| Entretien avec |
Luc Ferry |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel |
Nos lecteurs se rappellent peut-être le débat que nous avions organisé dans nos colonnes sur l’esprit de l’écologie (voir Nouvelles Clés N°A28), avec l’économiste vert Jean-Paul Deléage, l’écrivain Hugo Verlomme, le maître de shintaïdo Albert Palma et le philosophe Luc Ferry. Ce dernier, qui venait de publier Le Nouvel ordre écologique, jouait alors, dans l’opinion française, le rôle de l’imprécateur : il nous mettait en garde contre les risques d’un esprit qui, sous prétexte de défendre la nature, réduirait l’humain à sa simple animalité, en oubliant que l’homme présente justement cette spécificité unique de pouvoir s’arracher à la nature et de refuser les lois naturelles lorsque celles-ci ne conviennent pas à des desseins qu’il s’est choisis.
Entretemps, Luc Ferry a poussé sa réflexion plus loin. Les écologistes auxquels il s’opposait le plus vigoureusement - “écologistes profonds” (deep ecology) - ont pour lui au moins un grand mérite : ils sont les derniers à poser, après la mort du marxisme, la question du sens, c’est-à-dire, en dernier ressort, la question du sacré. Or tel est, selon Ferry, l’un des enjeux essentiels des temps à venir : comment pouvons-nous réconcilier esprit de modernité et sens du sacré ? Il s’en explique dans son livre, L’Homme-Dieu, qu’il présente lui-même comme “un tout petit livre, une toute petite première marche” dans la vaste entreprise que son regard embrasse. Compte-rendu d’un entretien passionné.
Nouvelles Clés : Qu’un philosophe traite de métaphysique, cela devrait sembler naturel, non ?
Luc Ferry : Pas à notre époque, où les philosophes se divisent grosso modo en deux catégories : les professeurs, qui enseignent l’histoire de la philo (ils “ font du Spinoza ” ou ils “ font du Leibniz ”), et les essayistes médiatiques, qui prennent position sur la Bosnie ou sur la bioéthique, mais qui sont bien davantage des moralistes indignés et engagés que des philosophes. Ces gens-là peuvent avoir énormément de talent, mais aucun d’eux ne se prétendrait aujourd’hui “ philosophe ” au sens ancien d’amoureux de la sagesse - cela ferait hurler de rire. Et c’est tragique. La question du sens a déserté l’univers politique, mais aussi la quasi-totalité de l’univers laïc. Cette question cruciale ne se pose plus qu’à l’occasion de moments dramatiques comme la maladie, la mort, le deuil... Pour le reste, elle a apparemment disparu. Je dis bien “apparemment”, parce que je suis convaincu que tous les individus continuent, en privé, de se poser les “grandes questions métaphysiques” à un moment ou à un autre. De manière un peu honteuse, comme s’il s’agissait d’une faiblesse adolescente...
N. C. : Comment est-il possible qu’on ait pu escamoter une question aussi centrale - qui contient en fait toutes les grandes questions métaphysiques : d’où venons-nous, où allons-nous, qu’est-ce que la vie, l’amour, la mort, etc. ? N’est-ce pas que le matérialisme moderne avait complètement desséché notre vision du monde en se coupant de la vie ?
L. F. : Il faudrait se mettre d’accord sur les mots. Le matérialisme est l’attitude qui consiste à épuiser la transcendance : toute allusion à une quelconque transcendance est considérée comme illusoire. Celui qui est allé le plus loin dans la vraie pensée matérialiste, paradoxalement beaucoup plus que Marx, c’est Nietzsche, qui explique d’une manière extrêmement forte, notamment dans un petit chapitre du Crépuscule des idoles intitulé “Le cas Socrate”, que tout jugement sur la vie est un symptôme et qu’il n’y a rien qui transcende la vie. Autrement dit, chaque fois que nous essayons de nous placer d’un point de vue extérieur à la vie, donc transcendant la vie, pour essayer de la juger - en bien ou en mal, peu importe -, eh bien, nous tombons dans "l’illusion métaphysique” par excellence, parce qu’il n’y a strictement rien en dehors de la vie ; c’est toujours un vivant qui porte un jugement sur la vie et ce jugement ne peut donc être qu’un symptôme de son état vital. C’est ce que Lacan a repris sous la formule lapidaire : “Il n’y a pas de métalangage”.
Cette position est d’autant plus forte qu’elle a finalement été au fondement de toutes les sciences sociales - et de la biologie -, dont le travail principal est justement d’essayer de réduire à une illusion toutes les formes de transcendance. Selon les sociologues par exemple, à commencer par Émile Durkheim, si nous croyons qu’il existe de la transcendance et du sacré, c’est simplement parce que nous ne sommes que des individus, que la société dépasse - un tout est toujours d’un ordre supérieur à la somme de ses parties - ; du coup, nous prenons les valeurs qui nous sont transmises par l’héritage social pour des valeurs sacrées. De même, Freud nous dit que la religion est la névrose obsessionnelle de l’humanité : l’homme pose des valeurs ou des entités métaphysiques telles que Dieu, mais il ne s’agit jamais que d’extrapositions à partir d’une logique psychologique humaine. De la même façon, Marx parle du fétichisme : nous croyons à l’existence d’un produit (Dieu par exemple), en oubliant le processus de production (notre peur du néant, notre désir d’immortalité). Toujours dans la même logi-que enfin, les biologistes ne cessent de nous expliquer que ce que nous croyons être transcendant - les grands principes moraux par exemple - ne sont en vérité que le résultat de notre situation génétique ou hormonale...
Bref, une immense part des sciences humaines trouve, selon moi, sa véritable origine philosophique dans cette thèse fondamentale de Nietzsche qui a d’ailleurs été abondamment reprise par Deleuze, Foucault, etc.
Eh bien, je crois très fortement le contraire. Ce qui, à mon sens, caractérise au fond l’être humain et le distingue de l’animal, c’est cette capacité d’arrachement par rapport à la vie et à l’animalité, autrement dit cette capacité de penser le sacré : de poser des valeurs et des entités transcendantes par rapport à la vie. C’est pourquoi l’idée d’une histoire du sacrifice me paraît un bon fil conducteur, puisqu’il consiste à exposer les valeurs qui, à travers l’histoire des hommes, sont apparues à l’individu comme supérieures à sa propre vie. Je ne pense pas du tout que, dans les sociétés laïques d’aujourd’hui, nous puissions faire l’économie du sacré. Simplement, le sacré a changé de visage, de forme. Il n’est plus tant situé dans de grandes entités supérieures, dans un Dieu extérieur, dans la patrie, dans la révolution, que dans les autres êtres humains.
Je crois que nous sommes en train de vivre avec force, non pas la disparition du sacré, mais un déplacement de l’ancienne transcendance verticale vers une transcendance horizontale.
N. C. : Le sacré deviendrait, selon vous, de plus en plus intime...
L. F. : J’aime cette image de Husserl qui, montrant un cube à ses élèves, leur disait : “Il a six côtés mais, de quelque façon que vous le tourniez, vous n’en verrez jamais que trois.” Dans notre perception, il y a toujours une part qui reste immanente à notre conscience, intimiste - les trois faces cachées du cube sont “à l’intérieur de notre tête” -, mais il y a aussi, par rapport à cette perception, quelque-chose de transcendant et qui le restera à jamais. Cette métaphore du cube nous permet de penser une “transcendance dans l’immanence à l’individu”, c’est-à-dire une transcendance qui, à la différence de celles jadis imposées par les religions révélées, n’a pas besoin de l’argument d’autorité et qui est donc compatible avec le principe moderne et fondamental de “penser par soi-même”, de l’expérience intime.
Attention : ce n’est pas parce qu’on valorise l’expérience intime, l’examen critique, le projet de penser par soi-même, ni parce qu’on rejette les arguments d’autorité qu’on en a fini avec les transcendances, au contraire !
N. C. : Einstein disait que plus il avançait, plus l’émerveillement lui donnait le désir de s’incliner et que, ce faisant, sa découverte allait grandissant. Tous les modernes n’acceptent pas aussi facilement de s’incliner devant une transcendance qui, pour les faire grandir, leur demande de renoncer à leur esprit critique.
L. F. : Faut-il y renoncer ? J’aime ce passage où Kant dit : “À un certain point, j’ai dû abandonner le savoir pour faire place à la croyance.” Mais cet abandon ne peut avoir lieu que quand on a poussé le savoir le plus loin possible. Et cela ne se passe pas en abandonnant son esprit critique, mais simplement en le poussant tellement loin qu’on en arrive à des mystères, à des incompréhensions, à des transcendances précisément, dont les scientifiques peuvent toujours dire qu’un jour où l’autre elles seront résolues, mais dont ils savent très bien qu’elles persisteront sous une forme ou sous une autre, comme des points de fuite irréductibles - puisqu’ils ont la conviction intime que la science est infinie.
Dans mon livre, je développe deux idées très simples : cette idée qu’on retrouve la transcendance dans l’immanence et aussi l’idée que cette nouvelle façon d’aborder le sacré se trouve en aval de la conscience humaine, c’est-à-dire de la raison et du cœur, et non pas en amont, ce qui la différencie nettement, par exemple, de la façon que le pape entend aujourd’hui rappeler aux chrétiens. Que dit le pape (qui est, soit dit en passant, beaucoup plus intelligent que ne le laissent supposer la plupart des médias). Dans l’encyclique Splendeur de la Vérité, il dit en gros : “Attention, vous vivez dans un monde où l’on a pris l’habitude de penser par soi-même, mais si vous êtes chrétiens, il y a au moins un moment où vous devez arrêter votre jugement critique et où vous devez accepter d’obéir avec humilité, c’est le moment de la révélation.
Il y a des vérités révélées par le Christ devant lesquelles votre éthique de la discussion et du libre-arbitre doivent s’arrêter. Ou alors vous n’êtes plus chrétiens. Cela n’est pas négociable.”
Personnellement, j’aurais plutôt envie de dire : “Poussez l’éthique de la discussion et du libre-arbitre le plus loin possible et reconnaissez qu’à partir d’un certain point, vous vous heurtez comme tout le monde à des transcendances qu’il faut reconnaître comme telles et qui, probablement, ont la même structure que les anciennes religions, puisqu’elles nous relient entre nous.”
Devant l’apparente contradiction entre, d’une part la vérité révélée et, d’autre part la conscience, le pape s’en sort en faisant appel à un outil théologique, la théonomie participée. Derrière ce mot un peu jargoneux, la tradition thomiste entend une idée très simple : l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, c’est en étant fidèle et obéissant à ses commandements, que nous nous libèrerons et accèderons à nous mêmes. On voit bien cependant que dans cette solution, le moment d’obéissance est beaucoup plus important que celui de la liberté de conscience. Or, je crois qu’il est possible d’inverser cela, sans perdre l’essentiel. Une proposition aussi simple que deux et deux font quatre incarne exactement ce que je veux dire, puisque pour énoncer cela, je n’ai besoin d’aucun argument d’autorité, d’aucune révélation et pourtant, cette proposition est bien transcendante par rapport à mon intériorité et à ma subjectivité : je ne peux pas la discuter, mon jugement critique doit s’incliner devant elle sans qu’il faille en appeler à une révélation ou à une autorité.
N. C. : On pourrait citer le fameux théorème de Gödel, selon lequel “tout ensemble d’axiomes contient au moins une proposition indémontrable”, ce qui signifie que, quel que soit le système où l’on se situe - logique, mental, scientifique... -, ce système, par lequel on veut expliquer le monde, comprend forcément une tache aveugle, un point de fuite qui fait dépendre tout l’édifice d’un “ ailleurs ” irréductible.
L. F. : Exemple qui montre qu’en poussant l’argument rationnel jusqu’au bout, on se heurte à des limites qui sont autant d’horizons de transcendance. On peut le faire dans le domaine scientifique, ou dans le domaine moral : il y a des vérités morales - les individus les plus sceptiques en apparence sont en réalité convaincus d’un certain nombre de valeurs intangibles, qui sont d’ailleurs très banales : nous avons à peu près tous les mêmes. Et l’on peut trouver des analogues dans les domaines de l’esthétique et de la culture... ou du sentiment. L’exemple de l’amour - qu’il soit érotique, amical, filial, peu importe - incarne parfaitement cette idée du sacré, puisque dans l’amour, il y a évidemment un rapport à l’autre qui dépasse l’individu, celui-ci ressentant cette transcendance au plus intime de son être, dans son cœur, dans ce que j’appelle “l’aval de sa conscience”. On trouve beaucoup de ces thèmes dans les Évangiles. Quand le Christ dit aux juifs : “Vous êtes des dieux”, il rend sensible cette idée que la transcendance du divin est perceptible au sein même de l’humain, et peut-être nulle part ailleurs. Ce n’est pas pour autant un divin frelaté, de moins belle qualité que le “ Tout Autre ” de l’ancienne révélation. Nul n’interdit d’ailleurs à quiconque de donner un sens à cette transcendance-immanente sur l’horizon d’une religion spécifique. Mais il ne faut pas oublier que l’on fait alors entrer en jeu la foi et que celle-ci est une grâce. Le Christ ne cesse de le répéter : la foi ne se gagne pas par des actes, ni par des œuvres, elle est donnée par Dieu.
N. C. : Question intime : comment vous définissez-vous ? Comme agnostique ?
L. F. : Je serais très heureux d’être croyant. Mais je ne peux quand même pas faire semblant de croire simplement parce que j’en éprouverais le besoin ! Bien sûr, nul ne peut exclure que je le devienne... J’aurai peut-être la révélation un jour ! L’important me semble être que la transcendance que j’éprouverais alors se situerait en aval de ma conscience. Il me semble absolument impossible que l’on puisse revenir sur ce principe fondamental de la pensée humaniste : le rejet des arguments d’autorité. C’est une chance immense, extraordinaire, que de pouvoir vivre dans l’atmosphère intellectuelle et politique de l’humanisme. Nous n’avons vraiment aucun intérêt à remettre cela en cause.
N. C. : Vous accordez une grande place à la révolution française. Pas seulement sur le plan politique, mais jusque dans cette intimité familiale où vous voyez réémerger aujourd’hui le sens du sacré...
L. F. : La naissance de l’Assemblée Nationale symbolisa le fait qu’on enracinait la Loi non plus dans des textes religieux, mais dans la volonté et la raison des hommes. C’est ce qui nous sépare aujourd’hui, par exemple, des républiques islamiques. Cette innovation révolutionnaire a donné un immense courant, que Marcel Gauchet a appelé “le désenchantement du monde”, mais qui est surtout à l’origine d’une humanisation du divin : depuis deux siècles, nous retraduisons tous les grands concepts de la religion chrétienne dans les catégories de la laïcité. Il faut bien voir que la Déclaration des Droits de l’Homme eût été impensable sans l’idée chrétienne préalable d’une “humanité une”.
Quant à la seconde partie de votre question, j’ai en effet voulu montrer dans L’homme-Dieu que la révolution française s’est accompagnée de la naissance de l’amour moderne. C’est au XVIIIe siècle que l’on voit apparaître un tout nouveau type d’organisation de la famille. Jusqu’alors, celle-ci avait été organisée par la tradition, le clan, le village, avec des buts essentiellement économiques et lignagiers - la survie, le maintien de la race, de la maison - quelles que soient les affinités des gens entre eux. À partir du XVIIIe siècle, on passe de plus en plus à une famille fondée sur l’affinité élective et le choix, donc sur le sentiment. C’est le moment où l’on va commencer à aimer ses enfants.
N. C. : L’amour des enfants n’existait pas avant le XVIIIe ?
L. F. : J’ai toujours été très frappé, par exemple, par le fait que Montaigne - par ailleurs excellent homme, on le sait bien - ignorait jusqu’au nombre de ses enfants morts en nourrice. Aujourd’hui, aucun père, même imbécile et ivrogne, n’en ferait autant. C’est impensable ! On voit là à quel point nous avons changé de paradigme depuis le XVIe siècle. Le grand changement est contemporain de la révolution. C’est la naissance du mariage d’amour et de la famille moderne, avec l’amour des enfants qui s’ensuit. Cette émergence a conduit à une véritable divinisation de l’humain - en parallèle avec l’humanisation du divin - et elle a fait descendre le sacré dans l’être humain lui-même. Parce qu’enfin, y a-t-il rien de plus sacré pour nous que les êtres que nous aimons ?! J’entends là le mot sacré au sens plein : pour quoi sommes-nous prêts à nous sacrifier ? Je réponds sans hésiter : pour sauver nos amours, nos enfants, ceux que nous aimons, et non plus pour la patrie, la révolution ou une entité divine abstraite. Le divin s’est déplacé à l’intérieur même des humains. Et encore une fois, en disant cela, je n’ai pas l’impression que le divin se soit frelaté dans la métamorphose : c’est le vrai divin, tout aussi mystérieux et transcendant quand il est situé dans le cœur de l’être humain qu’on aime, que lorsqu’il se trouve dans le Ciel.
N. C. : Même quand on se retrouve dans sa petite famille bien pépère, même quand sé-vit ce qu’on appelait dans les années quatre-vingts le cocooning ?
L. F. : Voilà quelques années qu’un certain repli sur soi, un certain retour à la sphère privée sont interprétés comme la preuve du caractère égoïste de l’amour familial. On peut voir ça autrement. De même que le retour à la morale n’est pas, à mon avis, le signe d’un désinvestissement du politique - puisqu’il n’y a rien de plus collectif que la morale -, de même, le repli sur l’amour conjugal ou parental me semble présenter un caractère fortement universaliste.
Moi même, je me suis aperçu, en découvrant depuis peu l’amour pour les enfants - j’ai une petite fille qui a cinq ans à peine -, qu’il me venait des sentiments que je n’aurais jamais imaginés avant ! Tous les parents qui aiment leurs enfants le savent. Ce sont des sentiments très particuliers. Comme le dit Hans Jonasz, c’est une “ responsabilité non réciproque ” et celle-ci, qui est une forme d’amour, vous arrache au sens propre du terme, des sentiments dont on n’avait même pas l’intuition, quelle que soit la vie amoureuse qu’on ait eu avant d’avoir des enfants. Or, cet amour pour les enfants, parce qu’il est au départ non réciproque, donne, contrairement à ce qu’on a pu dire, un immense potentiel de sympathie universaliste. On ne vit pas du tout de la même façon les images de catastrophes ou de guerre, autour de quoi tourne l’humanitaire, selon que l’on a ou que l’on n’a pas d’enfants qu’on aime.
J’ai parlé de cela avec André Comte-Sponville, qui me disait : “On ne peut aimer que dix ou quinze personnes dans sa vie. Pour les milliards d’autres, heureusement qu’il y a la morale !”
Il n’a pas complètement tort. Mais on peut avoir aussi une réelle sympathie pour les autres, parce que, par exemple, ayant perdu un être cher, on comprend ce qu’ils ressentent quand eux-mêmes vivent un deuil. La souffrance de l’autre est rigoureusement la même que la mienne et je suis donc poussé à l’aider, par devoir non de raison, au sens kantien, mais de compassion. Un tel discours passe pour cucul dans certains cercles, mais c’est évidemment l’inverse qui est vrai : le ridicule, c’est de croire que ces questions intimes, qui nous agitent tous, ne pourraient pas être partagées, débattues publiquement. Sur le plan politique, je dirais même que nos “ petites histoires ” amoureuses et familiales constituent un extraordinaire potentiel de mobilisation.
N. C. : C’est vrai qu’au départ, la compassion est une mise en résonance qui suppose une certaine similitude des États... Je souffre parce que la souffrance de l’autre me rappelle la mienne.
L. F. : Oui mais cette résonance n’est pas purement narcissique. C’est là que l’expérience humaine, le fait de vieillir et d’accumuler toutes sortes d’expériences, autorise ce que Kant appelait la “ pensée élargie ”, par opposition à la “ pensée bornéee ”. Plus notre champ d’expérience grandit, plus s’élargit notre capacité de résonances sympathiques et de communication avec les autres. Ainsi, on pourrait dire que c’est presque un devoir moral que de voyager, dans tous les sens du mot, de sortir de son trou, de voir d’autres horizons, de partager d’autres expériences. C’est aussi pour cela qu’on a plus de compassion à soixante ans qu’à vingt. Et c’est pour ça qu’on fait faire la guerre à des adolescents, c’est-à-dire à des enfants. Si les soldats avaient tous soixante ans, il n’y aurait plus de guerre : non pas pour des raisons techniques ou physiques, mais pour des raisons de compassion.
N. C. : On vous comprend bien. Pourtant, même chez les vieillards, on ne peut pas dire que l’humain ait atteint son accomplissement !
L. F. : Certes, le “divin qui se trouve à l’intérieur de l’homme” est, comme diraient les bouddhistes, encore très peu éveillé. Nous avons un immense chemin à parcourir et beaucoup de fausses valeurs à désamorcer. Je me sens moi-même à l’orée du début d’un commencement ! - mais dans une direction qui est clairement celle de la transcendance exprimés de manière moderne. Comment faire réémerger le sacré dans le monde contemporain, voilà la question. Et ce n’est pas un problème moral : les grandes morales laïques sont claires et pas si difficiles à appliquer. Ce qui est moins évident, c’est de trouver comment répondre à la question de la spiritualité, c’est-à-dire à la question du sens. L’avenir n’est pas pensable sans référence au sacré.
N. C. : Vous évoquiez le bouddhisme...
L. F. : Il me semble que le non-attachement - notamment aux autres humains - que prône le bouddhisme n’est pas une bonne idée. Je crois au contraire qu’il ne faut pas renoncer à l’amour des autres, au point d’envisager même de mourir pour eux. Cela dit, dans toutes les grandes traditions religieuses, en particulier dans le bouddhisme, j’observe qu’il existe des exercices de sagesse très intéressants et que nous ne connaissons pas en Occident moderne. L’accompagnement des mourants par exemple, auquel je pense que même des non-croyants devraient se référer, pour y connaître la sagesse et l’humilité.
Mais je pense aussi à des exercices de sagesse nés en Occident : par exemple ceux que pratiquent les alcooliques anonymes, ou les narcotiques anonymes, qui ont mis au point une forme de spiritualité passionnante, concrète, vécue, où l’on avance par étapes et de manière parfaitement indépendante de toute religion et de toute forme préétablie de divinité.
N. C. : Quels autres “ exercices de sagesse ” vous semblent intéressants ?
L. F. : La phrase d’Aristote : “Une hirondelle ne fait pas le printemps” est mieux qu’un lieu commun. La psychanalyse montre bien que ce n’est pas par une décision volontaire qu’on sort de la compulsion de répétition ou de la “ névrose de contrainte ”, comme disait Freud (Zwangsneurose). La tradition kantienne a fait reposer toute transformation intérieure sur la conversion instantanée. Le résultat est que notre culture a complètement dévalorisé l’idée d’exercice de sagesse. L’important est d’élargir sa pensée, de voyager... Le vrai malheur, c’est la pensée étroite.
N. C. : Vers où se dirigent vos pas maintenant ?
L. F. : Je voudrais reprendre tout ce dont nous venons de parler et le resituer dans le cadre de l’esthétique, de la culture. L’art moderne a été ravagé par l’avant-gardisme qui, comme l’anticléricalisme frénétique, veut toujours faire table rase et sans cesse tout reconstruire. Le résultat du “ nouveau pour le nouveau ” est d’une grande platitude. L’immense problème de la culture contemporaine est qu’elle s’est voulue intégralement humaine. J’avais déjà abordé la question dans Homo æstheticus : toutes les grandes civilisations avant la notre reposaient d’abord et avant tout sur l’idée que l’art avait la fonction d’incarner dans le visible des entités sacrées. Cette idée a commencé à se défaire chez nous au XVIIe siècle et peut-être même au XVIe. Peu à peu, on a séparé l’art de ses sources religieuses, pour le fonder sur la notion de “génie” - où l’artiste est certes traversé par des forces invisibles, mais purement humaines. Trois à quatre siècles après, nous nous retrouvons avec des arts extrêmement variés, mais finalement plats, fades, sans grandeur.
Ce qui, dans le monde moderne, est vrai de la philosophie et de la métaphysique l’est aussi de l’art : nous ne ferons émerger une grande culture démocratique que le jour où nous serons capable de relier la tradition libertaire de l’humanisme et la notion de transcendance. Malraux l’avait bien vu, lui pour qui il n’était pas d’art possible sans référence au sacré. Je crois que nous sommes en train de vivre cela, en ce moment même. Heureusement ! Sinon, le vide spirituel sera rempli par les sectes et les intégrismes.