Nouvelles Clés    
PUBLICITE
boutique en ligne
Nouvelles Clés : La revue qui donne du souffle à vos idées
  • Une revue en kiosque ÷
  • Des livres  ÷
  • Un club ÷
  • Des ressources en ligne ÷
  • Une boutique    
    Accueil > La revue en ligne
  • > Dossiers thématiques
  • > Psychologies
  • > Avons-nous de l’intuition ?
fin du menu

En kiosque

TROUVER LA REVUE PRES DE CHEZ VOUS

Boutique en ligne
Abonnements
Anciens numéros
Offres spéciales
Téléchargement


paiement sécurisé


   Sondage en cours
Pour vous, les apéros Facebook sont :
87 votes 8.2%
Des exemples d'intelligence collective
185 votes 17.5%
Des provocations inutiles
209 votes 19.7%
Un jeu intéressant mais dangereux
113 votes 10.7%
Une invitation à se responsabiliser
76 votes 7.2%
Un processus irréversible quoiqu'on fasse
263 votes 24.8%
Rien de neuf sous le soleil
126 votes 11.9%
Autre réponse
1059 votes


   S'abonner au Flux Rss
      Flux RSS

   Groupe Facebook
           Facebook

Psychologies

Sommaire du dossier :
Avons-nous de l’intuition ?

Tous les articles de ce dossier

  • Fiez-vous à votre intuition !
    Par le Dr Catherine Bensaïd
  • Une douce fulgurance ?
    Entretien avec Jean-Paul Cauvin
  • J’ai parfois peur de mon intuition
    Entretien avec le Dr Jean-François Masson, propos recueillis par H. Guermonprez
  • Flairer les modes à venir
    Entretien avec Nelly Rodi, propos recueillis par G. Lemaître et S. Hugon
  • C’est comme si Dieu nous pénétrait...
    Par Martine Le Coz
  • Pourquoi dit-on "avoir du nez" ?
    Par François L’Yvonnet
  • Le Yi Jing ne nous dit rien d’elle, il enclenche notre intuition
    Entretien avec Cyrille Javary, propos recueillis par Patrice van Eersel


 Dans le même thème



 Autres thèmes


ou Retour au sommaire des dossiers


Partenaires - Annonceurs





afficher version imprimable Imprimer l'article

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)




Le Yi Jing ne nous dit rien d’elle, il enclenche notre intuition

Entretien avec Cyrille Javary, propos recueillis par Patrice van Eersel

Grand spécialiste du grand Livre des Transformations chinois - le Yi Jing -, dont il vient de publier une traduction radicalement innovante, puisant aux sources mêmes du taoïsme, Cyrille Javary doit souvent se défendre contre les interprétations hâtives, qui font du Yi Jing une sorte de grimoire magique qui permettrait de prédire l’avenir. Pour en parler, il préfère évoquer l’intuition - mais dans sa traduction en chinois !

(JPG)
C. Javary

Nouvelles Clés : Vous nous avez beaucoup éclairés, il y a quelques années, en traduisant le mot hasard en chinois, puis en vous livrant à l’opération inverse - vous nous aviez ainsi appris qu’en Chine, hasard est facilement synonyme de couplage et que le symbole n’en est pas comme chez nous une pièce de monnaie lancée en l’air, mais un oiseau qui se pose sur une branche.

Que se passe-t-il si l’on traduit le mot intuition ?

Cyrille Javary : Disons d’abord qu’aussi bien en chinois qu’en français, l’étymologie de ce mot nous ramène à l’œil. En français, intuition vient du latin in + tuitere, autrement dit : regarder attentivement vers l’intérieur, garder l’œil sur, donc protéger. Et ça peut dériver sur des mots comme tuteur, c’est-à-dire sur l’idée d’enseigner - en anglais, tuition, teaching...

En chinois, tous les caractères qui parlent d’intuition sont formés à partir de binômes, dont le premier caractère reste toujours le même : l’œil + un trait sans flèche, c’est-à-dire que c’est à la fois ce qui voit l’œil et ce que l’œil voit. Signalons que pour les anciens Chinois, le regard était un rayon émis par l’œil pour frapper l’objet avant de revenir à lui (comme le radar des chauve-souris). Ce qui permet ce très beau proverbe : “ La beauté de Chi-Ze est dans l’œil de celui la regarde ” (parmi les plus belles femmes de l’histoire chinoise, la plus belle est Chi Ze). À partir de là, cet œil suivi de ce trait, va prendre un sens figuré, qui voudra dire : droit (par opposition à courbe), redresser, corriger, mais aussi juste, direct, naturel, sans détour. Dans la traduction d’intuition en chinois, il y a donc la notion d’une perception directe. Là, je dois dire que je retrouve Bergson, dont un passage sur les catégories du changement m’a beaucoup fait réfléchir, où il dit que l’intuition est une sorte de sympathie entre la personne et l’objet contemplé. C’est de cette façon qu’il me semble fructueux d’aborder le rapport entre l’intuition et la pratique du Yi-Jing.

N.C. : Vous semblez faire de l’œil (réel ou virtuel) une constante universelle de l’intuition, mais d’autres approches l’associeraient plutôt au nez... (Cf. l’article de François l’Yvonnet sur la sagacité, dans ce même dossier.)

C. J. : Ou à l’oreille. Prenez les communications entre l’invisible et les humains dans l’Europe chrétienne, vous verrez que ce n’est qu’à partir de l’invention de l’imprimerie que les mystiques ont systématiquement des visions : avant, ils entendaient des voix ! Et jusqu’au grand siècle, pour dire : “ Je comprends ”, on dit : “ J’entends ”. Ce n’est qu’à partir du XIXème siècle et de la généralisation de l’apprentissage de la lecture que dans toutes les couches de la société on a commencé à avoir des visions. Et de nos jours, on ne dit quasiment plus : “ Je t’entends ”, mais on n’hésitera pas à affirmer : “ Je vois ce que tu veux dire ”.

Autrement dit, le sens par lequel on perçoit l’invisible - et par où passe donc l’intuition - est étroitement lié au type de lecture que l’on fait du visible. Il se trouve qu’au cours des millénaires, les Chinois ont bati leur compréhension de l’invisible à partir de la lecture des fissures des carapaces de tortues, donc à partir de signes visuels, donc forcément en passant par l’œil. Ceci est à la fois cause et effet du fait que les idéogrammes chinois sont muets.

Leur sens est globalement indépendant de leur son et ils peuvent se prononcer de bien des façons, ce qui fait que les langues régionales chinoises ont gardé une diversité énorme, pouvant s’adapter à un support visuel indépendant du monde accoustique.

Cela dit, si je reprends ma traduction du mot intuition, cette perception directe par l’œil va forcément se trouver combinée avec un second caractère, dont tout va dépendre - comme toujours en Chine : le yin et le yang. Ou bien le signe de l’œil sera combiné avec un verbe comme “ prendre conscience ”, “ trouver ”, “ sentir ”, et nous allons nous retrouver au plus proche de ce que nous entendons ordinairement par intuition en français, à savoir ce sentiment plus ou moins précis de ce que l’on ne peut pas vérifier, ou qui n’existe pas encore, mais qui pourtant émerge avec force à la conscience.

Ce sens-là n’apparaît qu’une seule fois dans le Yi Jing, mais à un endroit capital puisqu’il s’agit de l’hexagramme n°2, Le Réceptif, celui qui est uniquement composé de traits yin. Il apparaît plus précisément au trait deux de cet hexagrame, qui représente son niveau “ souverain yin ”. Autrement dit, cette première forme d’intuition se manifeste dans la quintessence du yin.

Et cette quintessence, qu’est-elle, sinon la perception de ce vide, de cet invisible qui est la matrice de ce qui va être ? En chinois, “ ce qui est vide ” est représenté par une forêt que l’on vient de brûler et dont il ne reste rien qu’une terre noircie couverte de cendres - mais gorgée des germes de mille récoltes futures. Donc, ce “ rien ” de la pensée chinoise est un énorme potentiel qui n’a pas encore pris forme. C’est pour ça que quand nous le traduisons par “ vide ”, nous courons le risque de faire songer au vide interstellaire, au rien, au néant, alors que ce n’est pa ça du tout.

N.C. : Et dans l’autre combinaison que devient le mot intuition ?

C. J. : Eh bien, cette fois, l’œil sera combiné à un verbe signifiant regarder, qui est aussi le nom du vingtième hexagrame du Yi Jing, désignant plutôt cette fois l’intuition dans son sens supérieur d’“ élever son point de vue ”. Pardonnez-moi de me citer moi-même : “ Plus que contempler, c’est se défaire d’un regard ordinaire et remettre en jeu sa manière habituelle de considérer les êtres et les situations (...) Aller au-delà d’un regard superficiel est un art qu’enseignaient les maîtres du bouddhisme Chan - l’ancêtre chinois du Zen - notamment par la pratique du kôan, ces sentences volontairement paradoxales destinées à prendre à contre-pied la raison ordinaire et à dissoudre les barrières qu’elle dresse entre l’être et le monde. ”

N. C. : Dans les deux cas, vous aboutissez à une quintessence qui désigne “ autre chose, ” derrière les apparences ”...

C. J. : Ce dévoilement joue sur des paradoxes parfois très simples. Ainsi, pour prendre un exemple concret, contrairement à l’idée que nous en avons en Occident, l’armée, en chinois, est d’énergie yin et non pas yang. Parce que l’armée n’est pas la guerre. Elle est au contraire ce qui vous en protège. Toujours présente, on ne la voit pas. Tout pays à une armée, mais tout pays n’est pas en guerre. Cela dit, nous en avons nous-même une certaine intuition, puisque chez nous, on l’appelle la “ grande muette ”, qui ne prend jamais d’initiative mais répond toujours à l’appel.

N. C. : Il n’empêche que le guerrier au combat, donc en pleine énergie yang, doit faire preuve d’une grande intuition aussi, non ?!

C. J. : Il y a un endroit où l’on en parle dans le yi jing, c’est l’hexagrame 7 ligne 1. Il ne s’agit pas exactement du guerrier, mais de l’homme aguerri. Confucius le définit très bien. Quelqu’un lui demande : “ Si vous aviez à nommer un général, qui choisiriez-vous ? ” Il répond : “ Pensez-vous que je prendrais un homme capable de traverser un fleuve en furie à la nage ? Un guerrier assez fort pour s’attaquer à un tigre à mains nues ? Non, je choisirais un homme économe de la vie de ses soldats. ” Le symbole militaire de la Chine, c’est la Grande Muraille. Voilà pourquoi c’est toujours quand la Chine déploie une politique impérialiste qu’elle est infidèle à elle même.

N. C. : Et le Yi Jing ? Par quelle savante connaissance de l’intuition, les Chinois ont-ils été capables de l’inventer ?

C. J. : Pourquoi est-ce que le Yi Jing marche ? Je vais vous donner mon point de vue. C’est la poésie chinoise qui me l’a fait comprendre. Dans cette poésie, on n’emploie jamais de pronoms personnels. Si vous vous appelez Verlaine et que vous écrivez “ Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone ”, vos lecteurs vont penser que vous avez un sacré blues, mais s’ils l’ont aussi, surtout si c’est l’automne, ils vont penser : “ Que c’est beau, Verlaine ! ” Mais si ce dernier avait été Chinois, il aurait écrit : “Sanglots longs des violons de l’automne bercent les cœurs d’une langueur monotone.”

Quels cœurs ? Aucun intérêt. L’automne donne des langueurs à qui sait les ressentir.

Ne mettant pas de pronoms personnels, le poète chinois permet à son lecteur ou à son auditeur de faire siens ses vers, d’entrer en résonance avec eux de leur donner vie ; Vous pouvez vous les approprier puisqu’ils ne sont à personne.

Même chose pour la peinture. Dans les tableaux chinois, y a toujours plus de vide que de plein. Si vous regardez la Joconde, vous vous dites que c’est drôlement beau, que de Vinci avait un sacré talent, et aussi que jamais vous ne dessinerez comme ça. Vous restez à l’extérieur. Dans un tableau chinois, il y a tellement de vide que vous avez toujours la place d’y entrer et de terminer l’œuvre dans votre cœur. Le vide du tableau permet une im-motion, c’est-à-dire le contraire d’une émotion : il produit quelque chose à l’intérieur du cœur et cette im-motion, née d’un regard, c’est bien une intuition. Confucius, dans ses maximes, ne dit jamais qu’il faut faire ceci ou cela ; il lance une piste, à vous de la suivre. Un jour, alors qu’il voyage avec ses disciples, la ville où il comptait se ravitailler est en feu. La ville suivante est à trois jours de marche et ils n’ont plus rien à manger. Ses disciples sont de solides gaillards, mais ils tombent malades, ne peuvent plus marcher. L’un d’eux panique : “ Maître, comment est ce que des chevaliers, des hommes de bien comme nous peuvent tomber dans une telle déchéance ? ” Confucius répond : “ Bien sûr mon petit, que des chevaliers peuvent tomber dans une pareille déchéance. Mais il n’y a que des hommes de peu qui s’en émeuvent. ”

Et ailleurs, il dit aussi : “ Quand je parle d’un triangle, je montre un angle. Si l’élève n’est pas capable de me trouver les deux autres, il peut s’en aller. ” Eh bien, le Yi Jing, c’est pareil.

Sa fonction est de déclencher quelque chose en nous. C’est un incitateur. Certains pensent qu’il “ dit la vérité ”. Non. Le yi king ne dit rien. Il enclenche en nous l’intuition.

Le point de vue, la perspective qu’il ouvre nous conduisent à avoir l’attitude juste au moment juste. C’est pour ça qu’il “ marche ”. Nous donnant une version abstraite, uniquement en termes de yin/yang, par un assemblage de petits traits, de la situation dans laquelle nous sommes, il nous permet de nous en distancier et d’avoir sur elle un regard juste et de répondre comme il faut, en fonction de toutes nos particularités, physiques, mentales, psychiques et religieuses. Ce n’est pas le Yi Jing, c’est nous qui répondons. C’est le plus délicat producteur d’intuitions de la pensée chinoise, mais ce n’est qu’un livre. De la même façon, les aiguilles de l’acupuncteur n’ont aucun pouvoir thérapeutique, et d’ailleurs, les méridiens d’acupuncture n’existent pas - du moins au sens où cette table et cette fenêtre existent.

L’aiguille de l’acupuncteur ne “ fait ” rien - contrairement à un médicament ou à un massage, qui agissent. L’aiguille ne fait rien d’autre qu’inciter le processus de guérison qui s’était engourdi et avait laissé la place aux attaques microbiennes. Les rhumes nous passent constamment par le nez, mais nous nous en débarrassons constamment. Sauf quand son système immunitaire ne fait pas son boulot. L’un des idéogrammes les plus courants pour écrire l’aiguille d’acupuncture est formé de la combinaison de deux idéogrammes : le signe du métal et le nom de l’hexagramme 30 : Inciter. Le poème incite, le tableau incite, Confucius incite...

N. C. : Dans son travail sur le taoïsme, le psychanalyste Didier Dumas rappelle que l’idéogramme qui désigne le point d’acupuncture s’utilise aussi pour désigner le vide...

C. J. : Oui, ça s’écrit avec des caractères qui signifient “ trou ” ou “ tanière ”. Ce qui nous met d’ailleurs sur une autre piste intuitive. À l’origine, il s’agissait du trou dans lequel s’installent les hibernants. L’hibernation est un phénomène qui a toujours fasciné les Chinois. Ça va tellement bien avec leur souci taoïste d’économiser son énergie pour vivre le plus longtemps possible ! Que des animaux puissent rester trois mois sans manger ni bouger, en gardant une température minimale, avec le cœur à l’extrême ralenti, voilà qui leur paraissait fantastique.

Et comme les Chinois sont observateurs, ils ont remarqué que ces animaux ne choisissaient pas n’importe quelle tanière pour hiberner. Avec une forme d’intuition archaïque très sûre, ils tiennent compte de l’énergie tellurique qui court partout à la surface de la terre. Quelquefois, cette énergie fait des tourbillons stables, comme dans certains remous des rivières. C’est là qu’il faut se mettre. Et métaphoriquement, c’est là aussi qu’il faut planter l’aiguille d’acupuncture...

N. C. : Revenons au Yi Jing. Vous dites qu’il éveille notre intuition. Mais comme il a forcément une partie yin et une partie yang, il ne peut pas être uniquement tourné vers l’intérieur - où les choses fonctionnent de façon ineffable - mais aussi vers l’extérieur, où elles peuvent être plus explicites, non ?

C. J. : C’est vrai. Tourné vers l’intérieur, c’est une machine à intuitions. Tourné vers l’extérieur, c’est une machine à connections. Chacune des soixante-quatre situations types étant organisée de manière abstraite, elles nous permettent de créer des câblages inédits entre des choses connues. Dans le commentaire, il y a une phrase qui résume ça et qui dit : “ Au moment du repos, l’être accompli contemple le Yi Jing. Au moment de l’action, il l’interroge. ”

Il y a donc deux utilisations du Yi Jing : au moment de l’action, le tirage vise à calculer sa situation pour agir de manière appropriée ; au moment du repos, on utilise l’ensemble du livre pour sa faculté de créer des câblages. Reprenons notre exemple militaire : le mot martial s’écrit en chinois en combinant le caractère “ lance ”, symbole de toutes les armes, et le caractère “ arrêter ” - nous l’avons dit, la pensée militaire chinoise est fondamentalement défensive et “ martial ” en chinois ne veut pas dire “ faire la guerre ” mais “ ramener la paix ”. Mais en même temps, le cinquième trait de chaque hexagramme représente le niveau souverain : le souverain yang est celui qui incite initialise et enclenche ; le souverain yin est le ”préfet” qui répond à l’appel et matérialise, rendant réel ce que le yang a enclenché. Or, dans l’hexagramme n°7, ces deux fonctions sont opposées, c’est a dire que celui qui normalement devrait commander obéit et vice-versa. Pourquoi ? Parce que le temps de guerre est vu comme une organisation politique inhabituelle. Sun Ze disait qu’“ en temps de guerre, les ordres de l’Empereur ne pénètrent pas la tombe du général ”, parce qu’alors, le souverain délègue au général les pleins pouvoir afin qu’il gagne la guerre. Et dans les conseils du Yi Jing, on dit qu’en état de guerre il faut abaisser le seuil de tolérance : on n’emmerde pas un soldat qui se bat bien s’il est mal rasé. Le temps de guerre n’est pas vu comme conquérant ou colonial mais comme une défense contre une agression.

N. C. : Et comment tirez-vous de cet hexagramme l’idée d’un “ câblage inédit entre des choses connues ” ?

C. J. : Eh bien, par extension, l’hexagramme n°7 décrit toutes les situations de toxicomanie.

N. C. : Comment diable ?

C. J. : Mais oui : il décrit en fait toutes les situations où c’est le produit qui commande et pas le sujet. Autrement dit, la situation martiale, où tout l’ordre normal s’inverse donne une structure abstraite, qui permet de penser de manière originale toutes les toxicomanies comme étant des moments où commande celui qui devrait obéir et réciproquement. Et la gestion de cette situation est également valable pour toutes les toxicomanies, qui sont des invasions. Pour en venir à bout, il faut choisir son moment et ne faire plus que ça - et l’entourage doit se montrer tolérant. C’est l’union sacrée quand la patrie est en danger.

N. C. : Une dernière question, sur l’intuition créatrice. On entend parfois de jeunes Chinois occidentalisés se plaindre du fait que, dans la conception chinoise de la création, on ne pourrait, selon eux, que copier les maîtres et jamais lâcher la bride de son inspiration...

C. J. : C’est que nous, Occidentaux, avons des dieux créateurs ! Pour nous, l’acte créateur est donc une réalité et le créateur doit faire quelque chose, faire du nouveau à chaque fois.

Alors que pour les chinois, la création se conçoit comme une combinatoire d’éléments connus. Vous avez par exemple de très officiels dictionnaires de formes picturales, c’est-à-dire des livres dans lesquels figure tout ce qu’un peintre doit mettre dans un tableau, toutes les manières de dessiner un narcisse, un pin, une cascade, une montagne dans la brume, etc.

Et ce qu’on demande à l’artiste, c’est d’agencer de manière originale un matériau connu de tous. Comme au bridge : on joue toujours avec les mêmes cartes, mais ce n’est jamais la même partie. C’est vrai qu’au départ, tous les tableaux chinois semblent identiques ; ce n’est qu’après un certain temps que l’on comprend... Tout est dans l’agencement. Pareil pour les poèmes, le décor ne semble pas changer... Alors que pour nous, la nature elle-même est l’affirmation d’une création : natus vient du verbe naître et ce qui est né a forcément des parents. En chinois, nature se dit “ être de soi-même. ”



  •  Haut de page 
  • afficher version imprimable Imprimer l'article
  • Accueil ÷
  • Plan du site ÷
  • Contacts ÷
  • Abonnements - Offres ÷
  • Infos légales ÷
  • Boutique en ligne