Sommaire du dossier :
Nous sommes de merveilleux mammifères !
Cet homme a une figure d’ange. Avec parfois des airs de diable qui inquiètent. Sans doute parce que, légèrement surdoué, il excelle dans les liaisons inattendues entre des domaines, voire des mondes, totalement hétérogènes les uns aux autres. Ainsi parle-t-il des fantômes. Et ose-t-il se risquer dans des zones où la plupart de ses confrères psychanalystes ne mettraient pour rien au monde les pieds. Par exemple dans l’acupuncture. Ou dans le terrain vague de la NDE. Grande est l’ambition de Didier Dumas : il voudrait tout bonnement utiliser un siècle de matériau sur la névrose et la folie pour aider la sexualité occidentale à devenir enfin adulte, et ainsi offrir une suite spirituelle au matérialisme. Une suite ancrée dans le langage et dans le corps. Et dans la connaissance des jeux de la transmission généalogique - un domaine où Freud fut très court, ignorant jusqu’aux grands-parents quand les Chinois mesurent un destin sur neuf générations ! Mais ce qui pourrait parfois faire paraître Didier Dumas mégalo - il apostrophe sans vergogne Freud, Klein ou Lacan, et les plus grands noms de la science - s’avère, à l’examen, enraciné dans une expérience peu commune. Il faut dire que Didier Dumas est d’abord un artiste - céramiste, sculpteur, peintre, homme de théâtre, horticulteur -, un artiste qui ballotta longtemps au bord du suicide, hors du monde social, emporté par une houle cosmique, mais avec des mains très inspirées sitôt en contact avec la matière.
Il faut dire aussi que son travail avec les enfants psychotiques fut salué comme exemplaire par Françoise Dolto et que ses conclusions sur les parents d’enfants autistes nous renvoient tous, rudement, à la nature oubliée de nos responsabilités d’éducateurs... d’adultes.
Nouvelles Clés : Entrer en psychanalyse à onze ans n’est pas courant. Que vous est-il donc arrivé ?
Didier Dumas : Je suis né dans une famille de gens fous. Le plus grand traumatisme de mon enfance fut que l’on remplaça mon père sans me demander mon avis, et que le second mari de ma mère était un rescapé des camps de concentration nazis. Un homme souffrant énormément, qui s’est aussitôt éperdument confié à moi. A partir de l’âge de six ans, j’ ai passé trois nuits par semaine à l’écouter me parler de la torture des camps dans son bureau. C’était pour lui un besoin vital. J’étais la seule personne capable de m’occuper de lui, ce qui m’a rendu psychanalyste avant même que ne commence ma propre cure. Mais même ensuite, quand à onze ans je suis moi-même entré en analyse, eh bien ce que j’ai suivi fut en réalité une cure didactique : elle servait à soigner tout le monde, mais pas moi. Ce déséquilibre a duré longtemps. J’ai mis des années et épuisé plusieurs tentatives de cure avant de comprendre pourquoi les psychanalystes allaient si mal. Pourquoi ils sont si nombreux à attraper le cancer et à finir misérablement.
N .C : En principe pourtant, tout analyste est lui-même en analyse didactique, non ?
D.D. : La cure didactique - cette invention de Ferenczi qui se rendit compte dans les années 20 qu’ils allaient tous devenir fous si l’on n’inventait pas une soupape - ne suffit pas. Les meilleurs intentions peuvent aboutir au pire. La plupart des analystes n’ont pas dépassé le mythe de la "fin de cure". Je soutiens qu’une cure, cela ne s’arrête jamais. Ou alors on cesse d’être un chercheur.
N .C : Française Dolto a joué un grand rôle dans votre itinéraire, et vous aimez situer votre travail dans le sillage du sien...
D.D. : Dolto m’a énormément apporté au moins sur deux plans.
D’abord dans son rapport à l’enfance - contredisant par exemple l’idée freudienne que le sadisme serait une composante de la "pulsion de mort", sur laquelle une Mélanie Klein par exemple allait asseoir toute sa théorie de la phase de "sadisme infantile à l’endroit du sein" - ce qui, du point de vue des enfants, n’a aucun sens. Si je m’exprime (une première et dernière fois) en termes freudiens, le sadisme est en réalité une tentative de maintenir coûte que coûte une relation à l’objet, donc une composan- te de la "pulsion de vie".
Et puis, Dolto a écrit ce livre fondamental : "Les Évangiles au risque de la psychanalyse", où elle nous invite à analyser d’urgence les mythologies contemporaines, celles dans lesquelles nous vivons. Les mythes sont au collectif ce que les fantasmes sont à l’individu. Si les fantasmes se construisent avec les "trous" de la langue des parents (avec ce qu’ils ne disent pas), les mythes se construisent avec les "trous" de notre connaissance collective : ce sont les images qui bouchent les béances de notre ignorance, ce dont nous ne pouvons rien dire et qui nous terrorise. Là, bien sûr, la lacune de la théorie freudienne est plus compréhensible (il s’en explique dans son Moïse, écrit à la fin de sa vie, en Angleterre) : tant qu’il vivait dans la très catholique Autriche, ce juif ne pouvait se permettre de se mettre l’Église à dos, et l’analyse des mythologies actuelles lui était donc interdite.
N .C : L’analyse des Évangiles par Dolto nous la montre finalement chrétienne.
D.D. : Attention : la chrétienté de Dolto ne lui vient pas de l’Église, mais de la cure analytique, elle l’a toujours dit. On le comprend très bien dans le passage où elle parle du bon Samaritain, quand elle se souvient de ce qu’elle pensait, enfant, de cette parabole, en opposition complète avec ce que lui disait le curé. Au cours de sa cure, elle a retrouvé sa vision d’enfance. Et Dolto nous montre alors brillamment comment nos croyances d’enfance (notre première mythologie d’incarnation) dessinent en nous les frontières du monde dans lequel nous allons vivre notre vie durant. Sauf qu’à notre époque, ces frontières se constituent aussi à partir d’une mythologie particulière, qui s’appelle la science.
N .C : Les mythologies, la science, les enfants... On pourrait reprendre point par point ?
D.D. : Pour moi, tout a véritablement commencé avec les enfants. Plus précisément avec les enfants psychotiques. Pendant une quinzaine d’années, je me suis occupé de ces enfants, en hôpital de jour. C’était un travail très ingrat, sauf que ça m’a tout appris. Mon vrai maître a été l’enfant, et celui qui m’a enseigné ce qu’est l’inconscient, c’est l’enfant psychotique.
D’abord, il faut parler des parents des enfants psychotiques, question évidemment centrale. J’avais toujours entendu dire qu’un enfant devenait psychotique parce qu’il avait une mauvaise mère. On est toujours deux à faire un enfant, mais la psychose, elle, n’était censée se transmettre que par les mamans. Or il m’est finalement apparu que les mères de psychotiques étaient au contraire des super mères ! Le problème ne se situe pas au niveau du maternel, mais dans l’ "exclusion du féminin" et plus largement dans l’exclusion du jeu normal des genres. Expliquons-nous. Les parents de psychotiques ne sont que parents. Ils s’interdisent d’être homme et femme, différenciés sexuellement. Ça joue pour les deux parents : il est courant de voir un enfant psychotique aller nettement mieux le jour où son père prend une maîtresse (ou sa mère un amant). Il faut bien voir que l’enfant "crée" ses parents (puisque avant qu’il naisse, ils n’étaient pas parents) , ce qui est déjà lourd ; si en plus il se retrouve responsable de la suppression de leur sexe, ça devient dramatique. Les parents de psychotiques ne se rendent pas compte que nos enfants ne s’identifient pas à nous, mais à la façon dont nous existons, donc à notre sexualité.
N .C : Des parents très puritains, faisant rarement l’amour, courraient un grand risque de voir leurs enfants devenir autistes ?
D.D. : Non, attention. Ce n’est pas du tout à ce niveau que ça se joue. Parlant de la construction de l’appareil psychique de l’enfant, le partage des rôles entre le père et la mère est le suivant : notre corps matériel, moléculaire, nous vient de notre mère, de l’utérus de notre mère ; notre identité, notre nom, nous vient de notre père, de la tête de notre père. Ce qui différencie un humain d’un animal, c’est qu’il connaît son père. Le petit animal ne connaît que sa mère. Il n’a pas besoin d’un père, parce que ce n’est pas un être de langage. Regardez une chatte et ses petits, c’est aussi maternel qu’une femme avec son bébé ! Mais l’être humain, lui, est un être de langage, il doit donc être fait dans le langage autant que dans le corps - et même dans le langage avant que dans le corps. Le seul point commun entre tous les enfants psychotiques que j’ai connus, c’est qu’ils avaient été conçus dans le corps, mais pas dans le langage. Le sperme d’un homme était bien intervenu à un moment donné dans leur genèse, mais cet homme-là n’avait mis aucun affect dans le fait de transmettre son nom. Un enfant qui a été désiré par son père, quia "existé dans le nom d’un homme" avant de naître, se porte toujours mieux que l’enfant qu’on a fait "dans le dos" de son père. En clinique analytique, on est confronté à ça toutes les cinq minutes. Les pères d’enfants psychotiques avouent souvent n’avoir rien éprouvé en allant déclarer la naissance de leur progéniture à la mairie. Ce sont des hommes qui appartiennent à leurs femmes - ils "obéissent à maman". Et de ces femmes-là, à l’inverse, on peut dire qu’elles ont fait leur enfant "avec leur propre mère".
N .C : Hou là, attendez...
D.D. : Lacan ne voulait rien dire d’autre quand il parlait de la "forclusion du nom du père", mais personne n’y comprenait rien. Françoise Dolto a formulé ça plus simplement en disant que les mamans d’enfants psychotiques sont "les Jules de leurs propres mères". Expliquer ça revient à dire en quoi ce ne sont pas les scientifiques qui sont responsables de la perversité matérialiste moderne, mais ceux qui dogmatisent la science, par exemple les médecins lorsqu’ils prennent la relève des curés dans le brouillage maternel des cartes ; nous vivons en effet dans une société occultement matriarcale.
Développons un peu. Un jour, à l’hôpital, j’ ai eu envie de faire un peu de sociologie et j’ai demandé aux enfants : "Comment ta maman t’a fait ?" 90% des enfants ont répondu : "A l’hôpital", et 10% : "A l’église". Et quand j’ai demandé : "Et papa ?", ils ont répondu : "Papa gagne de l’argent." D’habitude, quand on demande à un enfant de décrire sa famille, il dit :
"1- papa, 2- maman, 3- moi". Les enfants psychotiques répondent : "1- maman, 2- moi, 3- papa". Bref, pour un enfant psychotique, il y a la reine d’Angleterre au centre du monde, toute seule, et puis, à côté, il y a une sorte de grand frère/prince consort qui ramène de l’argent : le père.
La complicité entre les curés et les mères était fondée sur le fait qu’il fallait à tout prix nier que le sexe procure du plaisir. Parce que si l’on prend du plaisir, on risque de quitter sa mère, de quitter Église Alors on niait. Ce qui revenait à saper toute possibilité d’évolution spirituelle, puisque, d’après le mythe de l’Arbre de la Connaissance, le sexe se situe, d’une manière ou d’une autre, au centre de cette évolution.
A notre époque, les médecins ont pris le relais des curés dans le jeu de touche-pipi avec les mamans, le symbole-clé de cette nouvelle complicité étant le bébé-éprouvette. Un article de "La Recherche" a très bien analysé en quoi la procréation assistée médicalement se présente comme une escroquerie : les statistiques officielles ne tiennent tout simplement pas compte de l’incroyable pourcentage des femmes qui, une fois fécondées artificiellement, font tout pour avorter ! Cette recherche, intéressante en soi, demeure absurde tant que les médecins ne comprennent pas qu’un enfant s’accueille d’abord dans un nom. On a voulu appliquer à des femelles humaines des méthodes mises en place pour les bovins. Or, un enfant, ça se fait d’abord dans le langage. Tel est d’ailleurs le sens du péché dans la tradition biblique.
N .C : Comment cela ?
D.D. : Le péché, dans la Bible, ça n’est évidemment pas le plaisir (cette invention des mères et des curés) , mais le fait, justement, de concevoir un enfant dans le corps avant de le concevoir dans le langage. Être le fils de Dieu, c’est être un être de langage. Marc-Alain Ouaknin me l’a fait comprendre très récemment. J’avais vainement tenté, des années durant, d’entrer dans la Bible. Tout a changé quand on m’a fait comprendre que la Bible était un texte qui ne parlait que d’une chose : de la difficulté d’être dans le langage.
Tout au long de la Bible, Dieu apparaît comme un grand pervers, jusqu’au moment où l’on découvre que, chaque fois qu’il punit, c’est qu’il y a eu défaut à être dans la parole - celle-ci étant de la responsabilité du père qui doit en user pour séparer l’enfant de sa mère, "séparer l’agneau du troupeau", acte spirituel central.
Ce principe de base est mis en application dès la Genèse, dont il éclaire l’étrange doublon.
En effet, après avoir, dans le premier chapitre, tout créé par le seul pouvoir du Verbe- dont l’homme et la femme "à leur image" -, les Élohim (littéralement les dieux ) changent de nom dans le second chapitre, deviennent YHWH-Elohim (moi l’imprononçable les dieux), et Celui-Ci (censé chômer, on est dimanche) entreprend de modeler un Adam en terre à qui Il demande de nommer un à un tous les animaux de la création. Mais les animaux ne répondent pas. Alors YHWH endort Adam, pour extraire Ève de son "côté" - le mot hébreu utilisé pour "côté" étant celui qui désigne le côté du Temple. Autrement dit, c’est la capacité d’Adam à recréer le monde dans son appareil psychique et dans la parole qui en fait un descendant divin. Quant à Ève, extraite du corps d’Adam, sa matérialité se présente comme un défaut de parole. Mais, issue du côté où Adam est héritier d’une faculté divine -le Verbe- elle est son côté dans l’ordre de la parole, c’est-à-dire l’ordre spirituel. Que nous disent tous ces mythes de nos origines, à longueur de Bible ? Que c’est par l’identification à un père vivant que l’on se construit.
N .C : Et quand ce père manque ?
D.D. : Les enfants psychotiques, par exemple, n’ont d’autre solution que de s’identifier à un grand-père mort ou à une grand-mère morte. Telle est d’ailleurs, en réalité, leur fonction (dans la mesure où, de leur propre point de vue, ils sont quand même sur terre pour quelque chose) : régler les comptes avec les générations antérieures, empêcher la perpétuation d’un déni de deuil quelque part dans le passé, et réparer ce que l’on pourrait appeler l’"impensé maternel" .
N .C : Pourriez-vous nous donner un exemple concret ?
D.D. : Le cas le plus frappant que je connaisse est celui de ces deux femmes, mères de famille, qui se mettent à vivre ensemble pendant la guerre de 14, en attendant que leurs époux reviennent du front. Quand ces derniers rentrent, miraculeusement indemnes, au bout de quatre ans, il n ’y a plus de place pour eux. Ils se suicident. Un "fantôme", c’est-à-dire un problème transgénérationnel, se met alors en place. A la génération suivante, ce sont les femmes qui se suicideront, du moins chaque fois qu’un homme fera défaut. Encore une génération, et le "fantôme" va provoquer la naissance d’un enfant totalement psychotique : un Jean-Michel qui ne regardera jamais sa mère dans les yeux - on verra plus loin en quoi les yeux sont l’organe qui sépare -, or l’enfant psychotique pense que sa mère ne veut pas qu’il la quitte. Quand j’ai travaillé avec Jean-Michel, il avait 19 ans. Essayer de comprendre son autisme total sans remonter le fil de ces trois générations, n’aurait guère eu de sens.
Mais le transgénérationnel nous est devenu étranger. C’est une dimension que même Freud a complètement ignorée - chez lui, il n’est jamais question, ne serait-ce que des grands-parents. La culture judéo-chrétienne est pourtant explicite : le Dieu de la Bible s’avoue clairement "jaloux de ses prérogatives" (de père, bien sûr), ce qu’Il appuie en affirmant que la faute des pères (qui ne croient pas en Lui, le Père) sera transmise sur trois ou quatre générations. Pareil chez les Chinois : le taoïsme dit qu’il faut travailler sa généalogie "jusqu’à la neuvième génération" (9 étant le chiffre de la totalité, le programme est limpide !).
Cela dit, ce qui m’a poussé à m’inspirer de la philosophie chinoise pour proposer un nouveau modèle de l’appareil psychique, c’est, de manière beaucoup plus pragmatique, un détour par l’acupuncture. Et là encore, ce sont les enfants psychotiques qui m’ont guidé.
Tant qu’on vit l’enfant psychotique comme mutilé, tant qu’on n’a pas compris qu’il ne souffre pas, du moins pas comme nous, on est à côté de la plaque. A l’hôpital, je m’occupais d’une jeune Alice, qui avait eu un parcours épouvantable, ballottée d’une institution à l’autre, malmenée, sadisée. Alice retournait toute cette agressivité contre elle-même, et c’était très impressionnant par- ce qu’elle s’arrachait avec les dents de véritables lambeaux de chair. Sans sourciller. Un jour, on l’a hospitalisée pour une péritonite, mal douloureux s’il en est : elle souriait jusqu’aux oreilles ! J’ai mis longtemps à comprendre que les enfants psychotiques avaient la capacité de s’auto-anesthésier. Un autre cas, un garçon muet, dont on ne pouvait pas savoir s’il était entendant ou non-entendant, jouait des heures avec des guêpes sans jamais se faire piquer. Les gamins psychotiques sont souvent très agiles - des acrobates, des enfants-oiseaux.
J’en connaissais un qui passait son temps perché au sommet des portes - il s’était pris le vent pour père ! Bref, on m’avait annoncé des enfants débiles, alors que la plupart de ces gosses avaient, mystérieusement, des qualités de grands mystiques ou de grands sages. Des qualités "énergétiques" que rien, dans nos théories de la psyché, ne pouvaient expliquer. Un jour, je me suis rendu compte que l’acupuncture développait une théorie de la psyché, et qu’elle pouvait expliquer tous ces phénomènes que la pensée occidentale ne comprend pas. Avec un groupe de psychanalystes et d’amis, nous avons créé un cycle d’études pratiques, liant notamment acupuncture et sexualité. Il serait trop long de développer ce propos ici. La force du taoïsme, dont l’acupuncture s’inspire, c’est d’avoir conçu une religion sans Dieu ni église. C’est, en fait, une théorie de l’espace-temps. Or, en Occident, nous ne savons pas ce qu’est le temps.
Une chose est sûre : vivre le temps comme nous le faisons n’est pas du tout évident pour la psyché naissante d’un nouveau-né - ou pour celle d’un autiste. Cela s’acquiert au fil d’une intégration qui passe entièrement par l’autre.
Cela rejoint une question beaucoup plus vaste, qui est celle des formes collectives de la psyché, point sur lequel Freud a totalement échoué - et Jung paradoxalement aussi, parce que s’il a bien découvert un inconscient collectif, il n’a pas su articuler celui-ci à une théorie des formes collectives de la psyché, c’est-à-dire une théorie de la façon dont la psyché individuelle s’origine dans celle de l’autre.
Freud avait défini deux processus psychiques : un processus primaire, qui est en gros la langue des fantasmes, et de la créativité artistique, qui établit des associations en contournant les connexions logiques ; et un processus secondaire, qui est la faculté de jugement, la raison.
En 1975, dans un ouvrage intitulé "La violence de l’interprétation" (éd. PUF), Piera Aulagnier a défini un troisième processus, qu’elle nomme "processus originaire" et qu’elle définit comme la faculté d’être soi et l’autre en même temps. C’est fascinant. Ça explique, par exemple, la télépathie. Il s’agit d’un processus très archaïque. Lorsque le bébé est en même temps lui et l’autre (sa mère), il n’y a pas encore de "je". L’originaire serait la faculté par laquelle nous intégrons psychiquement. C’est un processus continu, sans fin. Car la psyché se construit comme le corps, en prenant en permanence des matériaux à l’extérieur de soi. Chaque fois, par exemple, qu’on lit un livre nouveau, on met quelques pièces de puzzle supplémentaires, on rajoute des représentations, ou bien une mobilité supplémentaire dans le maniement de celles-ci, etc. Le processus originaire de Piera Aulagnier permet de décrire par exemple la façon dont tomber amoureux met enjeu une temporalité intérieure, qui remonte en droite ligne à notre vie fœtale - ce qui explique que l’acte de s’embrasser sur la bouche mette aussitôt en résonance l’entrejambes (renvoyant au fait que le fœtus avale le liquide amniotique et urine libre- ment, ses orifices ne servant pas encore de frontière entre le dehors et le dedans) .
Cela dit, nos systèmes de représentation occidentaux jouent sur des registres trop morcelés, avec les sciences cognitives ici, la neurologie là, la psychanalyse plus loin... J’ai donc cherché un modèle global, qui puisse intégrer aussi bien ces différentes problématiques que celles du taoïsme. Et j’ en suis arrivé à un modèle de l’appareil psychique où il y aurait trois types de représentation principale, trois lieux de rencontre entre le dehors et le dedans, trois sortes de peau de la psyché : les sensations, les images et les mots.
Si je vous dis le mot "table", une image apparaît immédiatement dans votre esprit. Je me situe sur une surface, ou sur une interface, ou sur une peau où nos deux psychés se rencontrent, d’accord ?
La première "peau" qui se structure chez le nourrisson est celle des sensations. Si cette première peau ne se met pas en place, le bébé meurt. Ce qui caractérise la "mort subite du nourrisson", c’est justement que ça se passe toujours dans une pièce où le bébé est seul. Il suffit qu’une autre personne dorme dans la même pièce pour que cette mort soit rendue impossible.
Cette première peau correspond à l’ endoderme de la psyché, à la couche la plus interne de notre appareil à sentir, à penser, à communiquer. La peau la plus externe est celle du langage. Entre les deux, vous avez la peau des images. La construction normale de la psyché passe progressivement de la peau de sensations à la peau du langage, via la peau des images. Avant que le bébé ne se mette à parler, ses sensations vont commencer par se métamorphoser en images. Là, ses yeux vont jouer un rôle très important, en l’aidant à différencier le "moi" du non-moi, lui permettant de se vivre comme un sujet séparé. Le bébé ne distingue pas encore son corps de celui de sa mère. Ce sont les images qui vont lui permettre de se séparer.
Des sensations brutes se transformant en images, cela donne un rêve. Le rêve doit, à son tour, se transformer en mots. Si la peau de sensations se fait imperméable et bloque le passage vers les mots, via les images, il y a somatisation, donc blocage. Il existe dans la Bible une métaphore superbe du soi-disant "mystère psychosomatique." C’est la théorie des trois lèpres : il y a la lèpre du corps, la lèpre des habits, et la lèpre des maisons. J’y retrouve mes trois peaux.
N .C : Mais toutes nos sensations, nos milliards de sensations, ne peuvent pas se transformer en mots !
D.D. : La manière dont fonctionne notre mémoire demeure énigmatique. La mémoire du corps est la plus riche, mais nous n’y avons pas accès directement. Des myriades de souvenirs, qui y sont enfouis , n’auront jamais le statut de mots. Un certain nombre de sensations restent bloquées au stade intermédiaire, dans l’état d’images non verbalisées.
N .C : Tout en ouvrant des brèches vers des horizons nouveaux, vous demeurez formellement fidèle à la cure psychanalytique, au divan. Les dizaines de psychothérapies inventées depuis, mettons Wilhelm Reich, ne vous tentent pas ?
D.D. : Prenons Reich. Il a une histoire personnelle abominablement lourde. Sa mère trompe son père, celui-ci s’en aperçoit, elle se suicide, le frère devient fou... Reich aurait eu besoin d’une cure. Il en a été privé. C’est dommage, il a très mal fini. Mais l’important, ce n’est pas Reich, c’est la sexologie. Je vois la sexologie comme un symptôme de la psychanalyse. Un révélateur de son immaturité. C’est là que réside le problème : la psychanalyse ne prend pas en charge la sexualité adulte. Freud est resté bloqué sur l’inconscient de l’enfant - comme si les parents n’en avaient pas ! Quand j’ ai écrit "La sexualité masculine", cela m’est apparu clairement : toute notre culture nous interdit de penser le sexe comme voie spirituelle. Comment pourrions-nous dans ces conditions évoluer spirituellement et être de bons éducateurs ?
J’ai deux fils. Depuis des années, ma femme m’encourageait à écrire un livre sur le père. Je lui répondais : "Freud et Lacan ont traité de ça." Un jour, elle m’a répondu : "Mais regarde tes enfants ! " Je ne me sentais pas particulièrement bon père ; c’est vrai pourtant qu’ils s’épanouissent plutôt mieux que la moyenne. Un jour, l’aîné, qui avait quinze ans, se taille salement le doigt. Sur la route de l’hôpital, il me dit : "Si j’avais été seul, qu’est-ce que j’aurais fait ?" Cette phrase m’a soudain fait voir sa naissance, et j’ai vu qu’il était, en pleine adolescence, en train de naître ! De naître à sa vie d’adulte. Ce fut comme un flash. Je me suis dit : "Le langage est pervers, on passe son temps à se dire qu’on "fait et qu’on élève des enfants", alors qu’on attend de nous que nous fassions et que nous élevions des HOMMES ! Alors, arrêtons d’infantiliser nos enfants, et de hurler à la mort et au hooliganisme parce qu’à l’adolescence, ils naissent".
Je crois beaucoup au "cycle des sept ans" dont parlent aussi bien les taoïstes que Steiner ou que Freud. Les sept premières années, l’enfant intègre un fonctionnement psychique limité à l’univers familial, avec tous les rapports d’affect, d’amour. De sept à quatorze ans, il entre à l’école et intègre ses parents à l’intérieur d’une culture. A ce moment-là, il y a constitution de la bande, mais avec encore pour tête le père - ou son substitut, le maître. Quand arrive le troisième cycle, l’adolescence, la bande essaie de se donner une tête propre, qui va donner le conscient et les formes de pensée de sa génération...
N .C : Il faudrait donc aider à cette "naissance" de l’adolescence. Mais l’adolescent ne se constitue-t-il pas contre son père ?
D.D. : C’est en travaillant sur les "structures de l’originaire" de Piera Aulagnier que j’ ai réalisé à quel point nous ignorons ce qu’est un père. Un père, c’est un toit. La mère donne le sol, le terrain, le tellurique, la matière. Le père donne le toit, la couverture, le ciel, la parole. Dans les rêves des analysés, une très grande maison, c’est le père. Le père est ce qui vous permet de vous épanouir librement dans un espace protégé. Ce qui vous donne les frontières de l’espace. Et cet espace est de même nature que le Verbe dont parle la Bible au commencement des temps.
La sexualité masculine, éd. Hachette.
Et si nous n’avions rien compris à la sexualité ?, éd. Albin Michel.
Et l’enfant créa le père, éd. Hachette.
Sans père et sans parole, éd. Hachette.
L’ange et le fantôme, préfacé par F. Dolto, éd. de Minuit.
Hantise et clinique de l’autre, éd. Aubier.