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Les autres visages de l’Islam
Parfois il arrive qu’il faille plus de courage pour être modéré qu’extrémiste. Ainsi Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris : en pleine fièvre intégriste, cet homme très en vue dans la communauté musulmane de France n’hésite pas à proclamer son désir de dialogue interconfessionnel, et même d’œcuménisme. Au printemps dernier, il recevait le Dalaï-Lama, qui arrosa la grande mosquée de son sourire, et tous deux entamèrent, devant un parterre de journalistes, une conversation théologique sur la nature du “Centre de toute chose” - principe doué d’intention ou pas ? Aborder de telles questions, aujourd’hui, dans une enceinte islamique, c’est faire preuve non seulement d’ouverture et d’intelligence, mais, encore une fois, de courage. Ce même état d’esprit, Dalil Boubakeur le met au service d’un approfondissement de sa propre foi. Il rêve (et participe) de l’émergence d’un Islam moderne, en accord notamment avec l’idée prodigieuse et toujours révolutionnaire de liberté individuelle. Grande est l’ambition que son élan rejoint - et urgente : il y va, d’une certaine façon, de l’avenir du monde. Double élan. Vers la Terre et vers le Ciel. Vers les hommes et vers l’Indicible. Vers les racines et vers la science. Tandems inséparables. Pour commencer à s’éveiller spirituellement, au début du XXe siècle, de la transe inhumaine où la révolution industrielle l’avait plongé, l’Occident n’a-t-il pas dû, douloureusement, renouer avec le christianisme des commencements (pensons aux chrétiens-sociaux, à la Mission de France, aux prêtres-ouvriers), oser se confronter à la science (cf. Teilhard de Chardin) et se frotter aux autres approches du sacré (de Henry Le Saux à Matthew Fox) ? Dalil Boubakeur fait partie des musulmans que le désir d’un pareil aggiornamento travaille profondément - même s’il s’agit de s’éveiller d’une transe d’un tout autre genre. Derrière sa voix calme, son regard tranquille, on le sent contraint de mobiliser toute sa sagesse et son érudition pour retenir son impatience : bon sang, la révélation mohamadienne et les éveils qu’elle provoqua, de Grenade à Ispahan, contiennent de quoi nourrir bien des faims d’aujourd’hui, et jusqu’au fond des banlieues - pourquoi laisser le terrain libre aux partisans somnambuliques d’un (d’ailleurs impossible) retour en arrière ? Ces derniers ont hélas le vent en poupe ; les pentes faciles et la mort sont pour eux. Puisse le Ciel aider le camp de la Vie !
Nouvelles Clés : Autant parler tout de suite de la guerre. Quel est le sens de la guerre sainte, la fameuse djihad ?
Dalil Boubakeur : Djihad vient de jahada, qui signifie “faire effort”, “creuser en soi pour se connaître”. Entrer en djihad revient donc à dire que l’on se propose d’entamer une période où l’on va faire effort, c’est-à-dire redoubler de ferveur, d’attention, de frugalité, de compassion... Il n’y a pas forcément de connotation guerrière derrière ce mot.
N. C. : Quand même : tout l’Occident résonne encore de siècles de “guerres saintes” arabes, mauresques, sarrazines, généralement baptisées “djihad” par leurs protagonistes.
D. B. : Sans doute, mais pas plus en résonnance avec la véritable spécificité islamique que les Croisades chrétiennes ne le furent avec le message évangélique. Notez que, des deux côtés, les dites guerres pouvaient éventuellement être menées par de preux chevaliers, inventeurs d’un “esprit chevaleresque” hautement louable et dont nous avons grand besoin aujourd’hui. Cela dit, non, dans sa racine, l’idée de djihad ne comporte pas l’idée de conquête, ni de guerre contre les hommes.
N. C. : Le Coran comporte cependant plusieurs appels à la bataille, au prosélytisme guerrier, voire même à l’anéantissement de quiconque s’opposerait à la Loi révélée...
D. B. : Il en va de même dans une bonne partie de la Torah, de la Bible. Il faut replacer ces messages dans leur contexte pour pouvoir les comprendre.
La révélation coranique est inséparable du monde des tribus arabes d’il y a quinze siècles, où le Prophète joua le rôle d’un grand roi fédérateur. Il faut les imaginer, lui et ses disciples-chevaliers, encerclés dans Médine et menacés de mort par les Qoraïchites de La Mecque ; il faut se représenter, très physiquement, la vie des ces hommes, leurs batailles de survie pure, et leur exigence stupéfiante (à l’égard d’eux-mêmes et du genre humain) pour pouvoir interpréter correctement et comprendre la spécificité.
N. C. : Un hadith rapporte que le Prophète distinguait la “petite djihad”, menée contre les hommes, de la “grande djihad”, menée contre soi-même, contre notre imperfection intérieure...
D. B. : Je me réjouis de ce que des non-musulmans relèvent d’aussi subtiles distinctions - il y a donc de l’espoir ! Mais puisque vous tenez à parler de l’Islam et de la guerre, soyons précis. Il y a toujours eu des musulmans pour séparer le monde en deux : d’un côté Dar Islam, la Maison de l’Islam, et de l’autre côté les territoires “infidèles” regroupés sous le nom Dar el Kharb, c’est-à-dire la Maison de la Guerre. Cette vision (qui fut celle, par exemple, des célèbres Haschischins conduits par le “ vieux de la montagne ” au XIIe siècle), a notamment ressurgi au début du XXe siècle, en Égypte, chez les Frères Musulmans, qui ont fait, comme vous le savez, un certain nombre d’émules jusqu’à aujourd’hui. Mais la plupart des savants de l’islam ont lu la Sunna (tradition) tout autrement. Ils ont dit : “Les territoires du monde ne se divisent en Dar Islam et Dar el Kharb que lorsqu’une irruption anti-religieuse extérieure, une croisade anti-islam, oblige les musulmans à défendre leur foi, armes à la main.” Moyennant quoi, ils recommandaient aux musulmans de vivre le reste du temps en bonne entente avec les communautés ne menaçant pas leur foi, en particulier avec les autres “peuples du Livre”, c’est-à-dire avec les juifs et les chrétiens. Plus récemment, on a vu surgir la notion de Dar el Aad’ - Maison de l’Accord -, qui désigne en gros le monde moderne non-musulman avec lequel on peut, pays par pays, passer des conventions, des pactes, des contrats. Mais cette attitude existait, en fait, depuis belle lurette. Au XVIe siècle, Soliman le Magnifique fit réunir un conseil d’imams et de muftis, pour savoir s’il avait le droit d’accepter l’offre d’alliance de François Ier (roi de ces Francs dont on se rappelait pourtant les bains de sang, lors des Croisades), qui avait besoin de la Turquie contre Charles Quint. Eh bien, les muftis produisirent une fatwah’ proclamant la France Dar Suh’t - c’est-à dire Maison de la Trève - et autorisant Soliman le Magnifique à envoyer des “coopérants” turcs dans le midi de la France et des troupes contre Vienne, pour empoisonner la vie des Autrichiens... Bref, nous avons affaire à une grande question, diverse, complexe, qu’il est imposible de régler en quelques phrases, mais où ne peut en aucun cas s’insérer la vision fantasmatique qui hante certains Occidentaux, pour qui un vrai Musulman serait automatiquement un fanatique brandissant un poignard !
N. C. : Revenons sur la distinction que vous mentionniez entre Maison de l’Islam et Maison de la Guerre - distinction légitime, dites-vous, dans le cas où des musulmans sentiraient leur foi religieuse menacée de l’extérieur. Ne pourrait-on pas, alors, considérer l’ensemble du monde moderne comme Maison de la Guerre dans la mesure où la modernité, par essence, sépare le profane du sacré, le Ciel de la Terre... ?
D. B. : Vous êtes en train de définir la laïcité. La laïcité ne menace pas l’islam.
N. C. : Pourtant, quand un musulman parle, par exemple, de la notion de Dyn u Dunya (religion et monde), n’est-il pas question, entre le Ciel et la Terre, d’une continuité sacrée, qu’il serait sacrilège de vouloir rompre ? D’ailleurs, n’est-ce pas là LE grand problème de la post-modernité : comment retrouver le sens du sacré universel, retrouver cette continuité, sans pour autant revenir aux formes religieuses archaïques qui nient, par exemple, la liberté individuelle ? À l’inverse ne retrouve-t-on pas le symétrique de cette question chez les intellectuels arabo-musulmans contemporains, qui se lamentent de ce que l’enseignement d’Ibn Roch’d (Averroès) n’ait pas conduit pas à la naissance de la modernité, lui qui, cinq siècles avant Descartes et Spinoza, avait pourtant proclamé la nécessité de séparer le Ciel (confié aux religieux) de la Terre (confiée aux savants profanes) ?
D. B. : Savez-vous que, là, vous raisonnez strictement en Français, héritier d’une tradition particulière - une tradition qui est aussi la mienne et que j’aime beaucoup, mais qu’il faut savoir regarder avec lucidité. Une bonne partie de l’histoire de France tourne autour du poids énorme que l’Église y a pesé. Alors que l’Angleterre avait depuis longtemps résolu son problème à sa manière, avec l’Église anglicane, l’Allemagne à la sienne, avec Luther, ou les États-Unis à la leur, avec la vision “biblique” des pères fondateurs, la France, elle, continuait à se débattre avec son rôle de “fille aînée de l’Église”. Quand arrive le XVIIIe siècle, les philosophes libres-penseurs ne peuvent que s’offusquer du rôle omniprésent de l’Église, en particulier dans l’enseignement. “Quand l’Église a parlé, proteste Voltaire, les savants n’ont plus qu’à se taire !" Certes, les révolutionnaires de 1789 exigeront un enseignement égalitaire et populaire, mais il faudra attendre un bon siècle encore pour que Jules Ferry puisse fonder une école laïque, où l’enseignement ne soit pas fonction des convictions religieuses des enseignants, mais d’un programme établi par les laïcs. Cette fameuse laïcité, qui pose encore, ici, en France, les problèmes qu’on sait ! Spécificité bien française, que ne connaissent pas d’autres États-Nations modernes. Prenez le Japon ; on n’y a jamais décrété une quelconque séparation entre la tradition des samouraïs et la modernité, et pourtant ça marche. L’Amérique continue à jurer sur la Bible. Quant à la Russie, on a récemment découvert à quel point, malgré soixante-dix ans de communisme athée, la référence à la foi chrétienne y est demeurée profonde. Bref, la “séparation de l’Église et de l’État” n’est pas un impératif catégorique (pour parler comme Kant) de l’entrée en modernité. Et présenter laïcité et religion comme antinomiques est faux. La laïcité est une valeur à l’intérieur de laquelle une religion peut très bien vivre sans être interdite de ressourcement. Ou, si vous préférez, on peut parfaitement vivre sa religion avec ferveur, sans renoncer aux apports fantastiques de la laïcité - liberté scolaire, émancipation philosophique, etc.
N. C. : Vous rêvez d’un islam s’épanouissant dans le cadre d’une telle laïcité...
D. B. : C’est heureusement un peu plus qu’un rêve ! Déjà aux temps glorieux, quand la civilisation arabe dominait le monde, le dialogue avec les autres religions était de mise, sur un terrain que l’on pourrait dire chevaleresque, sinon encore laïc. La remarque vaut d’ailleurs aussi pour les chrétiens. Quand Saladin se battait contre Richard Cœur de Lion, contre Philippe Auguste et contre l’empereur d’Autriche Frédéric Barberousse, eh bien leurs guerriers se pourfendaient tout le jour mais, le soir, les plus grands buvaient le thé ensemble et conversaient. Les Européens savent d’ailleurs à quel point ces échanges, cette osmose, leur ont été bénéfiques, puisqu’ils en ont tiré toutes sortes de savoirs, soit spécifiquement arabes, par exemple l’algèbre, ou une certaine médecine, une astronomie, ou le jeu d’échecs ; soit venant d’ailleurs, des Grecs, des Indiens ou des Chinois, et traduits par les Arabes...
N. C. : Vous pensez que cet esprit chevaleresque de l’islam peut renaître aujourd’hui, alors même que la majorité des musulmans se ressent, non pas sur un pied supérieur comme jadis Saladin, mais au contraire frustrée, bafouée, humiliée ?
D. B. : Tout se joue chez les jeunes. Ce sont eux qui peuvent être le vecteur d’un retour aux valeurs chevaleresques. Comment ? D’abord en retrouvant une fierté dans le passé de leurs ancêtres. Ce sont les Arabes qui ont inventé al-jibra - l’algèbre, les logarythmes. En science naturelle, bien avant Buffon, il y a eu Birouni. Et si l’on a pu critiquer les tables astronomiques de Ptolémée, et découvrir Betel Hedj (Bételgeuse), c’est grâce aux astronomes arabes... Bref, le musulman n’a rien à envier à l’esprit scientifique de ses frères chrétiens ou juifs. De même qu’il n’a rien à envier non plus à la hauteur spirituelle des bouddhistes, car nous avons eu Ghazali, Sorhavardi, Ibn Arabi... - vous le savez bien, toute une pléïade de mystiques de très, très haut niveau, qui nous ont transmis d’incroyables visions, toute une symbolique, toute une démarche de connaissance et d’apprentissage de soi. Je vous disais tout à l’heure que djihad signifie d’abord “effort, apprentissage de soi”, eh bien ces grands pratiquants de la mystique musulmane, ces grands soufis ont mis à la disposition des humains, des codes, des moyens intellectuels, un esprit qui peuvent réellement permettre d’entreprendre ce travail sur soi-même.
N. C. : Autrement dit, les jeunes Français musulmans doivent pouvoir se dire fiers à la fois d’être français et d’être arabo-musulmans...
D. B. : Et c’est le cas ! Les journalistes mettent toute l’emphase possible sur les problèmes causés par la délinquance des jeunes d’origine arabe en banlieue. Mais beaucoup de jeunes musulmans français sont choqués, et par cette délinquance, et par cet amalgame automatique de l’opinion. De plus en plus nombreux sont ceux qui refusent ce piège et font des efforts acharnés pour s’arracher au ghetto. Or, le meilleur moyen de réussir dans cette entreprise, c’est de s’intégrer à un islam en marche. Et moi, je vous le dis : cela a lieu, un nouvel islam est en train de naître, un islam est en train de fleurir, qui intéresse de plus en plus de jeunes, croyez-moi. Et si les journalistes veulent rencontrer de tels jeunes, pas de problème, ils sont déjà très nombreux, dans toute la France. Dans quelques jours, nous recevons le nouveau ministre de l’intérieur, Jean-Louis Debré ; il sera accueilli par un échantillon de cette jeunesse franco-musulmane dont je vous parle, qui va arriver par cars entiers, de Montpellier, d’Arles, de Nîmes, de Marseille, de Lyon... André Chouraqui a dit : “La France a la chance unique d’avoir une communauté musulmane forte.” Ainsi, d’après lui, elle peut devenir un exemple pour le reste du monde musulman, en démontrant que l’islam peut se vivre librement, dans un espace démocratique et républicain, d’une façon adaptée au cadre moderne. Je souscris entièrement à cette opinion.
N. C. : Espoir magnifique : que se lève à travers la France - à travers le monde - un islam influencé plutôt par l’esprit soufi plutôt que par l’obscurantisme des intégristes !
D. B. : Cela commence par la connaissance de l’autre. Il faut que le juif connaisse le musulman, que le chrétien connaisse le juif, que tous s’intéressent au bouddhisme, etc.
Il nous faut, à tous, une véritable “éducation religieuse non confessionnelle” qui nous permette de nous connaître et de nous respecter.
N. C. : Le philosophe algérien Mohamed Arkoun expliquait, il y a quelques années, que l’on trouvait beaucoup plus de fanatisme religieux aveugle dans les facultés de sciences que chez les étudiants en lettres qui, par définition, connaissent mieux leurs racines...
D. B. : Nul doute que l’ignorance soit la mère de tous les vices. C’est pourquoi il est si important que l’on aide les jeunes Français musulmans à mieux connaître leur propre passé.
N. C. : Un minimum d’éducation intelligente sur les religions rappellerait à nos contemporains que le judaïsme, le christianisme et l’islam sont issus d’un même tronc, que tous reconnaissent Adam, Noé, Abraham... comme leurs ancêtres spirituels, et que Jésus est celui des “prophètes” dont Mahomet se sentait “le plus proche”. Sur l’essentiel, les trois religions du Livre sont censées être d’accord. Pourquoi, alors, ne pas imaginer un minimum de rituel commun ? Si tous prient le même Dieu, pourquoi ne pas le faire parfois ensemble ?
D. B. : C’est une vue audacieuse, mais attention ! Vous avez une première religion qui est vieille de trois à quatre mille ans. Une seconde, qui est venue se surajouter à la première, il y a environ deux mille ans. Puis une troisième, qui a commencé à se construire de son côté il y a mille quatre cent quinze ans. Chacune, au cours des siècles, a eu tendance à se différencier et à jeter sur les autres un regard d’exclusion - on sait que les religions peuvent devenir paranoïaques. Comment faire, aujourd’hui, pour les rapprocher ? Certainement pas en inventant un salmigondis, un volapük où tout viendrait se confondre. Lisez, ou relisez René Guénon, qui disait : “On pourrait imaginer que les trois traditions se rejoignent. Pourtant, cela n’est pas souhaitable.” Guénon pensait que les religions du Livre pourraient certes converger... mais par le haut, ce qui est donc une question très délicate, sur laquelle il serait présomptueux de vouloir donner des précisions et planifier quoi que ce soit. Plusieurs penseurs musulmans ont parlé de cette convergence. Mohamed Abou par exemple, à la fin du XIXe siècle, disait : “Pour moi, la Bible, l’Évangile et le Coran sont trois livres concordant, trois messages révélés que tous les hommes religieux lisent. Je prévois le jour où les grandes religions se tendront la main.” Et dans les années 40, un autre penseur, Irbaz, disait : “Les religions sont des pratiques vivantes. Elles seront parvenues à leur parachèvement lorsqu’elles auront dépassé leurs particularismes.” Mais passer à la pratique de cette convergence n’est pas évident. Prenez la prière : que ce soit au niveau du langage, de la liturgie, de la symbolique, celle des juifs n’a rien à voir avec celle des chrétiens, qui n’a rien à voir avec celle des musulmans...
N. C. : L’essentiel n’est-il pas, au fond, identique ?
D. B. : Attention à ne pas précipiter le mouvement, poussé par un volontarisme de type, finalement, scientiste. Les démarches rationnelles et sensorielles ne peuvent rien présumer des sources où l’esprit a puisé sa révélation sacrée. Vous posez donc là une question très difficile. On ne peut pas faire une cacophonie de prières. On peut, par contre, participer à une prière collective où chacun dit la sienne à part, avec sincérité, en comprenant bien que ma prière n’exclut pas l’autre et que la sienne ne m’exclut pas. On peut aussi, dans le même ordre d’idée, inviter à un recueillement silencieux. Mais on peut surtout écouter l’autre, s’intéresser à lui, aux formes que prend sa foi. Il s’agit alors davantage d’une démarche intellectuelle que d’un rituel, mais c’est de cela que nous avons besoin, d’information, d’éducation, pour pouvoir décrypter les signes, les symboles de l’autre. Savoir et comprendre que la Torah, c’est l’histoire du peuple juif ; que l’Évangile, c’est la vie de Jésus ; que le Coran, c’est le message révélé à Mahomet ; que ces différentes religions, qu’on les prenne en transversale ou l’une derrière l’autre, ont constitué l’un des plus fantastiques foyers de civilisation de l’histoire humaine, voilà qui est essentiel. Cela ne veut pas dire qu’il faille sous-estimer tout ce mouvement actuel vers la mystique, vers le soufisme, vers la méditation... qui nous font réviser en profondeur, sensiblement, émotionnellement, les sous-bassements de notre foi. Éducation et élan mystique ne sont pas contradictoires. Ils nous conduisent à la compassion. Lorsque le Dalaï-Lama est venu nous rendre visite, ici, à la grande mosquée, c’est cela qui m’a le plus touché : son humanisme. Son amour des autres humains. Si les religions sont porteuses d’une sagesse éternelle, elles doivent toutes élever de la sorte la conscience de l’humanité vers plus de fraternité, vers plus d’humanisme, “plus haut dans la tradition” dirait Guénon, dont je ne saurais trop vous recommander la lecture d’œuvres telles que Le règne de la quantité, La crise du monde moderne ou encore Le symbolisme de la croix. Ce grand visionnaire pensait qu’un monde qui ignore ses traditions religieuses va à contre-courant de la vie. Aller à contre-spiritualité, à contre-tradition, c’était selon lui, marcher la tête à l’envers. Il voyait l’homme moderne en crise parce que sans boussole intérieure, spirituellement désaxé, en un mot : désorienté, c’est-à-dire “ayant perdu son Orient”. L’Orient, c’est là où se lève la lumière, le soleil, là où souffle l’Esprit de Dieu, probablement.