| Entretien avec |
Mélodie Marcq |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel |
Le premier des spectacles très remarqués de Mélodie Marcq, "Victoire d’Amour", était une authentique aventure de l’esprit. Une pièce de théâtre écrite au retour d’un voyage en Inde qu’elle qualifiait elle-même d’initiatique. Tout concourait à surprendre : l’intimité des représentations (données parfois non au théâtre mais à domicile lors de soirées privées), la mise en scène minimaliste de Christophe Bourseiller (“ici, le maître mot est douceur”), la nudité de l’actrice (qui s’exposait en détail), ou encore le fait qu’elle incarnait à la fois les deux personnages : Michel Ballant, un hydrographe de 42 ans complètement frustré, englué dans ses vieilles histoires d’enfance cassée, et Cora, jeune femme aux bras ouverts et au cœur généreux : leur rencontre charnelle permettra à Michel de retrouver sa véritable nature, celle d’un être fait comme nous pour le plaisir, le bonheur et la joie. La transmutation par l’amour !
Le thème n’était pas nouveau, mais sa représentation théâtrale sous une forme aussi crue bouleversait les conventions. Sur scène, la comédienne se mettait en danger, se donnant corps et âme. “Je ne joue pas au-dessus de la ceinture, à partir de la gorge, comme beaucoup d’acteurs français qui sont coupés de leur corps. Moi, je montre la réalité.”, disait-elle pour expliquer sa démarche. La nudité de son corps, son sexe offert alors qu’elle prononçait le mot Dieu, l’évocation de la sodomie : beaucoup pouvait choquer s’il n’y avait eu cet état d’innocence et de grâce qui désarçonnait le spectateur. Emporté par la beauté du texte, l’appel des sens retrouvait tout son sens, le corps devenant le véhicule de l’esprit et les frontières se dissolvant. Même les spectateurs venus méfiants repartaient spirituellement. Rassérénés ! Aujourd’hui, dans un registre plus modeste, Mélodie Marcq chante, dans un cabaret parisien. Son élan de vie et de joie y sont toujours les mêmes !
Nouvelles Clés : Quel rapport entre vos différentes partitions : artistique, intellectuelle, spirituelle ? Vous tentez vraiment le grand écart !
Mélodie Marcq : Chaque fois que j’ai rencontré une pratique spirituelle qui me correspondait (zazen, yoga, prière du cœur...), avant d’essayer moi-même, je suis d’abord allée chercher ce qui avait été écrit dessus (finalement, c’est le yoga que j’ai adopté ou qui m’a adoptée).
J’ai énormément lu. Mais lorsqu’on étudie beaucoup sur le plan intellectuel, on en vient toujours, je trouve, à la nécessité de la prière. C’est comme un aller-retour. J’ai par exemple lu des gens comme Deleuze, ou Baudrillard, qui font des constats très intelligents, mais très froids, très analytiques, et on se demande, à la fin, s’ils sont aptes à l’existence, au quotidien. Il y a une limite de l’appréhension du vivant dans ces pensées-là et dans ces démonstrations. Toute démonstration est forcément limitée... Et c’est étonnant comme le travail sur la connaissance “sérieuse“, la connaissance mondaine des soi-disant agitateurs de l’esprit, me renvoie personnellement à la nécessité du divin. C’est même plus qu’une nécessité, c’est une réalité... Or, pour moi, la vraie prière est érotique. Bien sûr, c’est plus ou moins vrai - comme dans l’amour, après tout : il y a des parties de jambes en l’air plus érotiques et d’autres moins.
Eh bien, c’est pareil pour la prière.
Il me semble que j’ai toujours su écouter, instinctivement, la petite musique qui fait rimer en nous spiritualité et sexualité. Enfant, je n’avais aucune inhibition, mes jeux ne connaissaient aucun tabou. À mes yeux, le sexe a toujours été naturel et joyeux, comme ce désir de Dieu que j’ai senti très tôt s’éveiller en moi. Élevée sans religion, j’aspirais à une transcendance, imitais les personnages en prière des vitraux des églises (rire). J’ai par exemple dévoré la Bhagavad-gîta que des colporteurs habiles avaient réussi à vendre à ma mère.
N. C. : Vous aviez visiblement des parents très ouverts sur la vie ! Vous ont-ils poussée à faire des études ?
M. M. : J’ai passé un bac théâtre à 17 ans. Ensuite, j’ai suivi des cours d’art dramatique, de danse, de chant, et participé à de nombreux concours...
N. C. : Mais vous sembliez programmée pour de devenir une brillante comédienne : à 24 ans, vous aviez déjà joué vingt-cinq spectacles avec la Comédie de Saint Etienne, accumulant tournées et contrats ! Et voilà que vous décidez d’arrêter tout ça, pour donner à votre vie professionnelle une tout autre orientation. Que s’est-il passé ?
M. M. : Je me suis aperçu qu’en tant que comédienne, je n’étais qu’une girouette. Je portais des flambeaux réversibles à tous les vents, j’accumulais les insatisfactions, je devenais un être négatif qui n’était plus utile au monde alors que moi, je voulais être un canal pour le divin ! J’ai énormément lu les philosophes, mais comment ne pas les trouver trop cérébraux ? !
J’ai voulu connaître une “philosophie expérimentale” et me suis tournée vers la méditation. La pratique de zazen m’a entraînée très loin dans des états modifiés de conscience.
N. C. : Mais plus que tout, c’est l’Inde qui vous attirait...
M. M. : J’y suis partie avec le secret désir d’y trouver ma voie. J’y ai rencontré des gurus, des saints vivants qui incarnent la perfection de ce à quoi nous sommes tous, en principe, destinés. On a l’impression que chaque cellule de leur corps irradie ! Ils sont dans un état de joie permanent, un état que, pour la plupart, nous ne connaissons que momentanément, durant l’extase amoureuse.
L’Inde m’a permis de clarifier beaucoup de choses. J’étais allée rendre visite au premier maître de mon maître de yoga. Dans une petite maison, il y avait un lingam, installé là depuis des lustres, qu’un étonnant Indien, à la fois jeune et vieux, tout maigre, était en train de nettoyer. J’étais avec un ami. Quand le gardien du lingam nous a vus, il nous a fait comprendre qu’il nous laisserait seuls dans ce petit temple pendant deux heures. C’était un privilège que nous ne mesurions pas - plus tard, j’ai appris que cette petite maison était ordinairement fermée et que personne ne pouvait y entrer (personne n’a d’ailleurs pu me dire qui était ce gardien !). Nous, innocemment, nous sommes restés là et, de façon très spontanée, nous nous sommes mis à marcher autour du lingam. Et tout d’un coup, je me suis sentie traversée par une énergie incroyable, une énergie sexuelle et vitale, qui traversait tout mon corps, de haut en bas et de bas en haut, dans un aller-retour incroyable, avec des visions très étonnantes. À partir de ce jour, des tas de questionnements, de problèmes que je trainais, ont été définitivement résolus, dissous, comme si un voile s’était déchiré. Que c’était-il passé ? Une chose est sûre : quelque chose d’essentiel s’était incarné.
N. C. : C’est-à-dire ?
M. M. : Je trouve très important de faire la distinction entre incarnation et manifestation. Dans l’incarnation, tout se passe comme si la totalité du divin se déposait réellement à l’intérieur d’un être, ou d’une situation, ou d’une expérience. Alors que dans la manifestation, on dirait plutôt qu’un coin du voile se lève pour montrer la voie vers le divin, mais le chemin lui-même reste à parcourir. La “manifestation” peut être un corps aimé, ou une fleur, ou une montagne, mais sa présence a pour seul but de nous faciliter le chemin vers la compréhension du divin. C’est plutôt un signe de l’existence du divin, que le divin lui-même.
L’incarnation, elle, qui est une spécificité forte du christianisme, a un revers : cette sorte de passivité des fidèles qui attendent le jugement dernier sans chercher à travailler sur eux-mêmes. Leur foi a quelque chose de puéril, comme si l’on pouvait se dispenser d’un vrai travail intérieur pour accéder au divin. Cela dit, dans mon expérience de comédienne, l’incarnation est une notion très importante, par exemple il m’était essentiel de rencontrer un maître vivant.
Pas un prof de yoga, non, un vrai maître dont je ne puisse avoir la moindre idée à l’avance. Quand vous vous trouvez en face d’un tel être - pour moi, ce fut une sainte hindoue - vous avez l’impression que chacune de vos cellules irradie et vous vous dites que s’il y a une perfection humaine, c’est celle-là, et ça vous donne une formidable poussée d’enthousiasme, d’optimisme, de ferveur, de croyance en l’humain. Et ça passe par la peau, par le sensitif... Maintenant, si je cherche à me figurer la manifestation, je pense à la femme voilée de l’islam. Pour moi, ce n’est pas forcément le signe d’une oppression, mais aussi une métaphore destinée à nous rappeler que l’amour comporte une dimension secrète, profondément intime, comme une religion intérieure dont on ne peut faire l’économie. La femme voilée symbolise l’amour le plus profond parce que ce n’est qu’une fois rentrée chez elle, dans les bras de son homme, quand elle n’est plus épouse pour le monde, ni mère pour ses enfants, mais simplement amante, que le voile peut être totalement relevé, les vêtements ôtés, la chevelure libérée. C’est une métaphore très belle - ce qu’en fait la charia musulmane est une autre histoire ! Au départ, je pense que, sans excès, il pouvait y avoir un plaisir fou, chez une femme, à se voiler à l’extérieur et à se dévoiler à l’intérieur. Mais aujourd’hui, il faudrait adapter ça aux temps nouveaux. Une nation ne peut exister en-dehors de l’évolution du reste du monde...
Bref, avec le voile, nous sommes dans la manifestation, pas dans l’incarnation. Pour faire la différence entre les deux, j’aime bien aussi l’explication de Jean Biès : si l’on se regarde dans un miroir, la notion de manifestation rappelle que le miroir n’est en rien l’image reflétée, alors que la notion d’incarnation affirme que “le sujet + le miroir + son image” sont la totalité du divin. Dire “j’incarne le divin” ou “je suis une manifestation du divin" sont deux voies possibles pour atteindre la même chose - les épousailles de l’amant et de l’aimé - mais par des voies différentes. Certes, l’intellectuel va se désespérer : derrière la manifestation, l’ultime réalité se dérobera toujours. Le poète, lui, va trouver que ce mystère définitif nous fait grandir, nous met en mouvement, créé la dynamique, donne un sens à l’existence. Finalement, peut-être ne vit-on pas pour s’approprier le mystère, pour ouvrir les yeux sur lui, mais tout simplement pour s’unir à lui sans exiger de le connaître tout à fait.
De retour en France, le désir d’écrire "Victoire d’Amour" s’est imposé à moi comme une évidence. C’était le premier pas d’une recherche qui porte sur la sexualité, la chair, l’organique et la façon dont l’organique joue sur une vie de citoyen et sur le collectif. Je désirais montrer combien l’état amoureux, rencontre physique autant que spirituelle, n’efface en rien l’altérité de l’autre. On est en présence d’un signe, comme dit Baudrillard à propos de la vérité : quand on pense avoir déchiré ou soulevé l’ultime voile, on se retrouve en face d’un mystère définitif et toujours mouvant.
Et si j’ai choisi de me mettre en scène dans la peau d’un homme de quarante ans, ce n’est pas seulement parce que j’avais déjà beaucoup côtoyé des hommes de cet âge, mais surtout parce qu’ils sont en état de changement, ils révèlent que l’on reste les enfants que l’on a été et qu’on s’arrange avec une vie d’adulte. Par l’amour, Michel se découvre, dans une chevauchée des sens au cours de laquelle Cora lui insuffle un peu de divin. “Quand tu n’auras plus peur de ce qui peut sortir de toi, tu sauras aimer vraiment”, lui dit-elle, poussant jusqu’aux limites l’exploration de l’intimité masculine. Car dans l’amour les pistes de l’ego se brouillent et, en jouant les deux personnages, je désirais entretenir l’ambiguïté et l’appliquer aux corps et aux sexes. On ne sait plus si Michel devient femme ou si Cora est la perfection faite homme. L’amant et l’aimé, le miroir et l’œil. Toujours la même histoire des deux parties qui n’en font qu’une, tout en restant différentes.
N. C. : Votre spectacle nu dénotait au milieu de la pornographie ambiante. Quel rapport voyez-vous entre celle-ci et la violence générale ?
M. M. : Toutes les périodes de dictature et de guerre ont des racines sexuelles. Qu’est-ce qui blesse le plus un être ? C’est qu’on touche à son corps, donc à son sexe. Récemment, la revue Simulacre s’est demandée ce qu’était l’obscénité. Réponse : ce serait quelque chose qui blesse la vision. Quelle vision ? J’ai regardé plusieurs fois "Les 120 jours de Sodome" et je me suis dit que ça amenait dans la tête des images sombres, des questionnements destructeurs. Ce n’est pas vrai qu’on a toujours la distance vis-à-vis des images qu’on absorbe. Je crois qu’il faut faire un sérieux tri entre les images qu’on choisit de fréquenter, dans ce qu’on veut voir, lire, regarder, entendre... comme entre les êtres qu’on choisit d’accompagner. Je ne suis pas désespéré comme Guy Debord, Mais quand je regarde "Les 120 de Sodome", ou "Caligula" je me dis : “Non, ce n’est pas possible, je vais choisir de ne plus voir ça !” Certes, ça peut exciter en nous des fantasmes sexuels incroyables. Je suis, depuis toujours dévorée par un appétit sexuel intense. Mais je trouve que cela doit se vivre dans une forme infiniment plus ambivalente. Le cinéma obscène est trop unilatéral. À l’inverse, il est vital de se nourrir de visions d’apaisement, d’ouverture, de beauté, plutôt que de passion meurtrière et de déchirure. Nous sommes tous des êtres déchirés, blessés, à quoi bon valoriser ça ? En réalité, il faut plus de courage pour aller du côté de la constance, de la respiration, de la quiétude que de la violence à tous les niveaux.
Et puis, bien sûr, il y a la voie de l’abstinence. René Rémond dit que, pour un croyant, les étapes les plus intéressantes sont celles de la sécheresse !