| Entretien avec |
Abd al-Malik |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel |
Né en1975, Abd al Malik a grandi dans l’énorme “quartier difficile” du Neuhoff, à Strasbourg, de parents congolais. Des intellectuels - ce qui ne l’a pas empêché d’être confronté à tout ce qu’un noir, pauvre, finalement élevé par une mère seule, sans qualification, avec six frères et sœurs, peut connaître de la misère des banlieues et de ses échappatoires : vols et deals, braquage, argent facile, frime et mépris pour les “bouffons” qui obéissent au système et ne font que travailler. Son intelligence, sa référence à des parents cultivés, le courage exceptionnel de sa mère, sa chance aussi et une sorte de grâce naturelle, fit qu’il devint néanmoins un lycéen brillant, dans une bonne institution catholique... sans cesser de monter dans la hiérarchie de la délinquance de sa cité. Ce double rôle faillit le rendre fou une première fois, alors qu’il n’avait pas quinze ans, quand les drogues dures firent leur entrée et que beaucoup de copains moururent - les autres perdant souvent tout sens de l’honneur. Or, s’il se sentait coupé en morceaux, celui qui s’appelait encore Régis, encouragé par sa mère très chrétienne, n’abandonnait pas une forme de quête intérieure, qui le faisait prier Dieu... de l’aider à réussir ses coups et de le protéger de la police ! Mais le christianisme demeurait trop mental et ne lui parlait pas physiquement. À seize ans, il finit par suivre son frère aîné, Bilal, et se convertit à l’islam. Irrépressible pression du quartier ? Non, cela se passa, selon lui, de façon naturelle : rebaptisé Abd al Malik, il eut l’impression de se retrouver « enfin chez lui ». Ses cinq autres frères et sœurs l’imitèrent d’ailleurs tour à tour, approuvés par leur mère, décidemment large d’esprit. Tout semblait se simplifier.
Mais la schizophrénie ne fit que s’amplifier, car entre-temps il avait rejoint un groupe de rap, les NAP (New African Poets), alors que ses nouveaux maîtres à penser puritains voyaient dans la musique une voie de perdition. Devenu musulman modèle - tout en poursuivant des études de philo à la fac ! -, il abandonna la délinquance, mais pas le rap, qu’il poursuivit sans le dire aux imams intégristes qui gouvernaient les mosquées de Strasbourg. En peu de temps, portant désormais la barbe, le jeune homme, muslim zélé, en sut assez pour être invité par ses aînés à prêcher dans toute la France. Ce qu’il fit avec enthousiasme.
Seulement voilà, la notoriété des NAP, elle aussi, s’étendait maintenant à l’ensemble du pays et les imams, évidemment au courant (on lui demandait des autographes à la sortie des mosquées !), finirent par demander à Abd al Malik de renoncer à cette diablerie. Un doute existentiel nouveau s’empara de l’artiste. Lâcher la musique ? Le réseau musulman auquel il appartenait, le tabligh, sorte de « mission pastorale » destinée à réveiller les fidèles assoupis, lui fit rencontrer plusieurs fois son dirigeant le plus célèbre, Tariq Ramadan, déjà omniprésent dans les médias. Mais, malgré les embrassades, le discours de ce dernier sonna très creux aux oreilles du rappeur mystique (qui avait pourtant étudié tous ses livres) : il eut l’impression de se retrouver « au parti communiste ». On tolérait qu’il continue à chanter, mais à condition de soumettre ses chansons à un comité ! C’est alors qu’en plein désarroi, conseillé par son compagnon il se plongea dans la lecture d’un texte soufi de Ghazali datant du XI° siècle, "Le Tabernacle des lumières" ...
Une émotion considérable s’empara de lui. Brusquement, un maître musulman lui apportait des réponses profondes à toutes les questions qui l’assaillaient. Des réponses parlant au cœur et aux tripes et balayant toute ratiocination mesquine : cet islam-là voyait les juifs et les chrétiens comme des frères. Mieux : il faisait de l’autre, de confession différente, une entité indispensable, la preuve de la beauté multiple du divin. Et ici, le “grand djihad” ne consistait pas à tuer quiconque, mais à mener la guerre contre son propre ego. En quelques semaines, Abd al-Malik dévora tous les livres soufis qu’il put trouver, d’Ibn Arabi à l’émir Abd el-Qader. Mais sa surprise dépassa toute mesure quand il découvrit Amadou Hampâté Bâ, mort moins de dix ans plus tôt. Il s’était imaginé que les soufis appartenaient au lointain passé ! Ils existaient donc toujours ? Il lui fallait les rejoindre au plus vite !
Si vous voulez savoir comment les choses se passèrent, de Strasbourg à Madagh - où vit sidi Hamza Boudchich, le maître soufi de Faouzi Skali -, via Paris, New-York et Fès, achetez le formidable livre où Abd al Malik raconte les trente premières années de sa vie. Sans plaisanter : "Qu’Allah bénisse la France !" devrait être lu dans toutes les écoles de France ! Un vrai roman, où ce jeune Français noir des quartiers dit comment il a trouvé sa voie dans le soufisme, « islam lumineux centré sur l’amour universel, qui vous réconcilie avec l’esprit de citoyenneté et vous fait entrer dans le face à face des cœurs. »
Nous nous sommes entretenus avec Abd al Malik après les émeutes de novembre 2005 en banlieue...
Nouvelles Clés : Comment avez-vous réagi à la flambée de violence dans les quartiers ?
Abd al Malik : Lorsque vous venez d’un quartier comme moi, que vous êtes noir ou d’origine maghrébhine, ou simplement blanc pauvre, vous appartenez à la population la plus fragile, victime de discrimination à l’emploi, au logement, à la culture. Et vous êtes victime de non-représentation. Quand on regarde le paysage politique français, on ne voit pas beaucoup de noirs, ni de personnes d’origine maghrébine. Même chose lorsqu’on allume la télé : on a l’impression de vivre dans un monde presque fantasmé. Dans la réalité, la France a changé, comme le monde entier. Je suis noir, musulman, je viens d’un quartier difficile, mais je suis français et j’aime mon pays. J’aime l’idée de mon pays et cette vision universaliste qui en émane. Mais je voudrais aussi qu’en face, on me voie comme tel. Le problème, c’est que tous ces jeunes des quartiers se sentent français, ils le SONT, du moins dans leur cœur, mais pas dans le regard de l’autre. C’est comme s’il y avait des Français de première et de deuxième catégorie. La difficulté que traversent les banlieues s’enracine dans quelque chose qui a toujours été mis de côté, de côté, de côté, toutes classes politiques confondues. Ça n’a jamais été considéré comme une priorité. À un moment donné, forcément, ça explose. Nulle population ne peut supporter, à la longue, toutes ces humiliations au quotidien.
Vous soumettez n’importe quel groupe humain à ce régime, tôt ou tard, il va agir de façon inconsidérée et violente. Ce qui est en train de se passer est donc tout-à-fait normal. Mais en même temps, c’est le moment, pour la classe politique, de faire un acte politique fort, une sorte d’union républicaine - qu’importe qu’on soit de gauche ou de droite -, pour que les banlieues et les quartiers soient considérés comme des priorités d’aujourd’hui. On sait bien que les premières victimes des violences sont toujours les personnes les plus fragiles, autrement dit les gens des quartiers eux-mêmes. Les voitures qu’on brûle, les écoles qu’on brûle, ce sont les nôtres ! Nous nous lançons des pierres à nous-mêmes. Et ça, c’est la preuve que nous sommes à bout. Quand quelqu’un n’en peut plus, il se suicide. Mais on sait bien que la plupart de ceux qui font des tentatives de suicide ne veulent pas mourir ; ils envoient un message désespéré : « Écoutez-moi, j’existe ! » C’est exactement ce qui est en train de se passer.
Aujourd’hui, on mesure le gouffre énorme entre ce que pense la classe politique et la réalité. Mais attention, ce n’est pas parce qu’on a en face de soi quelqu’un qui ne sait pas bien utiliser un outil, qu’il faut jeter l’outil. Le principe républicain, démocratique et laïc de la France n’est nullement remis en cause. Ce qui est interpellé, c’est la méthodologie, la manière d’aborder le problème. J’espère que, maintenant, on va consulter les gens des quartiers, qu’on va parler avec eux, avec les parents, avec les associations de quartier, avec les jeunes, pour essayer de faire avancer les choses et surtout qu’on va mettre dans la police des noirs, des arabes. Même chose à la télé ! Pour que nous sentions bien que nous sommes dans notre pays.
Ça c’est très important ! Vous comme moi, nous nous sommes construits avec des modèles. Quand j’étais gamin, mes modèles étaient le dealer, le braqueur, etc. Mais avant, j’avais eu la chance d’avoir pendant quelques années une figure paternelle d’intellectuel fort - même si c’était en partie du fantasme - et ensuite celle, bien plus réelle, de ma mère qui, elle, n’a jamais lâché. Ça m’a permis de me construire quand même, du mieux que j’ai pu. Mais le fait de voir des Français noirs ou d’origine maghrébine qui réussissent, de les voir à la télé, en tant qu’artistes, leaders politiques, médecins, avocat, entrepreneurs ou hommes d’affaires, ça changerait énormément de choses dans la tête des jeunes. Combien de scientifiques d’origine arabe voient chez nous leur carrière bloquée, simplement à cause de leur nom ? Pour le moment, quand on parle des gens des quartiers, c’est uniquement pour dire que leurs jeunes sont des délinquants - au mieux, va-t-on reconnaître un sportif ou un rappeur, mais nous avons besoin de beaucoup plus que ça et que les médias en parlent ! À court terme, bien évidemment les choses se calment. Mais si les politiques ne donnent pas les bonnes réponses maintenant, la fois d’après, ça sera bien pire. Cet automne, nous avons juste eu droit à un échantillon.
Quant à notre rapport à l’islam, il faut se décomplexer et en parler ouvertement. Sinon, on va se retrouver avec des gamins qui vont lancer des pierres à la police en criant « Allah u Akbar ! » sans même comprendre ce qu’ils disent, comme un slogan de bande dessinée.
N. C. : A-t-on passé un seuil avec la génération des 10-15 ans qui échappent même à leurs grands-frères ? Les familles peuvent-elles encore quelque chose ?
A. A-M. : Parlons des familles ! Quand ma mère rentrait de sa journée harassante à l’hôpital, ou à nettoyer des bureaux, elle nous faisait à manger et elle s’écroulait, cassée. Ce fut pourtant la meilleure des mères ! Mais moi, à 9 ou 10 ans, j’étais forcément éduqué par la rue. Dans les quartiers vivent les populations les plus fragiles. Il leur faut donc plus d’encadrement, plus de structures, parce qu’aucun individu ne peut se construire sans structure. Ces enfants-là ne peuvent pas être abandonnés à eux-mêmes. Il faut leur assurer une éducation, pour qu’au bout du compte, ils trouvent, non pas seulement un travail, mais la compréhension de l’esprit républicain, laïc, démocrate, citoyen. Pour que la prochaine fois qu’ils se mettent en colère, ils sachent utiliser les outils de la république, y compris les manifs. Parce qu’il faut bien comprendre que ces jeunes qui cassent et incendient délivrent ainsi un message. Ils sont en train de dire quelque chose, car malheureusement, on ne leur a pas appris à s’exprimer de manière construite. À chaque fois qu’on leur a renvoyé une image d’eux-mêmes, ce n’était jamais une image positive, mais toujours une image délinquante. Ils la renvoient donc et s’y confortent : vous nous voyez comme des animaux, nous allons nous comporter en animaux !
Le rôle du politique est de s’occuper de tout le monde, à la fois des personnes aisées qui ont moins de difficultés et des Français les plus fragiles.
Donc quand j’entends dire : « Les familles immigrées ont baissé les bras », je réponds qu’on ne leur a pas donné les moyens.
N. C. : Vous pensez qu’il faudrait donner plus de moyens à qui ? Aux centres sociaux, aux éducateurs ?
A. A-M. : Il faut plus de moyens, mais surtout d’autres méthodes. Qu’avant de voter des lois, les politiques sortent de leurs tours d’ivoire et consultent les gens sur le terrain, les habitants, les associations. Je pense, entre autres, aux réhabilitations urbaines : les habitants devraient y être associés beaucoup plus ! Sinon, comment voulez-vous qu’ils s’y sentent chez eux et que les jeunes ne vandalisent pas ? Quelqu’un qui construit ou qui aide à construire sa propre maison, je vous assure qu’il la fait respecter ! C’est de la psychologie de comptoir, mais c’est vrai. Il faut faire participer les habitants, les parents, les associations... Et ensuite leur donner les moyens. Donc j’insiste : à l’heure actuelle, l’urgence est de fonder une union républicaine, tous partis confondus, avec les habitants, et à partir de là, lancer de vrais plans, en phase avec la réalité. Et arrêter de faire de politique politicienne, mais œuvrer sur le long terme. Et sans faire l’impasse sur la question de l’islam.
N. C. : Que voulez-vous dire ? Confier la « question des quartiers » à des organisations musulmanes serait la faillite de la république !
A. A-M. : Je suis évidemment contre. Il faut confier la question des quartiers aux habitants et aux acteurs sociaux qui sont en permanence sur le terrain, c’est très différent. Un animateur social est un animateur social, un politique est un politique, quelle que soit leur religion ou absence de religion. Quant à l’islam, je connais celui des quartiers et je sais désormais qu’il s’agit d’une sorte de banlieue de l’islam ! J’ai eu la chance de pouvoir découvrir un autre islam, plus proche de son propre centre, et je fais désormais la différence ! Mais politiquement, ma démarche se veut purement citoyenne. Qu’importe que je sois musulman, chrétien, juif, bouddhiste ou athée : en tant que citoyen, cela ne doit pas compter.
N. C. : Mais la pression de ce qui se passe ailleurs dans le monde ne sera-t-elle pas trop forte ?
A. A-M. : Ce serait triste. La France a toujours été précurseur. L’idée universaliste vient de chez nous. En Europe, nous faisons partie de la locomotive. Aujourd’hui, la France a une carte cruciale à jouer, en montrant au reste du monde comment elle va gérer la crise grâce aux outils républicains, démocratiques, laïques, qu’elle a inventés. En novembre, j’ai été interviewés par de nombreux médias anglais et américains pour qui, unanimement, la révolte des banlieues est la preuve de l’échec du fameux modèle laïque des Français. Je leur dis : « Non, ce n’est pas parce que la personne qui tient l’outil est momentanément incompétente qu’il faut jeter l’outil. Il faut changer la personne, ou la former. » Je pars du principe que tout le monde part d’une belle intention. Mais il y a une différence entre l’intention et les capacités réelles. Les belles idées républicaines doivent trouver un terrain d’application dans la vraie réalité d’aujourd’hui, qui est notamment celle des banlieues. Pour moi, ce qui se passe cet automne est aussi important que mai 68. C’est un énorme défi de civilisation lancé à notre pays. Passer à côté serait catastrophique. La prochaine fois, ce ne seront peut-être plus des gamins, mais des adultes qui iront brûler les voitures.
Qu’Allah bénisse la France ! - Abd al-Malik - éd. Albin Michel
Le face à face des coeurs - Abd al-Malik - Atmosphériques
Gibraltar - Abd al-Malik - Atmosphériques