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Si ce mordu de pédagogie relationnelle se définit comme psycho-sociologue, c’est qu’il n’a jamais séparé le champ intérieur de l’être humain de son champ d’application extérieur. Dernier ouvrage paru : Je viens de toutes mes enfances éd. Albin Michel.

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Jacques Salomé

A l’écoute de nos enfants c’est aussi être à l’écoute de nos enfances


Je crois que chacun d’entre nous peut oublier, se souvenir ou revisiter chacune de ses enfances en fonction d’événements qui surgissent au cours de sa vie d’adulte. Chacun d’entre nous peut ainsi se réconcilier avec l’une ou l’autre de ses enfances. Certaines situations vécues dans l’enfance laissent des traces profondes, douloureuses, voire destructrices, d’autres vont inscrire des souvenirs heureux, bienfaisants, libérateurs ou porteurs de messages de vie constructifs. Le fait d’avoir des enfants va réveiller chez les adultes, aux différents âges de leur vie, des émotions, des souvenirs ou encore réactiver des blessures enfouies ou cachées. Au fond, être à l’écoute d’un enfant, c’est être capable d’avoir une double écoute : une écoute centrée sur ce que nous dit notre enfant (dans l’ici et maintenant d’une situation ou d’un échange) et surtout de tenter d’accéder à l’expression de son ressenti, de son vécu, des perceptions qui se sont inscrites en lui. Mais cela suppose aussi d’avoir une écoute "seconde" , plus tournée vers nous même, car nos enfants sont d’une grande habileté pour réveiller et réactiver les situations inachevées de notre histoire.

Je ne crois pas qu’il faille avoir peur de voir se réactiver notre passé d’enfant, au contraire, car cela permet souvent de le recadrer, de le repositionner et d’en saisir d’autres sens qui vont nous faire mieux comprendre les choix et les engagements de notre vie actuelle.

Certains enfants, par tous, peuvent se parentifier, c’est à dire prendre en charge la réparation des blessures d’enfance de leurs parents. Comme s’ils voulaient les soulager (comme par exemple prendre un peu de la tristesse d’une mère qui a perdu un enfant ou prendre les soucis d’un père qui a été licencié, s’identifier à un enfant mort....). Nous devons comprendre que l’intensité de leur ressenti va dépendre du moment où ils vont inscrire en eux, ce que j’appelle des fidélités ou des loyautés invisibles.

J’ai souvent entendu l’expression « l’insouciance de la jeunesse » elle ne me paraît pas s’appliquer à tous.

Certains journées, certaines périodes de notre jeunesse peuvent avoir été vécues effectivement dans l’insouciance, la joyeuseté, dans l’abondance des moments heureux qui peuvent circuler à un moment ou un autre. Et je peux imaginer que chacun d’entre nous en a connu, mais si on a vécu, comme ce fut mon cas, une enfance difficile, chargée d’angoisse et d’interrogations. Je crois qu’il ne faudrait pas généraliser et étendre l’insouciance à toute la jeunesse. L’enfance est immense, elle peut paraître dense et courte chez certains, ou durer plus longtemps chez beaucoup d’enfant, elle n’en finit pas chez d’autres. L’enfance comme la jeunesse peut être traversée de moments merveilleux mais aussi d’épisodes noirs, difficiles ou douloureux.

Une de mes enfances fut traversée par une longue maladie. Je n’ai pas vécu l’apparition de cette maladie comme un cadeau, mais comme un événement violent, injuste. Ce n’est que plus tard que j’ai pu en comprendre le sens. Le fait que cela m’a fait quitter un milieu culturellement pauvre, un quartier potentiellement dangereux (j’aurais pu devenir délinquant !). Cette maladie a changé entièrement le cours de ma vie et je peux en accueillir aujourd’hui les effets comme un cadeau.

Car le fait de séjourner durant 4 ans en sanatorium, couché, plâtré des chevilles jusqu’au cou, partageant à plein temps la vie de 4 camarades de chambre, malades comme moi, m’à ouvert sur la lecture et les études, à décuplé les ressources de mon imaginaire, m’à fait découvrir l’importance de la relation, la nécessité d’avoir des échanges en réciprocité, stimulants, vivifiants et surtout de trouver une cohérence à mon existence, dans le fait de transmettre plus tard tout ou une partie de ce que j’avais pu apprendre sur les relations humaines.

Devenir quelqu’un de bien, chacun porte cette espérance en soi, mais nous ne mettons pas toujours cette potentialité au monde, je veux dire que nous en témoignons trop souvent maladroitement et pas toujours à bon escient. Je ne crois pas qu’il faille souffrir pour devenir quelqu’un de bien. Je crois que nous pourrions accéder au meilleur de nos possibles sans être obligé de passer par de la violence, des chagrins, des désespoirs ou de la misère durant notre enfance ou après.

Je sais que beaucoup de parents souhaitent le mieux pour leurs enfants, désirent qu’ils réussissent leurs études, leurs relations amoureuses, leur vie de couple plus tard, mais le plus important, quand nous sommes parents, est de ne pas faire trop peser ni nos peurs, ni nos désirs sur nos enfants, de leur laisser suffisamment d’espace affectif, mental, ou relationnel pour leur permettre de croître, de se développer avec leurs propres ressources et d’accéder ainsi au meilleur d’eux mêmes.

Il ne s’agit de vouloir à tout prix, rendre nos enfants heureux (car on dépose alors trop de nos angoisses, de nos peurs, de nos désirs ou de nos rêves avortés). Il ne s’agit pas non plus de "réparer" nos propres difficultés d’enfance ou échecs scolaires en voulant qu’ils réussissent en classe, il s’agit de les accompagner. La fonction d’accompagnement est une fonction fondamentale, elle consiste à être présent, attentif, soutenant, valorisant et surtout stimulant pour nos enfants. De les accompagner, de témoigner, de soutenir leur propre cheminement. Et pour cela accepter de mettre en pratique quelques règles d’hygiène relationnelle pour développer avec eux une ouverture aux autres.

Ainsi je me bats depuis 40 ans pour qu’on enseigne la communication relationnelle à l’école, qu’on leur apprenne quelques balises relationnelles qui seraient le socle commun permettant à chacun de demander, de donner, de recevoir ou de refuser dans des échanges vécus en réciprocité, sans risques de soumission, d’aliénation ou de domination.

L’école d’aujourd’hui me semble être dans une impasse, qui va s’aggravant. Impasse qui se traduit par beaucoup de tensions et de violences directes ou indirectes dans l’univers de l’école. Il ne s’agit pas de viser la réussite de tous, mais de permettre à chacun enfant d’accéder non seulement à des savoirs et à des savoirs faire (ce qui était l’ambition de l’école de mon enfance) mais de favoriser chez chacun du savoir être, du savoir devenir et du savoir créer. Ces trois dernières démarches passant pas un apprentissage de la communication. Leur apprendre à communiquer, à échanger, à partager pour leur éviter d’avoir à mettre des maux (sur les autres et sur eux mêmes) parce qu’ils n’auront pas suffisamment de mots pour le dire. Si on apprenait la communication à l’école comme une matière à part entière, toute la vie de nos enfants seraient transformées en ce sens qu’ils apprendraient

* à communiquer non dans l’affrontement mais dans la confrontation (poser son point de vue devant celui de l’autre et non sur celui de l’autre)

* à exprimer des ressentis positifs (bien être, joie, satisfaction, enthousiasme) et des ressentis négatifs (comme la frustration, la déception, la tristesse, la colère,) ce qui éviterait les "passages à l’acte" sous forme de violences verbales (disqualifications, injures, jugements de valeurs) ou de violence physiques (sur les biens et sur les personnes).

* à pouvoir accepter de recevoir des messages positifs (qui agrandiront la vivance, l’énergie, la confiance et l’estime de soi) à remettre symboliquement chez l’autre les messages ou comportements négatifs.

* à agrandir ainsi leur réceptivité, leur disponibilité et leurs ressources, plutôt que de rester sur des positions défensives ou agressives.

* à découvrir qu’ils ont des besoins relationnels qui doivent être respectés. Besoin de se dire et d’être entendus, besoin d’être reconnus et valorisés, besoin d’intimité et de créer, besoin d’influencer son environnement et de rêver à un monde meilleur.

Je ne désespère qu’un jour, nous puissions apprendre à mieux nous réconcilier avec nos enfances, que nous comprenions mieux que nous sommes des êtres de relations, que nous avons besoin d’une communication respectueuse des besoins relationnels de chacun, pour construire un monde où la paix pourra agrandir les possibles immenses de la vie.


Jacques Salomé est l’auteur de :

- Je viens de toutes mes enfances. Ed Albin Michel

- Et si nous réinventions notre vie. Ed du Relié

- Pourquoi est-il si difficile d’être heureux. Ed Albin Michel

Site : www.j-salome.com