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LES DOSSIERS CLÉS
 

XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

Le Grand Jeu. Cette expression désignait, dans les années trente, un petit groupe d'intellectuels, parmi lesquels un homme à l'exigence brûlante : René Daumal. L'oeuvre de ce dernier est étonnamment peu connue, alors qu'elle répond avec une rare justesse aux urgences spirituelles de notre temps. Jean-Philippe de Tonnac corrige le tir en publiant une biographie, René Daumal, l'archange1, dont il a tenu à s'entretenir, pour Nouvelles Clés, avec Albert Palma, un
"artiste du geste" qu'il situe dans la lignée de ce grand jeu.


Ci-contre, la dernière photo de René Daumal, prise le 19 mai 1944, trois jours avant sa mort, par Luc Dietrich.
Entretien entre Jean-Philippe de Tonnac et Albert Palma.
Propos recueillis par Patrice van Eersel

Avec Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et quelques autres (Luc Dietrich et Lanza del Vasto, souvent cités, n'en font pas partie), René Daumal appartient, dans les années vingt et trente, à un groupe de jeunes intellectuels rebelles : le Grand Jeu (du nom de leur éphémère revue). Au début proches des surréalistes, mais très vite en opposition avec ces derniers ­ les estimant tout compte fait vaniteux et spirituellement creux ­, ces jeunes gens ne firent généralement pas de vieux os.
René Daumal lui-même mourut dès 1944, à l'âge de 36 ans, après avoir passé les dix dernières années de sa vie quasiment retiré du monde, dans une démarche étonnamment parallèle à celle d'Arthur Rimbaud. Éditeur (chez José Corti, puis chez Grasset), auteur (notamment d'un Hauts Lieux sacrés de France2) et co-responsable, avec Catherine David et Max Armanet, des hors-séries du Nouvel Obervateur, Jean-Philippe de Tonnac, qui admirait depuis longtemps l'oeuvre, courte mais dense, de Daumal, fut stupéfait d'apprendre un jour qu'il n'existait aucune véritable biographie de celui-ci. Quelques années plus tard, ayant rencontré les quelques rares survivants de l'aventure ­ dont Jack Daumal, le frère de René, qui vivait à l'époque en Égypte ­, Tonnac publie donc René Daumal, l'archange. Albert Palma, lui, que les lecteurs de Clés connaissent déjà3, est à la fois philosophe, écrivain et maître de shintaïdo, un art martial japonais dont il a enseigné les rudiments à Jean-Philippe de Tonnac, lui-même longtemps pratiquant du zazen. Nous verrons que le détour par l'Orient n'est pas le moindre des liens entre ces deux hommes et René Daumal.

Nouvelles Clés : Qu'est-ce qui vous a tant passionné chez René Daumal ?
Jean-Philippe de Tonnac : Comme beaucoup de ses lecteurs, j'avais d'abord été subjugué par Le Mont Analogue
4, son ouvrage le plus accessible, le plus réussi, à la fois synthèse géniale et performance littéraire (que Jodorowski a tenté de porter à l'écran, quarante ans plus tard, dans La Montagne sacrée). C'est un chef-d'oeuvre d'humour et de brièveté, où Daumal fait la preuve de sa maîtrise de la langue, sans la moindre fioriture. J'ai été immédiatement touché par l'honnêteté et l'économie absolue que j'y ai perçues. À l'époque, je sortais d'une grande crise ascétique, et j'ai trouvé en René un maître en ascétisme. C'est-à-dire un adepte du non généralisé. Stupéfait de découvrir que cet artiste était maintenu dans l'ombre par l'intelligentsia française et que rien d'important n'était paru sur lui, j'ai fini par me lancer moi-même dans l'aventure.
Tout commence dans les années vingt, à Reims, où se constitue un groupe de quatre jeunes gens : Robert Merat, René Daumal, Roger Vaillant et Roger Lecomte. Ils ont quatorze, quinze ans à peine, sont
plutôt surdoués et se lancent avec volontarisme dans l'expérience des extrêmes. Les surréalistes émergent alors à Paris et les jeunes de Reims reconnaissent aussitôt en eux leurs aînés. Mais à la différence des surréalistes qui sont mauvais élèves, en révolte contre la famille, contre l'école, etc., les " phrères simplistes " ­ c'est le nom qu'ils se donnent ­ sont les premiers de la classe. Pour eux le problème est ailleurs. Bons élèves , bons enfants, ils font tout pour que l'école soit expédiée, au profit des " expériences " qui visent le " dérèglement de tous les sens " (on verra l'étonnant parallèle entre Daumal et Rimbaud) : drogues, télépathie, dédoublement ­ Daumal connaît une expérience unique et " déterminante ", avec le redoutable tétrachlorure de carbone...

N.C. : S'ils ne sont en révolte ni contre l'école ni contre leurs familles ou la société, de quel radicalisme s'agit-il et de quel " non généralisé " voulez-vous parler en évoquant votre affinité première avec Daumal ?
J.-P. d.T. : Il y a une difficulté à entendre René Daumal qui, pour une part, se plie aux règles d'un jeu social dans lequel il peut être l'un des meilleurs, et dans le même temps dit vraiment non à l'insignifiance de la pensée occidentale. L'un de ses poèmes se termine par : "Non est mon nom." Il lui faut absolumement remettre tout en doute, refuser tout ce qui lui est proposé. Il a beau être bon élève, bon enfant, aimé, porté par les siens, il lui faut cultiver méthodiquement ce refus. Mais, d'un autre côté, c'est un être de compassion, toujours disponible à l'autre, et qui ne sait pas dire " non " ­ alors que le mouvement du Grand Jeu s'articule précisément autour du non.

N.C. : Qu'est-ce donc que ce Grand Jeu ?
J.-P.d.T. : Ils sont à Paris depuis environ deux ans, fréquentent les cafés, rencontrent toutes sortes d'artistes, de peintres, d'intellectuels (à l'époque, beaucoup de Yougoslaves, de Roumains, de Tchèques...). René en profite toujours pour s'ouvrir à d'autres traditions, d'autres cultures. Il intègre, prend un peu partout. Et l'idée de la revue se met en place. Quel titre ? On choisit d'abord La Voie, mais c'est finalement Le Grand Jeu. L'idée serait venue de Roger Vaillant, en référence à Kim, le roman de Kipling, où le " grand jeu " désigne l'espionnage comme métaphore de la recherche métaphysique. Bien sûr, les uns et les autres donnent le meilleur d'eux-mêmes au numéro un. Daumal reçoit les textes, trie les papiers, coupe, corrige, fabrique la maquette... bref, il monte la revue tout seul : les autres sont occupés ailleurs, laissant toute la mise en forme ­ l'aboutissement d'années d'expérience ­ au plus déterminé d'entre eux... bien obligé de jouer le rôle de leader. Le premier numéro est placé sous le signe de la révolte et les trois grands premiers papiers sont signés par Maurice Henry, Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal. Le plus étrange est que ce dernier, au plus profond de lui, n'est déjà plus là. Il est loin.

N.C. : Où donc ?
J.-P. d.T. : En Inde. Dès l'âge de 17 ans, Daumal, qui maniait déjà avec aisance le latin (mais aussi les maths et tout ce qu'il approchait), a commencé à apprendre, tout seul, à Reims, le sanscrit, et pénétré d'une façon intime l'esprit subtil de l'Inde. Cela fut déterminant. Les compagnons du Grand Jeu se frottaient à toutes sortes de pratiques dangereuses. Mais leur lucidité était grande ­ il faut lire les pages incendiaires de Daumal contre le spiritisme, très à la mode en ces années-là ! Mais quand on passe par l'apprentissage d'une langue sacrée, on remonte aux sources de toute démarche spirituelle. Avec le sanscrit, Daumal a pénétré le coeur de la métaphysique hindoue. Et cela a fait formidablement évoluer sa relation ancienne à la mort. Il faut dire que les hommes du Grand Jeu sont fascinés par la mort. Ce qui explique en partie leur passion pour Gérard de Nerval et particulièrement pour Aurélia. Mais alors que Lecomte a le désir de se hâter à pas lents vers la mort, Daumal, lui, veut travailler à une renaissance. Et le sanscrit semble jouer ici un rôle central. Sur ce sujet, j'aimerais faire appel à notre ami Albert Palma.

Albert Palma : La fascination de la mort est certes moins morbide chez Daumal que chez Lecomte. Si on la considère dans sa simplicité, cela paraît mystérieux, mais c'est l'histoire d'une série de ruptures. Tu évoques dans ton livre le côté troublant du parallélisme Rimbaud-Daumal, de leur commune origine ardennaise, de leur mort survenue à peu près au même âge, de leur rupture, vécue chacun à sa manière, avec le langage et l'écriture. Pour Daumal, j'y vois en effet l'influence du sanscrit. Une fois abordés le langage et l'écriture par les voies mantriques, ou yogiques, qui s'inscrivent dans la structure même du sanscrit, avec ses éléments dynamiques et " sphotiques " (du sanscrit sphota : ce qui est en germe et éclate), on ne peut plus se contenter d'une forme " à plat " du langage. Ici, le mot peut ne pas avoir seulement valeur de concept, il est aussi une enveloppe, qui contient de multiples résonnances d'ordre physique. Cette fascination de la mort prend donc d'abord racine dans le fait de vouloir mourir à ce qui n'est pas le vivant. C'est se rapprocher des limites de la vie et mourir résolument à ce qui doit mourir en nous et hors de nous. D'où le côté scandaleux de ces vies, du saccage qu'elles opèrent dans nos illusions, nos inconsistances.
L'essence du langage renvoie ici à la définition grecque de l'homme : le vivant ayant la parole. Je crois que l'abandon du vieux monde, du sens erroné ou incomplet, de la parole creuse, est manifeste chez Daumal. Dommage qu'il soit mort prématurément et que ses dernières années aient été rongées par la maladie qui le rendait moins productif. Je crois qu'avec la découverte de l'importance du mouvement, qui caractérise sa dernière période, la reprise de la parole et de l'écriture aurait d'autant plus marqué leur valeur pneumatique et contribué à fermer une boucle, dont les segments inscrits dans une circularité temporelle, étrangère à la plupart de nos intellectuels, auraient donné cette séquence : écriture > rupture d'écriture > pneuma (souffle) > révélation.

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