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L’explosion des « médias citoyens »
Francis Pisani (digne fils d’Edgar du même nom, fameux « gaulliste de gauche » qui contribua à donner à la jeune V° République un côté réellement ouvert sur une culture futuriste et démocratique, avant de devenir le premier patron de l’Institut du monde arabe) a longtemps bourlingué, au sens physique, avant d’apprendre à surfer sur le net. La soixantaine robustement alerte et légèrement barbue, il est aujourd’hui correspondant du Monde sur la côte Ouest des États-Unis et beaucoup le considèrent comme l’un des meilleurs spécialistes d’Internet. Nous l’avons rencontré, grâce à l’aimable invitation de NQSF et Sacha Quester-Siméon Faria, que nous interviewons par ailleurs sur la même question : à l’heure où un pourcentage croissant de jeunes s’informent surtout sur le net, l’univers des médias va-t-il fondamentalement changer ?
Initiée par Natacha Quester-Séméon Faria, cette interview, qui s’est déroulée au siège des Humains Associés, a été partiellement podcastée.
Suivez-la sur http://www.memoire-vive.org/archives/001024.php
Patrice van Eersel : Comment en êtes-vous arrivé à devenir le meilleur spécialiste internet du journal Le Monde ?
Francis Pisani : Je vivais dans un village mexicain, où j’étais correspondant du Monde et, en 1982, je me suis aperçu que ça serait plus facile si j’avais un ordinateur. À la section International du journal, on m’a ri au nez, ils préféraient que les journalistes dictent leurs articles à une secrétaire ! La première fois que j’ai fait un beau coup, c’était en 87, l’ouragan Gilberto venait de détruire Cancun. On m’a téléphoné à 3 h du matin, dans l’affolement, et je n’aurais rien pu faire pour mon journal, si je n’avais pas été branché sur Compuserve, le site majeur de l’époque. J’ai aussitôt téléchargé cinquante pages d’articles, dont certains n’avaient pas une heure d’âge et qui parlaient d’une région qu’heureusement je connaissais déjà.
Et donc ça a marché. Et mes arguments pro-informatique ont commencé à être pris un peu plus au sérieux, boulevard des Italiens.
Si je suis si favorable au net, c’est que j’y vois d’abord un outil qui peut renforcer la capacité d’intervention des petits, des sans influence, des innombrables sans voix. Ce n’est pas la technologie en soi qui m’intéresse, mais le fait que leurs interventions deviennent plus signifiantes qu’avant. Pour un journaliste freelance, qui ne peut faire bouillir sa marmite qu’en recyclant en permanence un maximum d’articles, ce fut évidemment une aubaine. En 1994, j’ai pu ainsi lancer, grace au web, près de vingt cinq papiers sur l’assassinat de Colossio, candidat à l’élection présidentille ! J’ai passé un an USA, en 92/93, et là, un jour, j’ai entendu un gars de Foxnews dire un truc, qui m’a immédiatement fait penser à Mille plateaux, le fameux bouquin de Deleuze et Guattari que j’étais en train de relire. Je sais que ce jour-là, je me suis dit : « Si la pointe de l’industrie de l’entertainment dit des choses qu’on retrouve chez Deleuze, alors, c’est qu’il doit se passer quelque chose de fort. Quelque chose que je ne comprends pas et qui m’intrigue fort. Je me suis alors lancé là-dedans à fond, en m’installant à San Francisco, où je vis depuis, pour essayer de comprendre ce qui se passe...
Natacha Quester-Séméon Faria : Penses-tu que blog et journalisme s’opposent ? Le blogueurs attaquent volontiers les journalistes, les accusant notamment d’être vendus - ou achetés !
FP : Tu cherches des querelles ?! Je ne trouve pas intéressant de systématiquement commencer par la querelle (rire). Je ne lis pas un blog et un journal de la même façon. Je pense que le blog créé un rapport différent avec les gens. Dans la structure actuelle, les lecteurs de mon blog ont le droit de commenter mes billets. Ils n’ont pas ce droit avec mes billets papier. Ça se complète. La plupart des journalistes qui ouvrent un blog découvrent des plaisirs spécifiques. Mais l’histoire des « journalistes achetés », ça me fait doucement rigoler ! Il y a des journalistes corrompus, d’autres pas, et cela n’a rien à voir avec le fait d’être blogueur ou pas ! Une chose est sûre, quand on regarde la fameuse courbe des blogueurs très populaires, de la catégorie A, on découvre que les gens qui finissent par attirer l’attention, avec des blogs très visités, sont immanquablement rachetés par des grosses boîtes et deviennent du coup des médias de masse comme les autres. Ce sont des médias et des tons différents. L’idéal est de passer de l’un à l’autre...
NQSF : : « Journaliste citoyen » te semble-t-il un bon terme ?
FP : J’utilise le mot « média de participation ». Je pense que nous sommes en train de passer, du « journalisme cours en Sorbonne » au « journalisme conversation » et ça change énormément de chose. Les journalistes citoyens sont des gens qui mettent des infos sur des sites ouverts (de plus en plus de journaux s’ouvrent à la participation des gens). C’est important. Cela dit, attention, ça existe déjà, dans d’autres formes : aujourd’hui, j’ai participé à une réunion de quotidiens de province. Eh bien, 70% des participants de ces journaux locaux ne sont pas des journalistes, mais des correspondants de toutes origines, employés de mairie, instituteurs, pharmaciens ou buralistes. C’est à dire que les citoyens-journalistes existent déjà ! Mais il est clair que le web est un immense défi nouveau pour les journalistes, qui se trouvent tous obligés d’apprendre à travailler plus en rapport avec les gens, à leur laisser une place, à les écouter... Certains journalistes ne l’admettent pas. C’est regrettable.
NQSF : : Il y a donc convergence entre la blogosphère et les médias ?
FP : Je me méfie du terme convergence ! Il est trop utilisé.
NQSF : : Quel mot, alors ?
FP : Je pense qu’il y a deux phénomènes. D’abord, je relie le fond de tout cela à ce qui était le credo du postmodernisme : la fin de la croyance dans les méta-récits - on ne croit plus dans les institutions qui monopolisaient les méta-récits, parachutés du sommet. Cela constitue une réelle avancée de la démocratie, puisque les gens veulent participer, et c’est merveilleux ! Ça s’est passé brusquement : tout d’un coup, la technologie a rendu toutes ces communications possibles. Les gens ont pu les trafiquer, les bidouiller, les manipuler eux-mêmes. Chacun peut désormais façonner son instrument de communication de masse et celui-ci permet un rapport différent au réel.
Depuis la seconde guerre mondiale, il y avait une avancée de fond de la culture ; maintenant, nous avons les outils qui permettent de mettre cette avancée en œuvre. Nous nous retrouvons donc dorénavant dans un monde très différent, dans lequel chacun doit apprendre à vivre. J’essaie de comprendre les choses qui m’intéressent plutôt que de jouer à polémiquer avec des formules journalistiques !
NQSF : : Comment résumes-tu ce qu’il y a de plus intéressant aujourd’hui ? Le Web2 ?
FP : Mes amis historiens m’ont appris à dire : « La Révolution Française ? Ouh là, il est un peu tôt pour en parler ! » Les réseaux par exemple, ça existait de tout temps. Incontestablement, quelque chose de nouveau se passe. Quoi ? Ce n’est pas la globalisation - qui était quasiment plus avancée avant la seconde guerre mondiale. Non, la nouveauté, c’est que les « petits », les autonomes, les indépendants, ont désormais les moyens de faire des choses ensemble.
Pensez aux smart mobs conceptualisées par Howard Rheingold. Sans se connaître, des centaines ou des milliers de personnes peuvent prendre, à l’improviste, la décision de se rejoindre sur le champ dans une action commune, puis, ne plus jamais se revoir. On le voit bien, la technologie joue un rôle, mais uniquement parce qu’on a connu auparavant une évolution culturelle fondamentale. La second étape du mouvement est la coopération. Je trouve intéressant qu’Howard Rheingold ait commencé par les communautés virtuelles (expression vis-à-vis de laquelle j’ai des réticences, mais passons). Puis il a lancé le concept de smart mobs, que je trouve très utile.
Maintenant il travaille sur un projet à long terme sur la coopération et la collaboration... Cela dit, là encore, la coopération, ça ne date pas d’aujourd’hui ! C’est quelque chose d’ancien, que l’on peut étendre géographiquement et à différents secteurs, toujours en liaison avec la production d’outils - on le voit bien avec Linux, avec la production open source...
Autre notion intéressante : celle d’« ethic hacker », qui agit par amusement - ou un peu pour son ego -, mais pas pour de une rétribution directe. Cet investissement à la fois ludique et militant avait commencé avec les hackers. Maintenant, c’est wikipedia, qui n’a rien à voir. Et puis vous avez des blogs collectifs...
Autre point très intéressant, le concept de « transitoire limité » : on se met d’accord pour faire quelque chose pendant un temps précis et avec des objectifs limités - on n’est pas obligé d’avoir des visions du monde ajustées, cohérentes, ni de se mettre d’accord sur tout le reste : on fait un projet limité dans le temps et limité dans sa portée.
NQSF : : C’est moins dogmatique.
FP : On connaît ça : les gens s’emparent des instruments mis sur le marché (aujourd’hui, en ligne) et en font des choses que n’ont pas prévues les concepteurs de départ. Tout dépend de l’univers culturel où l’on vit. Il existe une relation entre l’évolution culturelle, l’évolution de l’outil et celle de l’usage. Tout cela dérive de façon passionnante...
PVE : Que penses-tu de la critique du politologue Benjamin Barber, qui dit que le web n’est pas un outil démocratique, parce qu’il fonctionne par affinité, alors que la démocratie consiste plutôt à rassembler des gens pas d’accord entre eux et à les obliger à trouver un compromis ?
FP : Si le web ne reposait QUE sur des relations d’affinité, c’est vrai qu’on aurait un problème. Sur Amazone, l’année dernière, des gens ont mis en ligne un graphique que je vous invite à chercher, où l’on constate que les lecteurs américains qui achètent des livres républicains ne croisent quasiment jamais les ceux qui achètent des livres démocrates. Ils vivent dans des planètes virtuelles quasiment distinctes. Dans le monde physique, ce type de cloisonnement est impossible ; vous êtes condamné à partager le même espace, local ou national, avec des gens aux opinions et comportements différents des vôtres. Il y a donc en effet quelque chose à réinventer. Cela dit, je pense qu’à l’heure actuelle, la communication en ligne élargit l’univers des gens, même s’ils s’y mettent en relation « par affinité ». Je crois que les gens qui formulent la critique que tu citais n’ont pas assez réfléchi à la pratique réelle du net, qui repose sur ce que les Anglo-Saxons appellent la surrendipity, mot qui désigne toutes les choses que l’on rencontre par hasard. C’est vrai qu’aujourd’hui, vous pouvez décider de ne lire, en ligne, strictement rien que des infos sur les bicyclettes vertes qui vont à 42 à l’heure ! Mais en réalité, ça n’en reste jamais là. Vous allez vous balader sur quelques blogs et la réalité que vous ne vouliez pas voir a vous rattraper par le col. Prenez de jeunes fans de tel musicien, qui n’ont qu’une idée, se brancher sur toutes les infos concernant leur idole. Suivez-les de près, et vous verrez qu’ils vont se brancher sur des tas d’autres choses en cours de route.
PVE : Avant de concevoir les flash mobs et autres notions d’avant-garde sur le net, Howard Rheingold a écrit des choses fabuleuses sur l’intuition créatrice... Il y a 40 ans, on citait Marshall McLuhan, l’auteur de la fameuse Galaxie Gütenberg et inventeur de concept tel que « le message, c’est le medium ». Aujourd’hui, ce rôle clé serait joué par quelqu’un comme Rheingold ? Ou citeriez-vous quelqu’un comme Dan Gillmor, l’auteur de We the media ?
FP : Il y a de ça, mais je citerais plutôt la revue Wired, qui a joué un rôle particulièrement important, cristallisant quelque chose d’une époque, comme Actuel à sa façon, dans les années 70 et 80, en France. On est passé d’un bonhomme à une revue. Les rédacteurs de Wired ont été géniaux, puis ils ont baissé, et voilà qu’ils sont de nouveau intéressants.
Mais aujourd’hui, je pense que la créativité se généralise. Les blogs, les wikis, tout ça, montre qu’il y a une prise de parole de toute une génération... Un type dont j’ai oublié le nom a lancé la distinction entre « digital natives » et « digital immigrants ». Les seniors sont "immigrants", ils ont dû apprendre la culture de l’ordinateur puis du web en cours de route. Les juniors, eux, sont nés avec un ordinateur dans le berceau. La différence, c’est que les « natives » sont des scribes capables de fabriquer leurs propres outils. Voilà ce que font Sacha et Natacha. On passe donc de quelqu’un qui est un guru - McLuhan, Rheingold ou Gillmor, qui a tout compris et qui dit ce qui se passe -, à une génération qui s’identifie à un journal comme Wired et qui crée les instruments de leur propre expression. Ça, c’est un changement extraordinaire.
PVE : Sur ton blog, tu dis que tu ne sais pas comment gérer le fait que ce sont seulement les extrêmes qui réagissent à ce que tu écris, alors que 98% de tes visiteurs, qui peuvent être fidèles intelligents, intéressés et fidèles, ne disent rien.
FP : J’ai en ce moment entre quatre et six mille visites par jour, avec des pics à dix mille. Et j’ai quinze à vingt-cinq commentaires ! Donc ça n’a aucun rapport, statistiquement, ça n’a pas de sens... Cela dit, les gens qui laissent des messages sont, à 95% des gens qui s’y connaissent beaucoup mieux que moi sur le sujet dont parle mon billet. Donc, ça m’intéresse malgré tout. Je commence même à avoir des dialogues très constructif et j’ai même commencé un travail avec un type qui s’est branché sur mon blog...
Cependant, les gens qui savent énormément de choses sur les thèmes sur lesquels ils interviennent, s’engagent facilement dans des discussion d’ultra spécialistes, avec deux caractéristiques : on s’engueule parce qu’on appartient à la chapelle machin ; et ça devient d’un niveau de sophistication insupportable, notamment en informatique, ce qui n’a pas grand sens pour le public en général. Résultat, je ne sais jamais comment faire, parce que je pense que ce n’est pas qui intéresse la plupart des gens, et ce n’est pas non plus parce que ça a lieu autour de mon blog que j’ai forcément à répondre, ni que j’ai quelque chose à dire à ce sujet. Je lance une info, une discussion démarre, je serais stupide de prétendre vouloir répondre à tout et dire qui a raison ou tort. Mais du coup, je me fais engueuler parce que je n’interviens pas assez sur les commentaires déposés sur mon propre blog. Et puis, mine de rien, caché derrière tout ça, y a la notion du temps que ça prend ! Le blog est un exercice passionnant, mais qui prend un temps fou et n’est pas rémunéré, ou alors une misère. Alors on entre dans l’éthique hacker. Mais quand on est journaliste indépendant comme moi, si je passe quatre heures sur mon blog, je vais faire deux papiers de moins et je vais manger moins le mois suivant !
NQSF : : Mais l’impact indirect ? On entend plein d’histoires de gens qui ont été embauchés par le biais de leur blog ou de leurs interventions sur le blog des autres. Ça donne des opportunités de business, non ?
FP : Absolument. L’autre jour, c’était caricatural, je descends dans mon bureau pour voir le courrier et je tombe sur une invitation à me rendre en Espagne. Le temps de prendre ma douche et je reçois une autre invitation pour le Mexique ! C’est l’un des bénéfices directs d’avoir 250 000 visiteurs, ça commence à faire caisse de résonance. Maintenant, quand je vais faire une interview à Silicone Valley, je sais que mes interlocuteurs sont d’abord allés voir mon blog. On ne reçoit plus un journaliste sans regarder qui il est et combien il pèse sur le web. Et moi, avec le nombre de liens et le nombre de pages que j’ai fini par accumuler, ils se disent : « Ah, ce type compte ! » (rire) L’autre jour, Yahoo a organisé un événement très couru, où on m’a proposé de rencontrer un gars très important... Uniquement en raison du poids de mon blog. J’ai été identifié comme valant la peine de rencontrer un de leurs dirigeants pour cette seule raison...
NQSF : : Nous entrons dans une société où on existe en fonction de ce qu’on a mis en ligne sur vous...
PVE : Que dis-tu du fait qu’un Français sur dix a son blog ?
FP : La France est l’un des pays dans lesquels il y en a le plus. C’est une donnée culturelle étonnante : le degré de pénétration d’internet est beaucoup plus important en Allemagne qu’en France, mais le nombre de blogs en France est beaucoup plus important en France qu’en Allemagne. J’associe ça à notre culture des cafés et des salons.
PVE : La tchatche.
NQSF : : Et le nombril !
FP : Métaphore typiquement brésilienne.