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Aldous Huxley (1884 - 1963)



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Aldous Huxley, explorateur de nos possibles

par Julien Darmon


Ce qui est "bien-connu" est souvent totalement méconnu, pour paraphraser Hegel. Aldous Huxley, le très célèbre auteur du Meilleur des mondes, lu par tous les collégiens, est également un philosophe de la spiritualité à peu près complètement ignoré. Peu de penseurs ont pourtant eu autant d’influence, en termes de quête de sens, dans le monde contemporain. À nous de redécouvrir cet avant-gardiste du psychédélisme, à l’élégance "so british".


Avant même de naître, le 26 juillet 1884, Aldous Huxley est déjà célèbre, par son nom de famille. Son père, Leonard Huxley, naturaliste et écrivain, est lui-même le fils de Thomas Huxley, éminent biologiste qui prit avec courage la défense des travaux de Darwin, notamment en s’appuyant sur la physiologie cérébrale comparée du gorille et de l’homme - ce qui lui valut le surnom peu flatteur de "bouledogue de Darwin". Il est aussi le créateur du mot "agnosticisme", qu’il concevait comme seule attitude rationnelle face à ce qui restera toujours du domaine de l’indémontrable. Cette attitude mesurée, mais teintée d’une neutralité bienveillante, face à ce qui relève du spirituel marquera le caractère d’Aldous, tout comme l’attitude scientifique de la famille en général. Ses frères et demi-frères sont d’ailleurs eux aussi d’éminents biologistes : Julian Huxley [1] fut le premier directeur de l’UNESCO et Andrew Huxley, né en 1917 et toujours vivant, reçut le prix Nobel de physiologie pour ses travaux pionniers sur le fonctionnement des synapses.

Mais, quoique ses premières études aient lieu dans le laboratoire botanique paternel, le jeune Aldous s’oriente lui vers la littérature. Il faut dire que sa mère, Julia Arnold, qui est également son institutrice, a pour soeur la romancière Mary Augusta Ward, pour oncle le poète Matthew Arnold et pour grand-père Thomas Arnold, illustre recteur de la public school de Rugby. Sans doute est-il également significatif que cette figure maternelle si importante meure prématurément en 1908, lorsque Aldous n’a que quatorze ans, et que la soeur d’Aldous, Margaret, disparaît le même mois dans un accident indépendant. Trois ans après, Aldous, alors lycéen, est atteint de keratitis punctata, une inflammation sévère de la cornée qui le laisse quasi aveugle pendant près de trois années. Ces ruptures radicales avec lemonde, imposées avec violence à un adolescent, ne peuvent que briser une vie ou la transformer radicalement. Il est difficile de savoir quel fut le ressenti profond d’Aldous quant à cet enchaînement d’événements traumatiques, notre individu ne se départissant jamais, même dans ses écrits les plus intimes, d’une distance objective dont on ne sait s’il faut l’attribuer au caractère britannique, à l’héritage scientifique ou à une stratégie de protection psychologique.

Un regard impitoyable

Toujours est-il qu’il fait preuve, dès ses premiers écrits, d’une maturité inédite pour son âge. Son premier roman publié, Crame Yellaw, est une caricature de la vie insouciante de la jeunesse de son temps : il est très mal reçu par son entourage, qui est choqué d’y reconnaître la vie qu’ils menèrent tous ensemble au manoir Garsington, pendant la Première Guerre mondiale - manoir où Aldous rencontra sa première femme, Maria Nys, qui mourra comme sa mère relativement jeune, non sans lui avoir donné un fils, Matthew, qui sera. . . épidérniologiste.

Dans ses ruptures comme dans ses continuités, le roman familial se poursuit, voire se répète. Pour compléter le tableau, ou plutôt le jeu de miroirs, ajoutons qu’il épousera en secondes noces Laura Archera, écrivain et auteur d’une biographie d’Aldous Huxley. Mais si Crame Yellaw, qui paraît donc en 1921, est perçu comme une insulte par ses proches, pour Aldous, ce n’est rien d’autre qu’un roman réussi, parce qu’il dépeint avec objectivité une certaine réalité qu’il a pu observer de près. Observer la réalité, les différents ordres de réalité, en tirer des conclusions, des prospectives, et en rendre compte par l’écriture : voilà quel est le leitmotiv d’Huxley, ce qui fait l’unité de son oeuvre en apparence si diverse.

Le Meilleur des mondes, tout d’abord, qui mérite d’être relu tant il avait vu juste quant à notre modernité - beaucoup plus que 1984, le cauchemar orwellien auquel on le compare souvent. (Mentionnons, pour l’anecdote, que Huxley fut une année durant, à Eton, le professeur de français du jeune George Orwell.) D’ailleurs, Le Meilleur des mondes est une dénonciation tellement pertinente des vices de notre présent qu’on pourrait se demander si on ne le fait pas lire à de jeunes enfants, dans des versions expurgées, afin de les dissuader de le relire plus tard avec un regard d’adultes. Comme une sorte de vicieux vaccin que notre société injecterait à ses jeunes membres pour les empêcher d’attraper le virus de la juste rébellion. . . Prenant place dans le Londres du XXVI’ siècle, ce roman dystopique décrit une société de laquelle ont disparu guerre, maladie, pauvreté, mais aussi famille, diversité culturelle, arts, littérature, science, religion, philosophie. . . Le bonheur est garanti par des moyens chimiques, et l’activité principale est le sexe récréatif. Le seul objet de culte est le fordisme : les années sont datées de la commercialisation de la première Ford T, Henry Ford, inventeur du travail à la chaîne, est considéré comme un prophète et messie - on ne dit plus "Oh my God", mais "Oh my Ford". . . Le T de la Ford T a remplacé la croix, et l’expression de Henri Ford, "L’histoire, on s’en fout", est le credo de cette société. Aldous Huxley puisa son inspiration dans son récent voyage aux États-Unis, où se dessinait déjà la figure d’une civilisation tout entière tournée vers la consommation effrénée et sans âme, et par la nouvelle de H. G. Wells, Men like Gads, qu’il parodie ici. Là où Orwell dépeint un totalitarisme fondé sur la peur et la violence politique (le fameux Big Brother), Huxley propose la vision non moins effrayante d’un monde où le gouvernement central s’appuie sur la science appliquée, la technologie et l’industrie pharmaceutique pour maintenir les individus dans une imperceptible servitude du plaisir. La description qu’il donne d’une société aux moeurs "libérées" détruisant les structures familiales et les liens du Coeur, et instaurant une dictature de la jouissance, mais aussi l’omniprésence de slogans abêtissants, est si proche de nous qu’elle en devient effrayante.

Si, dans 1984, l’information est censurée, ici elle est noyée dans une masse de verbiage insignifiant, conditionnant les individus à ne plus se mettre en quête de connaissance. Ça ne vous rappelle rien ? Comme le remarque l’auteur lui-même dans Retour au meilleur des mondes, écrit vingt-cinq ans après, les défenseurs des libertés civiles et les rationalistes, toujours vigilants quand il s’agit de s’opposer à la tyrannie, "ont échoué à prendre en compte l’appétit quasi illimité de l’homme pour le divertissement".

Si 1984, publié en 1948, est avant tout une dénonciation contemporaine du stalinisme, Le Meilleur des mondes, écrit en 1932, est une sidérante anticipation de notre modèle occidental, matérialiste, sans passé ni futur, et surtout sans au-delà.

Pour une philosophie de l’expérience

Dans les années qui suivirent, Huxley s’installa néanmoins aux États-Unis, à Hollywood, déjà coeur mondial du divertissement. C’est pourtant là qu’il est initié par son ami Gerald Heard à la philosophie du Vedanta, à la méditation et au végétarisme ; c’est là, aussi, qu’il se lie d’amitié avec Krishnamurti après que ce dernier eut rompu avec la Société théosophique. Dans le même temps, il se fait admettre dans la Vedanta Society de Swami Prabhavananda, membre de la mission Ramakrishna. Il écrit peu après La Philosophie éternelle, ouvrage qui, dans le droit fil de l’École traditionaliste guénonienne, explore les symboles et concepts communs à toutes les grandes traditions religieuses qui constituent le savoir essentiel, à travers toutes les époques. Huxley définit ainsi cette saphia perennis : "La métaphysique qui reconnaît une Réalité divine, qui constitue la substance du le monde des choses, des vies et des pensées ; la psychologie qui trouve dans l’âme quelque chose de semblable, voire d’identique à cette Réalité divine ; l’éthique qui considère que la destination finale de l’homme est la connaissance de ce fondement immanent et transcendant de tout être ; ce savoir est immémorial et universel. Les rudiments de la philosophie pérenne se retrouvent dans le savoir traditionnel des peuples primitifs de chaque région du monde, et sa forme pleinement développée a sa place dans chacune des grandes religions."

Un missionnaire de la paix

Après la Deuxième Guerre mondiale, à laquelle sa vue toujours aussi faible le dispense de participer activement quoique la méthode Bates de rééducation visuelle (appellée aussi yoga des yeux) fasse des merveilles, lui permettant, selon son propre témoignage, de lire sans lunettes et sans fatigue pour la première fois en un quart de siècle), il se décide à demander la citoyenneté américaine, qui lui est refusée : il ne veut en effet pas dire qu’il serait prêt à prendre les armes pour les États-Unis si le devoir se faisait sentir. Il reste néanmoins, et continue à écrire, notamment, en 1946, La Science, la Liberté, la Paix, qui s’ouvre sur une citation de Tolstoï, déjà vieille d’un derni-siècle au moment où Huxley la reprend, et qui ne cessera de gagner en pertinence : "Si l’organisation de la société est mauvaise (comme l’est la nôtre), et si un petit nombre de gens ont le pouvoir sur la majorité et l’oppriment, toute victoire sur la Nature ne servira inévitablement qu’à accroître ce pouvoir et cette oppression. C’est ce qui se produit actuellement." Constat pointilleux et amer sur la collusion entre ingénierie scientifique et pouvoir politique, cette big science dont la bombe A est l’acte de naissance le plus monstrueux, La Science, la Liberté, la Paix analyse à cette lumière les grandes tendances qui mènent à la mort subreptice de la liberté. Sur les médias : "La propagande indésirable ne cessera pas tant que les personnes [gouvernement ou annonceurs privés] qui paient la propagande n’auront pas changé d’idée, ou ne seront pas remplacées par d’autres personnes consentant à payer autre chose. En attendant, il n’y a pas de remède au mal, si ce n’est de s’en priver. Ou encore, sur l’insécurité : "À l’époque actuelle, les horreurs de l’insécurité, telles qu’elles se manifestent surtout dans le chômage massif, se sont imprégnées si profondément dans l’esprit populaire que si on leur offrait le choix entre la liberté et la sécurité, la plupart des gens voteraient presque sans hésiter pour la sécurité. Il s’est produit des situations analogues à d’autres périodes de l’histoire. C’est ainsi que, dans les années qui ont vu la désagrégation finale de l’Empire romain, l’insécurité de la vie et de la propriété était telle que beaucoup de paysans et de petits propriétaires abandonnèrent volontairement leurs terres et même leurs personnes aux mains du grand seigneur le plus proche, en échange de leur protection. Il valait mieux - tel était leur sentiment - être le serf ou même l’esclave domestique d’un noble puissant qu’être livré à la merci des bandits, des barbares et des hommes d’armes d’autres magnats héréditaires."

Le sage du psychédélisme

Mais c’est dans les années cinquante que prend forme la recherche la plus pionnière d’Aldous Huxley, gentleman rationnel qui a déjà si bien perçu les impasses des modèles capitaliste et communiste. En 1953, il fait la connaissance du psychiatre Humphry Osmond, qui lui fait découvrir la mescaline, drogue psychédélique et principe actif du peyotl, ce cactus que certains groupes amérindiens vénèrent comme un dieu et qu’ils placent au coeur de leur pratique religieuse. Déjà, Maurice Merleau-Ponty, en rance, a exploré les implications de ses effets sous l’angle de la philosophie husserlienne, dans Phénoménologie de la perception. Leur contemporain Henri Michaux en produira les fruits poétiques (Misérable Miracle, Connaissance par les gouffres, etc.) au même moment qu’Huxley publie ses célèbres Partes de la perception.

Dans ce court essai, Huxley se livre à une expérience scientifique : s’observer, en bonne compagnie, sous les effets de la mescaline. Ces derniers « sont du genre de ceux auxquels on s’attendrait à la suite de l’administration d’une drogue ayant le pouvoir de diminuer l’efficacité de la valve de réduction cérébrale. Quand le cerveau manque de sucre, le moi sous-alimenté s’affaiblit, ne peut se tracasser pour entreprendre les tâches nécessaires et ennuyeuses, et pour tout intérêt à ces rapports spatiaux et temporels qui sont si importants pour un organisme préoccupé d’améliorer sa situation dans le monde. À mesure que l’Esprit en Général s’égoutte en passant à côté de la valve qui n’est plus hermétique, toutes sortes de choses biologiquement inutiles se mettent à se produire. Dans certains cas il peut y avoir des perceptions extra-sensorielles. D’autres personnes découvrent un monde de beauté visionnaire. A d’autres, encore, est révélée la splendeur, la valeur infinie et la richesse de signification de l’existence nue, de l’événement donné et non conceptualisé. Au stade final de l’absence du moi - et je ne sais si aucun preneur de mescaline y est jamais parvenu - il y a une "connaissance obscure" que Tout est dans tout - que Tout est effectivement chacun. C’est là, me semble-t-il, le point le plus proche où un esprit fini puisse parvenir de l’état où il "perçoit tout ce qui se produit partout dans l’univers". » De là, il passe à l’observation des chefs-d’oeuvre de l’art pictural classique, saisissant intuitivement la fascination pour les drapés profus de l’art occidental. Il saisit également l’importance capitale de la couleur : « Il semblerait que, pour l’Esprit en Général, les prétendus caractères secondaires des choses fussent primaires. Différant en cela de Locke, il sent évidemment que les couleurs sont plus importantes, et méritent plus d’attention, que les masses, les positions et les dimensions. »

Dans Le Ciel et l’Enfer, qui fait suite aux Portes, il postule que cette vision augmentée de la réalité comme composée de pierres précieuses est en fait un aperçu vers une autre réalité, plus réelle que la nôtre, qu’on appelle Paradis - d’où les rivières de joyaux et les arbres à souhaits qui parsèment ces mondes de l’au-delà religieux. On retrouve là les idées clés de La Philosophie éternelle. Les nombreux essais qu’il compose par la suite, et qui revisitent les grandes problématiques philosophiques, artistiques et spirituelles à partir des enseignements des Portes (et que l’édition française de ces dernières inclut), sont d’un grand intérêt. Des distractions, notamment, qui propose des outils pour se débarrasser des errances futiles de l’imagination pendant la prière et la méditation, est un texte fort utile. Son dernier roman, Île [2], est une profonde méditation sur la libération spiritueIle, l’accomplissement de chacun, et sur les menaces qui pèsent sur notre liberté d’être. Aldous Huxley mourut le 22 novembre 1963, le jour oùJ. F. Kennedy fut assassiné.

À lire de Aldous Huxley :

-  Le Meilleur des mondes, éditions Pocket.
-  Les Portes de la perception, éditions 10-18.
-  Le Ciel et l’Enfer, éditions du Rocher.
-  Dieu et moi, éditions du Seuil.
-  La Science, la Liberté, la Paix, éditions du Rocher.
-  Moksha, éd. du Lézard.
-  La Philosophie éternelle, éditions du Seuil.

[1] Auteur avec Jeremy Narby de l’ouvrage Chamans, paru dans notre colI. "Essais-Clés".

[2] Paru chez Julliard, malheureusement épuisé.