son nom. Ce à quoi Daumal ne peut rien répliquer, puisque sa démarche consiste désormais, précisément, à se taire.
René se tait. De nouveau la ressemblance avec Rimbaud s'impose. Et la métaphysique du " non ". Ce non, il va l'assumer totalement, et finalement renoncer à la camaraderie avec ses petits copains de littérature, quitter les salons, quitter Paris, la philosophie. Il aurait pu devenir un brillant philosophe. Eh bien, il abandonne tout, n'écrit plus rien, sinon des textes de circonstance, pour aider des gens qui sont dans le même cheminement que lui, probablement aussi pour vulgariser l'enseignement de Gurdjieff. Le Mont Analogue s'inscrit dans cette perspective : essayer d'expliquer ce qu'est la voie. Mais il n'y a plus rien de personnel dans ce travail, juste la musique, qui continue à être celle de Daumal.

N.C. : Quelque temps plus tôt, André Breton, qui avait d'abord tout mis en oeuvre pour que cet étonnant jeune homme rejoigne sa chapelle, a fini par l'excommunier, très officiellement, au cours d'un procès, comme il aimait tant en organiser.
J.-P. d.T. : Dans le numéro 3 du Grand Jeu, Daumal avait publié sa fameuse Lettre ouverte à André Breton, où il expliquait en quoi les actes de ses illustres aînés étaient de " petits jeux de société ". En même temps, il s'avouait plein de reconnaissance pour ce que Breton avait fait espérer, mais il finissait très décu par le résultat. À la fin de sa lettre, ce petit bonhomme proposait crânement à Breton de rallier le Grand Jeu. Et Breton avait compris qu'il avait affaire à une pensée irréductible. Son simulacre de procès fut misérable, mais il précèda quand même, sinon provoqua, la disparition du Grand Jeu quelques mois plus tard.

N.C. : Qu'est-ce qui séparait fondamentalement les membres du Grand Jeu de leurs aînés surréalistes ?
J.-P. d.T. : Une certaine idée de l'art, la conscience de la nécessité, pour tout véritable créateur, de se rattacher à une tradition. Les surréalistes ne supportaient pas cette idée. Daumal, lui, se rend compte que nous sommes dans un monde où les gestes, le langage ou l'art n'entrent plus dans le sens. Les individus expriment certes leur sensibilité personnelle, mais l'art ne se situe pas à ce niveau-là. Au fond de lui-même, René refuse cette époque insignifiante, qui ne lui propose que des bribes de sens et qui n'arrive pas à relier les activités de l'esprit les unes avec les autres. Opérant un détour par l'Inde, puis par les exercices de Gurdjieff, il a soudain le sentiment que la poésie se rattache de manière pertinente et signifiante à la danse, qui se rattache elle-même à la grammaire, qui s'articule à la cosmologie, à l'architecture, etc. Dans une tradition qui fait sens, lorsqu'on apprend la grammaire, on apprend à lire la marche des étoiles. Et René Daumal décide que si l'on ne parvient pas à cette vision d'ensemble, il vaut mieux tout abandonner.

N.C. : Ne s'agit-il pas de lever la malédiction de l'écrit, qui a tué les traditions orales ? Peut-on y parvenir, paradoxalement, par l'écrit ?
A.P. : Question cruciale. Tout langage analytique doit désormais revenir au souffle poétique. Rilke écrivait : " Respirer, cet invisible poème ". Si vous introduisez le souffle dans le verbe, vous êtes sauvé. La difficulté est de concevoir que tous les arts se rejoignent. La danse en est un, qui se nourrit de tous les autres. Il s'agit là d'un art total que reproduisent aussi certains arts martiaux.

N.C. : Derrière le mot "total", certains auront vite fait de lire " totalitaire " !
A.P. : C'est une frayeur inutile. Pourquoi, au Moyen Àge, ne craignait-on pas de faire une totalité des " sept arts libéraux " : l'homme qui sortait de l'université, et que l'on appelait artiste à l'époque, devait maîtriser sept arts indépendants mais reliés.

N.C. : L'allusion au Moyen Àge fera immédiatement citer les monstruosités algériennes.
J.-P. d.T. : Il faut lire La Guerre sainte, qui est le texte le plus court, le plus marquant, d'un petit recueil de Daumal intitulé Le Contre-Ciel, rédigé à la fin de sa vie5. La véritable guerre sainte, dit-il, n'est évidemment pas celle qui consiste à trucider ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle se mène contre les menteurs qui règnent à l'intérieur de nous. •

1. éd. Grasset. 2. éd. du Chêne. 3. Nouvelles Clés n°5 et 11 (nouvelle série). 4. éd. NRF Gallimard. 5. éd.Poésie Gallimard.

À Lire : La totalité des essais de René Daumal est parue en 1970 chez Gallimard, sous forme de deux volumes, intitulés Les Pouvoirs de la Parole (1920-1935) et L'Évidence absurde (1935 -1944). La revue Le Grand Jeu (coll. complète), éd. Jean-Michel Place. Correspondance (3 tomes), les cahiers de la NRF, éd. Gallimard. Les Puissances du dedans (Luc Dietrich, Lanza del vasto, René Daumal, Gurdjieff), Michel Random, éd. Denoël.

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