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Nouvelles
Clés : Par rapport à la crise globale,
vous êtes plutôt pessimiste ou positif ?
André
Comte-Sponville : J'essaie de voir la vie de façon ni optimiste
ni pessimiste dans la mesure où finalement, l'optimiste est celui
qui voit les choses mieux qu'elles ne sont, et le pessimiste celui
qui les voit pire qu'elles ne sont. Le mieux, c'est de les voir
comme elles sont. Deuxième point, nous vivons une époque extrêmement
difficile, atroce à bien des égards, mais il me semble que l'on
a en permanence tendance à sous estimer les horreurs passées.
J'ai participé récemment à la Sorbonne à un colloque sur la violence,
et mon idée était qu'au fond il n'y avait pas plus de violence
aujourd'hui que dans les siècles passés, et même qu'il y en avait
moins. Ce qu'a confirmé un historien spécialiste du XVIIIe et
XIXe siècle qui, chiffres en main, nous a montré qu'il y avait
bien davantage de violence au XVIIIe qu'au XIXe, et même davantage
de violence, par exemple d'homicides, au début du XXe siècle qu'à
la fin. Donc je ne suis pas pessimiste, si on entend par là que
cela irait de pire en pire. Je crois au contraire que les choses
ont considérablement progressé, mais bien sûr de façon unilatérale,
pas de façon continue et rien ne garantit que ça continue, encore
dans l'avenir, notamment s'agissant de la violence. Il se peut
que nous assistions depuis une dizaine d'années à une inversion
de courant.
J'ai tendance à me réclamer volontiers s'agissant d'optimisme
ou de pessimisme d'une phrase que j'aime beaucoup de Gramsci,
le philosophe communiste italien, qui disait : "Pessimisme de
l'intelligence, optimisme de la volonté".
peinture
d'Antoni Taulé
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Pessimisme
de l'intelligence parce que je crois qu'il faut voir les choses
comme elles sont et plutôt prévoir le pire, pour essayer de l'empêcher.
Mais, optimisme de la volonté parce que, bien sûr, l'important
c'est de voir ce qui dépend de nous, comme disaient les stoïciens,
c'est-à-dire ce que l'on peut faire pour que le pire n'arrive
pas. Or il est vrai qu'aujourd'hui, le pessimisme de l'intelligence,
notamment en matière économique (à cause du taux du chômage) et
en matière simplement humaine (quand on pense à ce qui se passe
en Algérie par exemple), le pessimisme de l'intelligence est davantage
alimenté pourrait-on dire que l'optimisme
de la volonté, parce que nous avons le sentiment que nous ne pouvonspas
faire grand chose.
C'est pourquoi je crois que l'une des urgences du moment, justement,
c'est de nous réapprendre à "vouloir", comme diraient les stoïciens
; je crois encore que c'est là une tâche philosophique, mais aussi
générale, de conquérir tous ensemble des moyens d'action. Il est
urgent de réhabiliter la politique. Vis-à-vis de la plupart des
horreurs de ce temps, la volonté individuelle est quasi sans effet.
Il n'y a de volonté efficace que commune. Or forger une volonté
commune, cela passe nécessairement par la politique, si bien que
je suis à la fois pessimiste actuellement parce que je trouve
que l'état de la vie politique, notamment en France, n'est pas
à la hauteur des problèmes du moment, tout en restant fidèle à
l'optimisme de la volonté afin de voir ce que nous pourrons faire
tous ensemble pour essayer de réhabiliter la politique, c'est-à-dire
pour redonner sens à l'idée d'une volonté commune.
N. C.
: Est-ce une forme de fin des temps ?
A. C-S. : Fin des temps, certainement pas au sens où il
y a encore des temps demain et après-demain. Du moins, on peut
le souhaiter.
La seule fin des temps possible pour nous, ce serait la fin du
monde, ou la fin de l'humanité, ce qui n'est pas une impossibilité
d'ailleurs, mais qui n'est pas immédiatement prévisible. En revanche,
nous assistons sans doute à la fin d'une époque et même, me semble
t-il, à la fin simultanée de plusieurs époques, et je crois que
c'est pour cela que le phénomène prend autant d'ampleur.
Coexistent à la fois dans la longue durée, pourrait-on dire, la
fin de l'Occident chrétien, c'est-à-dire que le processus d'inchristianisation
et de déchristianisation qui ces derniers siècles a pris une telle
ampleur qu'aujourd'hui la France a cessé d'être foncièrement un
pays catholique c'est la fin de l'Occident chrétien ; c'est
aussi la fin des grandes idéologies du XIXe siècle, je pense notamment
au marxisme qui structurait des pans entiers de notre société
et de notre culture. Et enfin, la fin du scientisme pour ce qui
est des sciences dures, et une certaine confiance excessive que
l'on accordait aux sciences humaines quand on croyait que la psychanalyse
pour les uns, l'ethnologie, la sociologie, ou l'histoire pour
les autres, allaient remplacer justement ces religions dont on
percevait bien qu'elles étaient en fin de course.
Je crois que la conjonction de ces trois fins de temps particuliers
la fin de l'Occident chrétien, la fin des grandes idéologies
et la fin à la fois du scientisme et de la vogue des sciences
humaines nous plonge dans un profond désarroi, parce que nous
ne savons pas trop ce que nous avons pour mettre à la place. Et
je crois que c'est ce qui justifie ce qu'on appelle souvent le
retour à la philosophie. Dès lors que l'on n'a plus de réponses
toutes faites, comme en apportaient les grandes religions, les
grandes idéologies et les sciences humaines, on cherche ses propres
réponses. Or chercher ses propres réponses aux questions que l'on
se pose, aux questions que nous pose la vie, c'est la définition
même de la philosophie.
N.
C. :
Que pense le philosophe de la violence croissante ?
A.
C. S. : Quand on n'a ni valeur ni sens ni repère et qu'en
plus on n'a pas de travail, il n'y a plus que la violence, si
bien que je dirais qu'aujourd'hui, pour forcer un peu le trait
: à la limite, l'alternative, c'est la violence ou la philosophie.
Disons que le premier terme de l'alternative est la violence ou
le retour frileux à l'ordre moral, à l'Occident chrétien, aux
repères dans ce qu'ils ont de rassurant et éventuellement de révolutionnaire,
mais je crois que ce serait une impasse ; et l'autre terme est
effectivement la philosophie. Je ne crois pas du tout par là résoudre
le problème du chômage ni celui de la violence urbaine, mais je
crois en revanche que ces jeunes-là ont effectivement besoin de
la philosophie parce qu'ils ont besoin de valeurs, de repères,
de sens, mais qui ne leurs soient pas imposés comme autrefois
par une transcendance, par un pouvoir politique ou même par des
maîtres à penser, mais qu'ils trouvent eux-mêmes au cours d'un
processus de réflexion. Il faut rendre à ces jeunes l'idée que
la vie est une aventure et que cette aventure est peut-être essentiellement
spirituelle. Or la philosophie, ce n'est pas autre chose que la
volonté de faire de sa vie une aventure, et spécialement une aventure
spirituelle.
N. C.
: Ne trouvez-vous pas que l'on voit apparaître de plus en
plus un besoin de sens ?
A. C.-S. : On le voit bien à propos des jeunes qu'on évoquait,
il y a double urgence : une urgence de réhabiliter la morale
et une urgence de réhabiliter la politique. Redécouvrant l'urgence
de la morale, c'est un peu le phénomène marquant ces dernière
années, beaucoup de nos contemporains, spécialement les plus jeunes,
ont tendance à oublier du même coup la politique. Je dis souvent
: deux générations, deux erreurs. C'était une erreur il y a vingt
ans de croire que la politique pouvait tenir lieu de morale. C'est
une erreur aujourd'hui de croire que la morale peut tenir lieu
de politique. La vérité, c'est que nous avons besoin des deux
et de la différence entre les deux. Nous avons besoin bien sûr
d'une morale qui ne se réduise pas à une politique. Nous avons
besoin aussi d'une politique que ne se réduise pas à une morale.
N. C. :
Comment lire la philosophie aujourd'hui ?
A. C.-S. : Je crois qu'on va continuer à la lire comme
avant, dans la mesure où il n'y a pas plusieurs façons de lire,
et je suis un peu réservé sur ce qu'on dit autour d'Internet,
des nouveaux médias, etc., qui viendraient remplacer la lecture.
Je n'en crois rien. Je crois que la lecture continuera évidemment
à être un média majeur et que la diversité des supports ne change
rien à l'acte de lire. En revanche, ce qui est vrai, c'est qu'il
y a deux processus simultanés, mais allant plutôt en sens contraire.
D'un côté, il y a de plus en plus de gens qui savent lire, qui
ont fait un petit peu d'étude (le nombre de bacheliers, pour prendre
ce repère, n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui), et
d'un autre côté on a de moins en moins de temps pour lire, parce
que là il y a les nouveaux médias, les nouveaux loisirs, etc.
Si bien qu'il y a de plus en plus de gens qui lisent, mais ils
lisent plutôt de moins en moins.
Cela reste de la lecture. Cela ne change pas l'acte de lire, mais
cela change quelque chose à l'accès au texte. Si bien qu'en effet
tous les enseignants de philosophie, même dans le supérieur, le
savent : faire lire en entier Les Méditations métaphysiques de
Descartes, Les Pensées de Pascal, pour ne rien dire de la Critique
de la raison pure de Kant et La Grande logique de Hegel, à un
jeune de 18 ou 25 ans devient de plus en plus difficile, pour
ne pas dire impossible. Si bien que : soit on renonce à la lecture,
à ce rapport essentiel au sommet de la pensée humaine que sont
les textes de philosophie, soit on leur donne un accès qui passe
par la lecture, mais pour une lecture, si on peut dire, qui ne
soit pas pour eux trop écrasante.
N. C.
: C'est la raison pour laquelle vous avez créé cette collection
: "Carnets de philosophie" ?
A. C.-S. : C'est ce que j'ai voulu faire. Ce n'est qu'un
premier pas, c'est-à-dire que j'aurai réussi mon pari si après
avoir lu tel ou tel texte à la fois accessible et génial de Pascal,
de Descartes ou de Kant dans ma collection ils ont envie d'en
lire un peu plus.
C'est vrai que le plus difficile, avec la philosophie, c'est d'y
entrer. Cette collection s'adresse au très grand public, aussi
bien aux adolescents qui n'ont pas encore fait d'étude de philosophie
qu'à n'importe quel adulte, qu'il ait étudié ou pas. Mais c'est
vrai que, par ailleurs, cela correspond à un besoin de l'époque.
Un besoin de repère, d'un besoin de valeur, d'un besoin de sens.
Le danger est que ce besoin soit vécu de façon à la fois nostalgique
et frileuse, voire proprement réactionnaire : le danger est
que les gens cherchent à être rassurés. Je crois que nous avons
besoin de repères, de valeurs et de sens, mais pas d'être rassurés.
Nous avons besoin de courage, d'intelligence, de réflexion. Si
bien que j'ai pris le parti, non pas de faire un recueil de maximes
confortables, rassurantes ou optimistes, mais un recueil de textes
de philosophie qui donneront, je pense, envie de vivre, envie
de se battre, mais qui ne sont pas faits pour escamoter les problèmes
ou les difficultés. Autrement dit, j'ai essayé de satisfaire ce
besoin de repères, de valeurs et de sens, mais par le haut, si
vous voulez pas de façon étroite, étriquée, rassurante ou encore
réactionnaire.
N. C.
: Pourquoi aucun des grands philosophes orientaux dans votre
choix ?
A. C.-S. : J'aurais pu le faire effectivement, car je m'intéresse
à la pensée orientale sans être aussi compétent que je le suis
en matière de pensée occidentale. Mais ce n'était pas satisfaisant
parce que mettre 55 pages de penseurs occidentaux et 10 à 12 pages
de penseurs orientaux, c'était renforcer le sentiment que ce qu'ils
ont à dire est intéressant, pittoresque, mais foncièrement inessentiel
au fond. C'était les enfoncer dans une forme de minorité dont
ils ont déjà trop souffert. Si bien que loin de combattre l'oubli
de l'Orient, pour reprendre l'expression de Roger Pol Droit, c'était
une façon de l'entériner et de l'accentuer encore. J'ai donc pris
l'autre solution qui consiste à ne présenter des textes que de
penseurs occidentaux. Je pense qu'il y a évidemment de la grande
pensée en Orient et qu'il y a de la philosophie orientale, mais
ça n'était ni ma compétence ni, au fond, le projet de cette collection.
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Mon
icône
:
La jeune fille au turban, dite aussi à la perle, de Vermeer,
peintre de génie qui explore des zones que les grands peintres
n'explorent pas si souvent celles de la vie quotidienne,
qu'il a illustrées mieux que personne et que j'appellerais
"l'éternité au présent". Il y a cette phrase de Spinoza que
je cite dans l'ouvrage Pensées sur la mort : "Nous sentons
et expérimentons que nous sommes éternels et non pas comme
nous serons après la mort, que nous sommes éternels ici et
maintenant", et je crois qu'aucun peintre n'a mieux saisi
que Vermeer l'éternité de l'instant qui passe. Vermeer et
Spinoza vivaient tous deux en Hollande, ils étaient rigoureusement
contemporains, mais rien ne permet de penser qu'ils se connaissaient.
Ils ont tous deux saisi mieux que personne que l'éternité
c'est maintenant. Je crois que ce dont nous avons besoin pour
accéder au prochain siècle et au prochain millénaire, c'est
justement de comprendre que ce qu'il y a de mieux à vivre
dans le temps, de toute façon, c'est toujours l'éternité.
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Livres
:
Les Pensées de Pascal, Les Essais de Montaigne,
les deux plus évidents. Peut-être aussi un dictionnaire, du papier,
un stylo.
Musiques
: Pour la musique,
j'aurai du mal à faire un choix aussi strict. S'il fallait faire
ce choix-là, j'emporterai les Suites pour violoncelle seul de
Bach, le Quintet à deux violoncelles (peut-être en ut) de Schubert
et le Quatuor n° 14 de Beethoven. Et pour faire de la musique,
comme je ne sais pas en jouer, j'emmène une (ou une) musicien(ne).
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