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Sommaire du dossier :
C’est quoi l’enfer ? C’est quoi le paradis ?

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La vision enfer et paradis de 6 grands photographes

J. Gaumy, M. Maïofiss, A. Bizos, M.-P. Nègre, D. Lainé, F. Lemarchand

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Jean Gaumy

Grand reporter, membre de la prestigieuse agence Magnum, amoureux de la mer sous tous ses angles, Jean Gaumy est devenu un photographe dont la sensibilité est appréciée dans le monde entier.

Le paradis... : L’aquarium de Coney Island (New York) en 1987. Ma fille Marie, 11 ans, devant le béluga Blanchon, capturé en 1963 dans le St Laurent (Québec) lors du documentaire Pour la suite du monde réalisé par Pierre Perrault, qui avait fait de la quête et de la capture de ce béluga l’emblème d’une mémoire et d’une harmonie retrouvées. Aussitôt, Blanchon a été mené dans cet aquarium. Rien de paradisiaque : il est mort en captivité. Et pourtant... Marie s’était mise sur le côté de l’aquarium, un peu en retrait des visiteurs. Blanchon est aussitôt venu cabrioler joyeusement devant elle, jusqu’à ce qu’un gardien nous ordonne de nous éloigner. La curiosité joueuse de Blanchon et l’enthousiasme de ma fille (et de moi-même) ont déterminé mon choix : deux espèces vivantes s’émerveillent et se font signe. Un peu moins seules.

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© Jean Gaumy

L’enfer : Berck en 1985, dans un institut spécialisé pour grands traumatisés. La plupart des patients de l’endroit ressurgissent lentement de situations dramatiques. D’accidents de toutes sortes ou de suicides “ratés”. Au mieux, les corps réémergent amoindris. Parfois terriblement cisaillés. Le corps devient une prison. C’est le bord du gouffre. Je suis retourné souvent dans cet endroit. Je voulais apprivoiser mes propres angoisses. Peine perdue. J’y ai peut être acquis un peu plus de lucidité. L’enfer.

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© Jean Gaumy


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Marie Paule Nègre

Photographe à l’agence Métis, Marie-Paule Nègre travaille actuellement sur les femmes dans le monde. Elle poursuit depuis des années une grande enquête sur l’eau et l’homme dans tous leurs états.

Le Paradis : Ça se passe à l’ile Maurice, où j’enquêtais sur une méthode de thérapie de la phobie de l’eau (je vous recommande l’association Les Pieds dans l’eau !). Ici, une dame est couchée sur le dos et fait la planche, le regard perdu dans le ciel à travers son masque. C’est la première fois de sa vie qu’elle ose s’abandonner à la l’eau qui la porte - et c’est un joli moment de Paradis. Une osmose entre la mer, l’humanité et l’univers.

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© Marie-paule Nègre

L’enfer : Cette photo ne vient pas du Guatemala, mais de l’Est de la France, où je menais un travail sur la pauvreté, dans les années 90. Il ne s’agit pas d’une famille de réfugiés, ni de gens du quart-monde, mais d’ouvriers au chômage - frappés au cœur de leur seul pouvoir : la force et la fierté de travailler. Leur enfer semble irrémédiable. Tout est devenu compliqué, sans avenir, et promet de se perpétuer à travers les générations.

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© Marie-paule Nègre


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Alain Bizos

Grand reporter à l’Agence Vu, cofondateur de Libération, membre actif de l’équipe d’Actuel, Alain Bizos travaille sur tous les fronts, artistiques, politiques, militaires, scientifiques...

Le Paradis : Le Soudan (ici en 1992) n’est pas le premier pays que l’on aurait envie de citer dans la liste des lieux paradisiaques d’aujourd’hui. Pourtant, il suffit d’un manège dans une foire foraine, pour que les enfants, d’ici comme d’ailleurs, entrainés dans la spirale d’un délicieux vertige, grimpent directement au septième ciel.

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© Alain Bizos

L’enfer : On est en 1981. La Révolution islamiste de l’ayatollah Khomeiny règne sur la Perse et lance ses métastases à travers le monde. Les enfants iraniens sont systématiquement embrigadés par des adjudants-mollahs, qui les persuadent qu’en allant se faire tuer sur le front de la guerre contre l’Irak impie, ils iront tout droit au paradis. La preuve : la petite « clé du ciel » en plastique, que chacun a reçue et porte solennellement autour du cou.

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© Alain Bizos


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Michel Maïofiss

Grand reporter indépendant, récemment exposé à New-York pour ses photos du musicien Fela avec ses 27 femmes, Maïofiss a surtout photographié des scènes européennes, souvent en coulisse...

Le Paradis : C’est dans la tête, chacun le sien. Si loin, si proche. Devant la glace du lavabo, comme dirait Reiser. Un cognac Paradis de 90 ans d’âge et on ne peut plus boire les autres ! Le paradis c’est la liberté. Ou la simple idée d’y croire. Un voilier, un ailleurs, ni dieu ni maître, des kilomètres de rêve quotidien, un éclat de rire entre amis, voiles au vent, une fille qui va venir, qui vient, un fantasme, une odeur, une violence évacuée, un déclic au bon moment, à la bonne distance et l’éternité en un centième de seconde. Allumer son égo, s’enfûmer de musique, un mot juste. Le bonheur, c’est d’avoir les balles heureuses... Part à dix, vingt, trente, jusqu’à plus soif. Paradisio, paradisiaque, paracétamol, paramount. Un rêve.

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© Michel Maïofiss 

L’enfer : Abattoir des esprits, abattoir d’un mal controlé, même indicible, monumental ou discret. Ces chevaux qu’on achève viennent de l’Est dans des wagons plombés, sortis au petit matin, numérotés sur la croupe, tondus le jour même. Le lendemain matin, trois par trois direction le « carré », l’échaudoir, puis tués et dépecés en quinze minutes. Tout servira : la peau, les os, le sang, la viande, les sabots. Parfois un dernier réflexe : un cheval monte une jument devant la mort. « Et si c’était un cheval ? » C’est la vie, paraît-il, ça continuera et c’est ça qui est tuant. L’enfer du ciel n’existe pas. Il est ici, bien bas, dans la solitude.

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© Michel Maïofiss


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Daniel Lainé

Grand reporter (notamment à Actuel), internationalement reconnu pour ses Rois africains, Daniel Lainé est devenu caméraman-réalisateur, primé pour un documentaire époustouflant sur le vie d’un camping.

Le Paradis : Pour moi, le paradis ne se photographie surtout pas. Autant j’ai des centaines de photos d’enfer, autant je n’ai aucune photo du paradis. Ddes instants incertains qui se ressentent aussi vite qu’ils partent. La seule tentative de paradis se joue autour des enfants, de l’innocence, de cette communion fraternelle que dégage cette photo où il n y a plus ni races, ni couleurs, ni communitarisme, ni intégration, ni exclusion, ni intégrisme, ni islamisme, ni christianisme....il n’y a que des enfants qui attendent que la photo soit finie, pour aller jouer ensemble dans l’insouciance.

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© Daniel Lainé

L’enfer : Cette photo m’a toujours ému. Ce sont les restes de l’armée d’Alice Lakwena, la Jeanne d’Arc d’Ouganda qui avait tent’ de renverser l’armée regulière avec une horde de paysans qu’elle avait obligés à combattre en leur donnant une potion d’invicibilité.... Au moment de la photo, une puanteur exécrable émanait de la cellule... Les geoliers qui m’ont amené a eux , les insultaient, se moquaient, riaient de leur détresse...Ils ont tout perdu, leurs familles, leurs champs, leur liberts et bientôt, ils vont perdre leur vie. Ils ne sont pas nourris, ni soignés. Ils attendent tout simplement la mort, loin de tout,.avec une terrible absence d’émotion. La maladie, la souffrance, l’indifférence sont si fortes. Régulierement, les soldats les frappent, mangent sous leur nez sans les nourrir. Dans quelques jours ils seront morts. Quelqu’un se souviendra-t-il d’eux.

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© Daniel Lainé


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Françoise Lemarchand

Cofondatrice avec son mari des magasins Nature et Découvertes, directrice de la revue Canopée, Françoise Lemarchand est une grande voyageuse photographe, notamment spécialisée dans les photos himalayennes.

Le Paradis : Retour à l’insouciance de mon enfance en bateau avec mes parents. On remonte à la voile dans le ponant au large de Capri. Espace, liberté, silence, beauté de la nature. On flotte, on se laisse emporter par la brise, on est dans l’amour.

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© Françoise Lemarchand

L’enfer : Cette femme vietnamienne (habitante de Hué) symbolise pour moi l’enfer, parce qu’elle a tout perdu au moment de la guerre : mari, plusieurs enfants et toutes ses illusions. Elle est dans une grande solitude physique et morale.

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© Françoise Lemarchand