
Thomas d’Ansembourg - DR.
Aussi loin qu’il remonte dans ses souvenirs, Thomas d’Ansembourg a toujours éprouvé une immense tristesse à voir des gens en conflit. Sa famille était honnêtement catholique et aimante, et aucun traumatisme particulier ne pourrait expliquer cette sensibilité exacerbée. Toujours est-il que, pour lui, le choix professionnel ne fit pas un pli : il serait avocat, pour aider les humains à mieux s’entendre. L’origine de la plupart des conflits lui semblait évidente : défaut de communication. Au barreau de Bruxelles il se fit les dents. Mais ses compétences l’entraînèrent vite vers le droit des affaires, où le bluff, l’esprit procédurier et la brutalité grossière, hypocritement camouflée sous des dehors polis, priment largement sur le désir de mieux communiquer. Aussi s’engagea-t-il, parallèlement à son métier, dans un travail bénévole avec des jeunes en difficulté, dans une association de prévention spécialisée appelée "Flics et Voyous" et dirigée par un ami à lui, ancien avocat “défroqué”, devenu commissaire de police.
Mais réorienter la vitalité des jeunes délinquants vers des activités sportives (escalade, parachutisme, voyage dans le désert) n’allait curieusement pas de soi. Beaucoup restaient prisonniers de spirales suicidaires et renvoyaient le « gentil Thomas » à ses oignons. Celui-ci avait vite repéré combien leur manque de vocabulaire les empêchait d’évoluer, mais il ne pouvait les aider et encaissait mal ses échecs. À la fin, il comprit ce que les jeunes lui signifiaient implicitement : qu’il commence par se soigner lui-même, pour s’arracher à ses propres marigots, avant de prétendre secourir autrui !
Six ans de psychanalyse. Classique. Freudienne. À une époque où l’on écrit des livres noirs sur la chose, Thomas la défendrait plutôt : « Toute approche a ses limites et il existe bien d’autres méthodes. Mais pour moi, ce fut très efficace, malgré ma rage contre les contraintes que ça représentait... ou grâce à elles ! Ce travail de fond débusqua mes automatismes et fit fondre les cloisonnements qui m’empêchaient de voir la réalité. Pour la première fois, j’ai compris que je n’étais obligé d’être gentil, que je pouvais me rebeller contre quelqu’un sans perdre son estime. »
Il est en fin de cure, quand il découvre Père manquant, fils manqué, le premier livre de Guy Corneau. Un choc. D’autant plus marquant que le fameux psy québécois donne justement un stage en Belgique. Thomas et son ami commissaire se souviendront toujours de ce week-end, qui leur laissera l’impression d’avoir « passé au tamis » tout ce qui coinçait dans leurs relations respectives. Pendant le stage, les explosions ultra-émotionnelles des stagiaires (rien que des hommes) les laissent pantois : comment le thérapeute parvient-il à canaliser de pareilles tempêtes, à les rendre libératrices ? Bientôt Thomas y pense sérieusement : voilà le métier qu’il aimerait faire. Avec des jeunes en difficulté, ça pourrait s’avérer inespéré...
Trois stages plus tard, dont un très long au Maroc, Thomas devient l’assistant de Guy Corneau au plat pays. On est en 1993, il a 32 ans et son job d’avocat ne sera bientôt plus qu’un (très confortable) gagne-pain... Mais déjà se profile son second instructeur à l’horizon : Marshall Rosenberg. « Une pièce maîtresse manquait encore à mon puzzle et voilà qu’elle m’était offerte par cette étonnante synchronicité, qui se met en place sitôt que nous acceptons de nous ouvrir à la vie. » Marshall Rosenberg est l’homme qui, rescapé des camps de la mort, a inventé la CNV : communication-non-violente. « Tout tient en quatre mots, explique Thomas : les faits, les ressentis, les besoins, les demandes. Face à un conflit, il s’agit d’abord d’observer les faits sans juger. Puis de ressentir, le plus précisément possible, ce qu’ils suscitent en moi. Ensuite de traduire ces ressentis en besoins personnels exprimables. Enfin de demander satisfaction de ces besoins - au moins partiellement... car au fond, tout est négociable. »
De nouveau, c’est un travail en groupe, mais très différent. Hommes et femmes sont mélangés. Et il ne s’agit pas de thérapie - même si la première découverte que Rosenberg fait faire à d’Ansebourg (notamment par le biais de sortes de constellations familiales, qui débouchent sur le mystère transpersonnel, quand les protagonistes ont l’impression incroyable d’être différents visages d’une même conscience), c’est la violence énorme qu’il entretient... vis-à-vis de lui-même. Or, il faut s’aimer pour aimer l’autre.
Vis-à-vis de l’autre, justement, Marshall Rosenberg, comme Karl Rogers ou Eric Berne (bien prolongés en France par Jacques Salomé) parle du « tu qui tue » : dans un conflit, apprenons à dire « je » et à faire la part de ce qui revient à chacun.
Moyennant quoi, en peu d’années, la vie de Thomas va changer de fond en comble. Au point de lui donner le vertige. Un double vertige, affectif et professionnel : lui qui se voyait célibataire à vie, va accepter d’épouser une femme et d’avoir des enfants ; lui qui jouissait d’un revenu lucratif, va prendre le risque de tout lâcher, pour devenir thérapeute. C’est à cette époque qu’il découvre la différence entre bonheur et confort. Car lâcher la sécurité - en particulier, dans son cas, risquer de perdre la maison qu’il s’est acheté et dont il raffole - vous creuse un trou dans l’estomac. « Je n’y serais pas arrivé sans ma femme, dit-il. Un jour, elle m’a demandé : “Et si nous perdions cette maison, ça serait vraiment si grave ?” d’un air tel que j’ai éclaté de rire. Le bonheur doit se libérer du confort, dans le sens où il faut renoncer aux petits plaisirs pour en connaître de grands, bien sûr, mais aussi, plus profondément, parce que nous devons apprendre à ne pas toujours faire, faire, faire des choses, pour nous autoriser enfin à être. Or, s’arrêter de faire, donc dire souvent non (aux autres et à soi) vous met dans des situations très inconfortables, remplies de reproches, de regards noirs, de remords, de culpabilité. On vous dit : “Tu as changé, tu es devenu égoïste !” Vous répondez : “J’apprends à être plutôt que faire.” Mais on ne vous comprend pas, du moins au début. Ça fait partie de l’apprentissage : l’estime de soi doit venir de nous, pas des autres. Elle seule autorise des choix conscients : exercer ma liberté d’aller sur tel chemin, c’est faire le deuil de tous les autres chemins. »
Thomas d’Ansembourg ne regrette pas d’avoir lâché le monde des affaires. Ses livres se sont très bien vendus (deux cent mille pour le premier, le second a déjà dépassé les quarante mille quelques mois après sa parution) et sa vie professionnelle se partage désormais entre ses propres stages et conférences. Son truc le plus populaire : Changez votre vie en trois minutes trois fois par jour de vraie présence à soi ! « Si vous prenez vraiment ce temps, plaide-t-il, pour observer ce qui se passe en vous, sans juger, pour constater ce qui vous rend heureux et ce qui vous démolit, ce qui fiche en colère et ce qui vous nourrit, un processus extrêmement transformateur se met en route. Malheureusement, beaucoup de gens ne supportent même pas ces trois fois trois minutes de silence. Dommage, c’est très puissant ! Ça ne permet pas de changer le cadre, mais la façon de vous mouvoir dans ce cadre. »
Quant à sa vie privée, regardez plutôt la photo : il croule sous les femmes !
Cessez d’être gentil, soyez vrai ! et Le bonheur n’est pas nécessairement confortable, Thomas d’Ansembourg, Editions de L’Homme.