| Entretien avec |
Dr Christophe André |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel |
Nouvelles Clés : La peur est une réaction naturelle ?
Christophe André : Absolument. C’est une façon très ancienne de nous garder des dangers. Sans peur, nous serions si imprudents que notre espèce aurait disparu. La pathologique commence quand ce système de défense se dérègle et s’allume sous n’importe quel prétexte. Une personne sur deux connaît un dérèglement de ce mécanisme, et une sur dix à un point tel, que son existence devient insupportable. Certains jours, vous pouvez avoir l’impression que la peur tapisse toute votre vie !
Je compare volontiers nos réactions de peur aux inflammations déclenchées par notre système immunitaire, pour nous protéger des corps étrangers. Le problème surgit quand l’inflammation se déclenche inopinément et que nous faisons une allergie. Eh bien, beaucoup d’humains ont des sortes d’allergies psychiques qui les mettent en état de panique, alors que rien ne les menace. Ils se mettent à avoir “peur d’avoir peur”, élaborent des phobies qui peuvent devenir très handicapantes. Si un adulte sur deux connaît des peurs excessives, on estime qu’entre 5 % et 10 % des Français souffrent de phobies graves aujourd’hui. Heureusement, nous savons comment les soigner et rendre leur existence à nouveau viable.
N.C. : La peur est insupportable. Pourquoi donc aimons-nous nous faire peur, par exemple en allant voir des films d’horreur ?
C.A. : J’appelle ça des piqûres de rappel. Le système de défense qui déclenche en nous la peur remonte à nos lointains ancêtres animaux, entourés de dangers mortels à chaque instant. Depuis, surtout dans nos pays en paix, nous avons acquis une sécurité telle, que ce signal d’alarme menace de “rouiller”. Or, dans notre inconscient, nous savons que ce serait risqué : qui dit que nous n’aurons pas besoin, un jour, de ce signal d’alarme qui date des reptiles ?
Du coup, nous nous testons régulièrement, pour vérifier que ça marche toujours bien - de la même façon que l’on déclenche les sirènes municipales tous les premiers mercredis du mois. On ne sait jamais...
N.C. : Une peur peut-elle s’engrammer dans nos neurones au point de ne plus pouvoir s’effacer ?
C.A. : Oh oui, c’est le problème de la mémoire de la peur. Notre cerveau n’oublie jamais les expériences de peur. Quand vous avez été très effrayé par quelque-chose, même si vous progressez et dépassez cette peur, sa trace restera toujours présente et pourra toujours réapparaître, par exemple à l’occasion d’une réactualisation du contexte. C’est pourquoi il est très important de guérir de ses peurs de façon construite. Il ne s’agit pas d’attendre que “ça passe”, parce que les cicatrices se réveilleront beaucoup plus facilement. Un patient bien traité saura faire face à une peur qui revient le troubler ; il saura calmer les émotions qui, sinon, le plongeraient à nouveau dans l’escalade de la peur qui s’auto-engendre.
N.C. : Il y a aussi des peurs dévoyées, comme chez cette passagère qui regarde une image de serpent au moment où la voiture rentre dans un arbre. Depuis, elle a peur, non des accidents, mais des serpents.
C.A. : C’est que les voitures n’existaient pas aux temps préhistoriques, alors que les serpents oui ! C’est donc la silhouette de ces derniers qui a laissé la trace la plus profonde dans notre système nerveux. Cela dit, il peut aussi y avoir des glissements entre des peurs contemporaines, comme un train en cache un autre...
L’important est que nous, humains, nous pouvons contrôler nos peurs, alors que les animaux ne le peuvent pas. Dans notre espèce, la peur n’est donc pas exactement “innée”, même si nous avons d’incontestables prédispositions à certaines peurs - mais plus culturellement que génétiquement.
N.C. : Filles et garçons ont-ils peur de la même façon ?
C.A. : Non. Au début de la vie, la petite fille est statistiquement plus stable émotionnellement que le petit garçon et elle a donc moins peur. Mais ensuite, les rôles sociaux et la sélection culturelle tendent à masquer la peur des hommes et à révéler celle des femmes. Le garçon est censé ne pas avoir peur sous peine de passer pour une poule mouillée - il va donc s’efforcer ne nier la réalité et afficher un masque courageux. Alors que, dans une certaine mesure, la fille peut avoir avantage au contraire, à feindre la peur, pour flatter l’homme qu’elle veut séduire en lui donnant le rôle du courageux protecteur !
N.C. : Vos méthodes - qui constituent l’immense famille des Thérapies Cognitives Comportementales (TCC) - savent efficacement dissoudre angoisses et phobies, mais sans explorer l’inconscient. Les psychanalystes reprochent à ce “comportementalisme anglo-saxon” sa superficialité...
C.A. : La psychanalyse nous a apporté du meilleur et du pire, dans une très grande confusion, mélangeant en particulier thérapie et développement personnel. Quand un patient souffre, moi, médecin, je me dois de le soulager et de lui permettre de retrouver une vie quotidienne “normale”. Qu’il ait ensuite le désir d’en savoir plus sur lui-même, sur son enfance ou sur ses ancêtres, très bien : j’appelle ça du développement personnel et c’est autre chose.
Ces deux voies ne sont pas contradictoire et peuvent fort bien partager certains outils.
Je participais récemment à une réunion de psychiatres européens sur les troubles anxieux, où il était question d’une technique assez inspirée de la méditation bouddhiste - évidemment sans présupposés métaphysiques. Il s’agit de respirer, de se relaxer, de laisser tomber sa pensée, d’accepter ce qui vient dans l’instant présent. Nous nous servons de ça, toujours dans la logique de casser cette spirale de la “peur d’avoir peur”. Nous disons à nos patients : “Quand la peur arrive, c’est vrai que c’est un problème, mais ne vous affolez pas : en méditant un peu vous allez considérablement limiter ce problème. Et cela de mieux en mieux, à mesure que vous vous exercerez.” Un peu comme on désensibilise peu à peu les personnes allergiques.
N.C. : La TCC se nourrit d’un siècle de psychothérapies diverses, non ?
C.A. : C’est plus récent. Cinquante ans à peine. Certes, la première thérapie comportementale date de 1924. Mais la construction de protocoles complexes et la mise en pratique, sur le terrain, date des années 60. En fait, l’idée qui est au cœur des thérapies comportementales, c’est que vaincre ses phobies, c’est forcément quelque chose qui doit faire intervenir le corps et les émotions. C’est une pratique, ce n’est pas seulement de l’expression verbale. On est obligé d’engager son néocortex, mais aussi le cerveau émotionnel. Si l’on reste aux thérapies purement verbales, les patients trouvent bien toutes sortes d’associations, mais ils ne se libèrent pas forcément. Vaincre sa peur est une pratique psychosomatique, comme apprendre à parler anglais ou à jouer du piano. Il faut engager son corps et donc mettre en place des apprentissages. On a beaucoup dit que les thérapies comportementales étaient superficielles et que seule la psychanalyse descendait en profondeur. Eh bien, je dirais que pour les phobies, c’est l’inverse : la psychanalyse reste en surface, parce qu’elle se contente de faire des associations, alors que les TCC, qui consistent finalement à amener les patients consentants (si on les force, ça aggrave le trouble) dans les situations qui font monter les émotions de peur, réussissent beaucoup mieux à leur apprendre à contrôler ces dernières. C’est-à-dire qu’on fait des travaux pratiques. On ne se contente pas de réfléchir sur l’origine de sa peur et sur la manière de la gérer. On la déclenche et on apprend à la contrôler. Ce qui, pour nous, est le meilleur des apprentissages.
N.C. : L’exemple récent de l’EMDR (eye movement desactivation reflex) prôné notamment par David Servan-Schreiber, va bien dans ce sens, en provoquant une “reprogrammation synaptique”. Cela dit, tout dépend de ce qu’on appelle une cure psychanalytique. Née des travaux sur l’hypnose sur les hystériques, la psychanalyse est bel et bien née d’une pratique jouant sur le corps, elle aussi. Une psychanalyse réussie met en branle des relations synaptiques - certes par le biais du verbal, mais si ça reste un pur discours rationnel, c’est une cure ratée ! Si l’on peut conceptuellement séparer le corps du psychique, dans la pratique on ne peut pas.
C.A. : C’est vrai de toutes les thérapies, effectivement. Simplement, les thérapies comportementales sont allées jusqu’au bout de la logique. Encore une fois, elles décrivent la folie comme une sorte d’allergie émotionnelle, qu’il faut d’abord apprendre à désensibiliser. Les TCC se sont concentrées sur l’essentiel, qui est de dire au patient : “ Vous avez peut-être déjà réfléchi sur l’origine de votre phobie, mais cela ne l’a pas guérie. Nous allons maintenant travailler sur les moyens de réguler votre peur, de façon à ce que vous sachiez piloter vos émotions quand ça vous arrivera - ce qui vous permettra d’oser sortir de chez vous, ou de prendre le métro, ou de parler à d’autres, ou de vous exprimer en public, etc. Après ça, vous pourrez explorer à votre guise vos rapports avec votre mère, votre père, vos grands-parents, etc.
N.C. : Le Dalaï Lama aime parler d’une peur toute simple qui s’auto-engendre terriblement si l’on ne se relaxe pas : la peur de ne pas réussir à s’endormir (et donc d’être fatigué le lendemain), qui peut vous maintenir éveillé toute la nuit.
C.A. : C’est un très bon exemple de tous les cas où la peur devient elle-même le problème.
À nos patients qui souffrent de troubles du sommeil, nous disons : “De toute façon, plus vous voudrez dormir, moins vous dormirez, donc la meilleure chose que vous ayez à faire, si vous craignez pour votre forme le lendemain, c’est de vous relaxer, de vous mettre dans un état d’acceptation de l’insomnie et de vous économiser émotionnellement. L’idéal, c’est évidemment de dormir et le pire de rester éveillé en s’énervant. Entre les deux, vous pouvez accepter l’insomnie, mais au moins reposer votre esprit ”
N.C. : Beaucoup de sages des grandes traditions, Jésus par exemple, disent à leurs disciples ou interlocuteurs : “N’ayez pas peur !” C’est aussi une phrase de résistants contre l’oppression : la tyrannie se nourrit de la peur générale des gens ; s’ils osent surmonter leurs peurs, la liberté finit par l’emporter. Dans les démocraties, la peur est plus sournoise : le JT de 20h est-il pensable sans peur ? On nous transmet ainsi des tas de peurs, sur lesquelles nous ne pouvons le plus souvent rien... Cela a-t-il un rapport avec les “piqûres de rappel” dont vous parliez à propos des films d’horreur ?
C.A. : Il y a aussi des peurs manipulées à des fins purement commerciales : “Ayez peur et consommez !” L’idée, c’est que, si les gens ont peur, ils fermeront leurs gueules.
Les dissidents ont raison : la peur est un instrument d’oppression. Que ce soit à l’échelle individuelle ou collective, elle est liberticide. Les pathologies de la peur sont des pathologies de la liberté. Les phobiques perdent leur liberté d’agir, de penser, d’être autonomes, etc.
Par contre, les discours du type : "N’ayez pas peur !” me posent beaucoup de problèmes.
Que ce soit sur le plan psychologique ou sur celui de la connaissance philosophique, il est impossible, à un certain niveau, de ne pas avoir peur. “N’ayez pas peur”, finalement, suggère que l’on pourrait vivre plus heureux si l’on évacuait l’objet de ses peurs, si on le supprimait, si on l’anéantissait, ou si l’on se débrouillait pour le fuir. Or cela, d’un point de vue de psychiatre, c’est plutôt aggravant. Les phobiques ont réglé le problème de la peur : ils la fuient ! Si vous vous débrouillez pour ne plus avoir peur en supprimant ce qui vous effraye, ou en le fuyant systématiquement, vous ne faites en réalité que nourrir davantage votre peur. Le seul moyen pour ne plus être l’esclave de ses peurs, mais plutôt le maître, c’est au contraire de s’y confronter intelligemment.
N.C. : Mais je crois que le message spirituel qui dit aux hommes “N’ayez pas peur” ne propose pas une fuite, bien au contraire : il va dans le sens de la confrontation calme que vous préconisez.
C.A. : Oui, mais “N’ayez pas peur” renvoie quand même au chevalier sans peur et sans reproche, qui est fondamentalement inhumain. Cela ne peut jamais se passer ainsi, en réalité. Cela nous ramène finalement au problème de la peur de la mort. Nous vivons dans une société qui nie tellement la more que, pour traiter mes patients qui souffrent de cette peur-là, je suis obligé de les amener dans des cimetières, de leur faire toucher des tombes, d’évoquer le nom des défunts de leur famille, pour les habituer à l’idée que c’est comme ça, que nous allons tous mourir, que ce n’est pas en passant sa vie chez le médecin ou à l’hôpital qu’on va régler le problème. Bien au contraire : il faut regarder la mort en face, les cercueils, les cimetières, accepter cette souffrance normale, pour quelle ne devienne pas pathologique.
N.C. : Il n’empêche qu’à l’heure des moyens d’information de masse, s’ouvre un hiatus entre ce à quoi l’individu peut se confronter, et les grandes peurs collectives (la bombe, la montée des océans, la surpopulation, la misère, les attentats, la guerre) contre lesquelles il ne peut rien et qui le hantent peut-être inutilement, non ?
C.A. : Il y a plusieurs choses. Les politiques, les marchands, les médias, etc. ont très bien compris que c’était beaucoup plus simple d’agir sur le curseur des émotions fondamentales que d’essayer de manipuler carrément. Capter l’attention des gens par la peur est facile.
Mes patients me parlent souvent du fameux journal télévisé. Selon eux, c’est le pire coktail qui soit, puisqu’en effet nous ne pouvons rien sur les choses inquiétantes qu’on y présente. Voir couper des têtes d’otages déclenche une forte réaction de peur qui met les gens dans une atmosphère d’insécurité, augmente leurs angoisses, diminue leurs capacités. Les grands anxieux ne peuvent absolument pas regarder la télévision !
N.C. : On repense à ce que disait le Dr Henri Laborit sur l’aggression et la fuite : quand on ne peut ni combattre, ni fuir, on devient cinglé. Notre système nerveux est fait pour l’action.
Et l’inhibition d’action, c’est terrible !
C.A. : Absolument. C’est pourquoi la priorité n°1 nous semble être d’aider nos patients à lever cette inhibition, de manière à pouvoir agir de nouveau. Tout le reste peut venir après.