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Avec
Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et quelques autres (Luc
Dietrich et Lanza del Vasto, souvent cités, n'en font pas partie),
René Daumal appartient, dans les années vingt et trente, à un
groupe de jeunes intellectuels rebelles : le Grand
Jeu (du nom de leur éphémère revue). Au début proches
des surréalistes, mais très vite en opposition avec ces derniers
les estimant tout compte fait vaniteux et spirituellement creux
, ces jeunes gens ne firent généralement pas de vieux os.
René Daumal lui-même mourut dès 1944, à l'âge de 36 ans, après
avoir passé les dix dernières années de sa vie quasiment retiré
du monde, dans une démarche étonnamment parallèle à celle d'Arthur
Rimbaud. Éditeur (chez José Corti, puis chez Grasset), auteur
(notamment d'un Hauts Lieux sacrés de France2)
et co-responsable, avec Catherine David et Max Armanet, des hors-séries
du Nouvel Obervateur, Jean-Philippe de Tonnac, qui admirait
depuis longtemps l'oeuvre, courte mais dense, de Daumal, fut stupéfait
d'apprendre un jour qu'il n'existait aucune véritable biographie
de celui-ci. Quelques années plus tard, ayant rencontré les quelques
rares survivants de l'aventure dont Jack Daumal, le frère de
René, qui vivait à l'époque en Égypte , Tonnac publie donc René
Daumal, l'archange. Albert Palma, lui, que les lecteurs de
Clés connaissent déjà3,
est à la fois philosophe, écrivain et maître de shintaïdo, un
art martial japonais dont il a enseigné les rudiments à Jean-Philippe
de Tonnac, lui-même longtemps pratiquant du zazen. Nous verrons
que le détour par l'Orient n'est pas le moindre des liens entre
ces deux hommes et René Daumal.
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Nouvelles
Clés : Qu'est-ce qui vous a tant passionné chez René Daumal
?
Jean-Philippe de Tonnac : Comme beaucoup de ses lecteurs,
j'avais d'abord été subjugué par Le Mont Analogue4,
son ouvrage le plus accessible, le plus réussi, à la fois synthèse
géniale et performance littéraire (que Jodorowski a tenté de porter
à l'écran, quarante ans plus tard, dans La Montagne sacrée).
C'est un chef-d'oeuvre d'humour et de brièveté, où Daumal fait
la preuve de sa maîtrise de la langue, sans la moindre fioriture.
J'ai été immédiatement touché par l'honnêteté et l'économie absolue
que j'y ai perçues. À l'époque, je sortais d'une grande crise
ascétique, et j'ai trouvé en René un maître en ascétisme. C'est-à-dire
un adepte du non généralisé. Stupéfait de découvrir que cet artiste
était maintenu dans l'ombre par l'intelligentsia française et
que rien d'important n'était paru sur lui, j'ai fini par me lancer
moi-même dans l'aventure.
Tout commence dans les années vingt, à Reims, où se constitue
un groupe de quatre jeunes gens : Robert Merat, René Daumal, Roger
Vaillant et Roger Lecomte. Ils ont quatorze, quinze ans à peine,
sont plutôt
surdoués et se lancent avec volontarisme dans l'expérience des
extrêmes. Les surréalistes émergent alors à Paris et les jeunes
de Reims reconnaissent aussitôt en eux leurs aînés. Mais à la
différence des surréalistes qui sont mauvais élèves, en révolte
contre la famille, contre l'école, etc., les " phrères simplistes
" c'est le nom qu'ils se donnent sont les premiers de la classe.
Pour eux le problème est ailleurs. Bons élèves , bons enfants,
ils font tout pour que l'école soit expédiée, au profit des "
expériences " qui visent le " dérèglement de tous les sens " (on
verra l'étonnant parallèle entre Daumal et Rimbaud) : drogues,
télépathie, dédoublement Daumal connaît une expérience unique
et " déterminante ", avec le redoutable tétrachlorure de carbone...
N.C. :
S'ils ne sont en révolte ni contre l'école ni contre leurs familles
ou la société, de quel radicalisme s'agit-il et de quel " non
généralisé " voulez-vous parler en évoquant votre affinité première
avec Daumal ?
J.-P. d.T. : Il y a une difficulté à entendre René Daumal
qui, pour une part, se plie aux règles d'un jeu social dans lequel
il peut être l'un des meilleurs, et dans le même temps dit vraiment
non à l'insignifiance de la pensée occidentale. L'un de ses poèmes
se termine par : "Non est mon nom." Il lui faut absolumement
remettre tout en doute, refuser tout ce qui lui est proposé. Il
a beau être bon élève, bon enfant, aimé, porté par les siens,
il lui faut cultiver méthodiquement ce refus. Mais, d'un autre
côté, c'est un être de compassion, toujours disponible à l'autre,
et qui ne sait pas dire " non " alors que le mouvement du Grand
Jeu s'articule précisément autour du non.
N.C. :
Qu'est-ce donc que ce Grand Jeu ?
J.-P.d.T. : Ils sont à Paris depuis environ deux ans, fréquentent
les cafés, rencontrent toutes sortes d'artistes, de peintres,
d'intellectuels (à l'époque, beaucoup de Yougoslaves, de Roumains,
de Tchèques...). René en profite toujours pour s'ouvrir à d'autres
traditions, d'autres cultures. Il intègre, prend un peu partout.
Et l'idée de la revue se met en place. Quel titre ? On choisit
d'abord La Voie, mais c'est finalement Le Grand Jeu.
L'idée serait venue de Roger Vaillant, en référence à Kim, le
roman de Kipling, où le " grand jeu " désigne l'espionnage comme
métaphore de la recherche métaphysique. Bien sûr, les uns et les
autres donnent le meilleur d'eux-mêmes au numéro un. Daumal reçoit
les textes, trie les papiers, coupe, corrige, fabrique la maquette...
bref, il monte la revue tout seul : les autres sont occupés ailleurs,
laissant toute la mise en forme l'aboutissement d'années d'expérience
au plus déterminé d'entre eux... bien obligé de jouer le rôle
de leader. Le premier numéro est placé sous le signe de la révolte
et les trois grands premiers papiers sont signés par Maurice Henry,
Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal. Le plus étrange est que
ce dernier, au plus profond de lui, n'est déjà plus là. Il est
loin.
N.C. :
Où donc ?
J.-P. d.T. : En Inde. Dès l'âge de 17 ans, Daumal, qui
maniait déjà avec aisance le latin (mais aussi les maths et tout
ce qu'il approchait), a commencé à apprendre, tout seul, à Reims,
le sanscrit, et pénétré d'une façon intime l'esprit subtil de
l'Inde. Cela fut déterminant. Les compagnons du Grand Jeu se frottaient
à toutes sortes de pratiques dangereuses. Mais leur lucidité était
grande il faut lire les pages incendiaires de Daumal contre
le spiritisme, très à la mode en ces années-là ! Mais quand on
passe par l'apprentissage d'une langue sacrée, on remonte aux
sources de toute démarche spirituelle. Avec le sanscrit, Daumal
a pénétré le coeur de la métaphysique hindoue. Et cela a fait
formidablement évoluer sa relation ancienne à la mort. Il faut
dire que les hommes du Grand Jeu sont fascinés par la mort. Ce
qui explique en partie leur passion pour Gérard de Nerval et particulièrement
pour Aurélia. Mais alors que Lecomte a le désir de se hâter
à pas lents vers la mort, Daumal, lui, veut travailler à une renaissance.
Et le sanscrit semble jouer ici un rôle central. Sur ce sujet,
j'aimerais faire appel à notre ami Albert Palma.
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Albert
Palma : La fascination de la mort est certes moins morbide
chez Daumal que chez Lecomte. Si on la considère dans sa simplicité,
cela paraît mystérieux, mais c'est l'histoire d'une série de ruptures.
Tu évoques dans ton livre le côté troublant du parallélisme Rimbaud-Daumal,
de leur commune origine ardennaise, de leur mort survenue à peu
près au même âge, de leur rupture, vécue chacun à sa manière,
avec le langage et l'écriture. Pour Daumal, j'y vois en effet
l'influence du sanscrit. Une fois abordés le langage et l'écriture
par les voies mantriques, ou yogiques, qui s'inscrivent dans la
structure même du sanscrit, avec ses éléments dynamiques et "
sphotiques " (du sanscrit sphota : ce qui est en germe et éclate),
on ne peut plus se contenter d'une forme " à plat " du langage.
Ici, le mot peut ne pas avoir seulement valeur de concept, il
est aussi une enveloppe, qui contient de multiples résonnances
d'ordre physique. Cette fascination de la mort prend donc d'abord
racine dans le fait de vouloir mourir à ce qui n'est pas le vivant.
C'est se rapprocher des limites de la vie et mourir résolument
à ce qui doit mourir en nous et hors de nous. D'où le côté scandaleux
de ces vies, du saccage qu'elles opèrent dans nos illusions, nos
inconsistances.
L'essence du langage renvoie ici à la définition grecque de l'homme
: le vivant ayant la parole. Je crois que l'abandon du vieux monde,
du sens erroné ou incomplet, de la parole creuse, est manifeste
chez Daumal. Dommage qu'il soit mort prématurément et que ses
dernières années aient été rongées par la maladie qui le rendait
moins productif. Je crois qu'avec la découverte de l'importance
du mouvement, qui caractérise sa dernière période, la reprise
de la parole et de l'écriture aurait d'autant plus marqué leur
valeur pneumatique et contribué à fermer une boucle, dont les
segments inscrits dans une circularité temporelle, étrangère à
la plupart de nos intellectuels, auraient donné cette séquence
: écriture > rupture d'écriture > pneuma (souffle) > révélation.
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