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Entretien
avec

Fabrice Midal

(c) Olivier Dion / Livre Hebdo - 3.6 ko
Propos recueillis par
Anne Ducrocq


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Pour vivre, il faut tout risquer


Regarder à neuf. Bousculer et se bousculer. Se détendre jusqu’à devenir transparent. Vivre en poète. La leçon de vie de Fabrice Midal, un personnage hors du commun.


Fabrice Midal est docteur en philosophie et pratique la méditation depuis vingt ans. Mais il est surtout là où on ne l’attend pas, là où sa vulnérabilité assumée, son absence volontaire de repères le mènent. Ici, il anime des séminaires de méditation et d’enseignement du dharma : il y invite aussi bien des philosophes qui bousculent qu’un ensemble de musique ancienne ; on s’y penche sur les vers de Rainer Maria Rilke comme sur la figure d’Orphée. Le dialogue est fécond... Là, en août dernier, au couvent des Cordeliers à Paris, il assiste, avec l’élite intellectuelle et spirituelle française, à un discours de Benoît XVI et ressort emballé par le pape dont il vante la profondeur et la modernité. Les idées reçues ne passent pas par lui !

Entre philosophie, poésie et bouddhisme, Fabrice Midal jongle avec dextérité : sa recherche d’un bouddhisme pour l’Occident tombe à point nommé, ses sessions font salle comble. Il joue comme un artiste qui n’a pas peur du déséquilibre, comme un homme qui a compris que le risque est la seule condition d’une vie vivante. Il a publié « Risquer la liberté » au Seuil en février 2009.

Nouvelles Clés : Etre philosophe, c’est être à la recherche d’un centre de gravité ?

Fabrice Midal : Etre philosophe, c’est interroger le monde, ne jamais être en certitude mais, précisément, ne pas accepter les prétendus centres de gravité que la société propose ! Dans le modèle d’une vie accomplie que l’on nous tend - se marier, avoir des enfants, jouir d’un certain confort...-, il me semble qu’un essentiel fait défaut. Comme tant d’êtres humains, je suis saisi par un autre appel, voulant, comme l’écrit Antonin Artaud, « ameuter la vie », et non pas seulement la consommer. En un autre temps, j’aurais pu prendre un chemin autre que la philosophie, mais je sentais qu’elle seule, bien qu’elle soit toujours restée difficile pour moi, offrait une parole qui soutienne et réponde à cette attente, que l’on pourrait nommer spiritualité ou poésie et qui m’appelait de façon si ardente.

N.C. : Vous êtes né dans une famille juive ashkénaze qui a fait face à l’effroi. Cela a-t-il été un élément fondateur de votre développement ?

F.M. : Rien de ce que j’ai fait, pensé, écrit, de même que rien dans ma façon d’enseigner ne peut s’expliquer sans l’insensé de la Shoah. Cela traverse tous les engagements que j’ai pris dans ma vie. De fait, la question « Comment se fait-il que les responsables du génocide ne se sentent pas coupables ? » est abyssale. Il n’y a pas de « monstres » nazis. Affirmons et assumons, avec Hannah Arendt, la banalité du mal. Nous savons désormais que la raison et la morale rationnelle ne suffisent pas à nous préserver de l’horreur. Il est crucial de dégager une pensée plus ample de l’être humain. Ce que les nazis ont nié, c’est la possibilité d’être ébranlé devant la souffrance... Comment l’homme est-il capable de fuir à ce point sa vulnérabilité ?! L’autre souffre et cela ne peut pas me laisser indemne. Il nous faut oser habiter et faire vibrer ce point sensible qui demeure au creux de notre être et qui est le lieu de notre véritable beauté... Au lieu de cela, nous nous protégeons sous des couches de discours et nous prenons des airs sérieux comme le pathétique comptable du Petit Prince. Heureusement, le monde ne cesse de faire irruption en nous et nous ne sommes jamais à l’abri d’un surgissement de l’autre, d’une fleur qui pousse, d’une feuille qui tombe, qui viennent réveiller notre cœur vivant. Cela me rappelle la « fin » de Nietzsche : foudroyé par le chagrin de voir un cocher rouer un cheval de coups, il fond en larmes, s’écroule et ne se relèvera plus pendant dix ans, claustré. Sa pitié pour un cheval aura été son dernier acte conscient. Son ouverture à ce qui blesse a été trop vive. Être fidèle à cet ébranlement, je crois que tel est le chemin...

N.C. : Vous entrez en philosophie pour trouver un « chemin hors du désespoir ». Mais vous êtes aussi déçu par vos enseignants de la Sorbonne que vous l’étiez, adolescent, par vos professeurs à la Talmud Torah où vous étudiiez tous les dimanches matins. Quelle attente si aigüe, si tendue, vous habitait ?

F.M. : Si j’avais été déçu par mes professeurs à la Talmud Torah - de l’amour, de l’immensité de l’amour, ils ne m’ont jamais parlé -, la découverte de l’Université a été un choc plus grand encore ! N’y régnaient que des discours sur des discours et ce qu’ils enseignaient ne débouchait pas sur un renouvellement de la vie. À mon grand étonnement, les philosophes ne semblaient pas concernés concrètement par ce qu’ils transmettaient. La responsabilité poignante de vivre au mieux son existence et d’apprendre à inventer la vie était tue par tous. J’attendais que quelqu’un parle simplement, pour de vrai. Que brille l’authentique.

N.C. : A 21 ans, comme le jeune Siddhârta, vous avez l’impression d’avoir fait le tour du palais où vous habitez. Vous ressentez le besoin d’aller au-dehors. Et d’instinct, vous allez vous asseoir sur un coussin de méditation. C’est un geste complètement neuf pour vous. Quelle mouche vous pique ?

F.M. : Voyant que les études de philosophie ne répondaient en rien à mon désarroi, je m’interrogeais. Depuis l’adolescence, je fréquentais les livres sur le bouddhisme, mais l’enseignement du Bouddha me faisait peur. Je pressentais qu’il demandait une conversion de mon être tout entier. Je me souviens m’être demandé : le Bouddha a-t-il raison ? Quelque chose fait-il vraiment défaut aux hommes dans la façon dont ils vivent ? Avons-nous véritablement oublié l’essentiel ? J’ai décidé d’aller voir par moi-même, de ne plus rien chercher à comprendre, mais simplement de m’asseoir. La première fois que j’ai pratiqué la méditation, j’ai pleuré. On m’a demandé pourquoi et j’ai alors répondu : « J’ai tellement attendu. » Il me semblait avoir perdu tant d’années... J’en ai été inconsolable pendant plusieurs mois. Jusqu’alors, vivre m’était difficile, je voyais enfin, à travers cette écoute de l’expérience nue, comment faire... La pratique est devenue le centre de mon existence. J’ai poursuivi mes études de philosophie apaisé, je n’y cherchais plus ce que je savais désormais ne pouvoir y trouver.

N.C. : Vous découvrez l’enseignement iconoclaste et l’œuvre de Chögyam Trungpa qui invente un dialogue entre le bouddhisme et l’Occident. Vous vous engagez. Quel est le génie propre de Chögyam Trungpa ?

F.M. : Cela a été pour moi une rencontre d’évidence. Ce maître tibétain a été l’une des figures les plus controversées, choquantes, provocantes et inspirantes du bouddhisme du XX° siècle. C’est le premier maître à venir en Angleterre et à étudier à Oxford. Il y a reçu une nouvelle éducation et est entré dans un dialogue avec l’Occident avec une intelligence et une radicalité prophétiques. Il a notamment eu un certain nombre d’intuitions qui me semblent toujours très pertinentes. La première est d’avoir considéré que la pratique de la méditation, des récitations de mantras ou des pratiques tantriques n’était que folklore tant que les bases du bouddhisme n’étaient pas intégrées. La seconde est d’avoir compris très vite que la robe de moine créait une distance qui, si elle asseyait son pouvoir, empêchait la simplicité de la transmission. Il a rompu ses vœux de moine, quitté sa robe et épousé une anglaise avec qui il est parti vivre aux États-Unis. Il y a enseigné sans relâche, sans renier pour autant la singularité de son existence et de ses goûts. L’étiquette l’indiffère. Il préfère rejoindre la terre solide de notre vie. Il y voit le seul lieu où rencontrer le Bouddha. Par ailleurs, à une époque où tous les textes bouddhistes étaient traduits dans une langue chrétienne, il a initié avec les artistes et la poésie un dialogue qui lui a permis de trouver une nouvelle langue, qui est aujourd’hui celle utilisée par la plupart des maîtres en Occident. Par de nombreux aspects, il a échappé aux classifications habituelles et a fait exploser les idées reçues sur le rôle dans le monde du témoin spirituel. Même si j’ai étudié avec de nombreux autres maîtres tibétains, qui m’ont donné de précieux enseignements, tout l’engagement de ma vie est d’essayer de transmettre et de perpétrer la vision de Chögyam Trungpa, un être totalement hors du commun.

N.C. : Pendant cinq ans, vous avez pratiqué l’ikebana. Étonnant pour un jeune garçon !

F.M. : En effet ! J’étais le seul homme et toutes les femmes avaient l’âge d’être ma mère ! Mais la beauté des fleurs me rassérénait et me donnait du courage. Elles m’ont aidé à entrer dans la méditation et trouver le sens de l’écoute. L’effort pour être présent à ce qui est, pour se mettre en retrait, était, grâce à elles, particulièrement joyeux. Et moins je cherchais à m’exprimer et à affirmer mes goûts, plus j’étais soucieux des seules fleurs et de la manière dont elles pouvaient dialoguer les unes avec les autres, plus l’arrangement était réussi - et, paradoxalement, reflétait mon esprit. C’est pourtant tout simple. Nous n’avons aucun effort à faire pour être nous-mêmes. Nous le sommes. Mais notre inquiétude et notre arrogance, notre manque de confiance et nos peurs, l’étouffent. En voulant s’affirmer, exister, être reconnu, on se défigure. Il suffit de se détendre, de devenir comme transparent pour que notre être se mette à chanter spontanément - où comme le dirait Rilke devienne “anonyme”.

N.C. : A 27 ans, vous rencontrez François Fédier, un homme qui vit dans la philosophie au lieu d’en parler. La rencontre vous "déboussole" et s’avère décisive : vous quittez votre poste de professeur de philosophie et, tous les jours, pendant sept ans, vous suivez ses enseignements dans sa classe. Une porte nouvelle s’ouvre. Laquelle ?

F.M. : Je l’ai rencontré par un concours de circonstances et j’ai d’emblée été saisi : il faisait de la philosophie une expérience pour apprendre à voir ! A partir de là, rien n’était plus important pour moi que d’assister à ses cours. Sa parole, sobre et simple, était tellement vivante, tellement joyeuse, je respirais enfin. Chaque fois que j’assistais à un cours, qu’il considère un mot, une question, une phrase, il me décillait les yeux. Je suis allé tous les jours, pendant sept ans, jusqu’à son départ à la retraite, l’écouter dans sa classe de khâgne à Neuilly. Jamais je ne l’ai vu se répéter. Chaque jour, il m’arrachait à la paresse qui fait prendre pour réelles les opinions qui circulent et que nous répétons sans même nous en rendre compte. Il révélait toujours plus assurément les écailles que je posais sur mon esprit et mon sentiment. Il m’a ouvert aux traditions d’Occident. Il semblait à l’aise avec toutes et qu’il parle de poésie, d’histoire, du monde juif ou musulman, il en montrait les bourgeons de vie... Nous sommes tous trop intellectuels, imbibés de discours et d’habitudes qu’il nous faut désapprendre. Nous ne savons plus voir. Nous savons ce qu’est un arbre ou l’amitié, alors nous cessons de les regarder. Comment regarder à neuf ? La méditation, François Fédier ou encore l’ikebana m’ont aidé à revenir à cette innocence première du regard.

N.C. : Vous écrivez : « Quand on parle de bouddhisme, les gens attendent des consignes pour se détendre ; quelle catastrophe ! » Pour vous, méditer n’est pas s’anesthésier ! Vous dénoncez le bouddhisme tisane...

F.M. : La méditation est le cœur de la voie spirituelle, elle ouvre un chemin au vif de notre existence. Ce n’est pas une technique ou une gymnastique pour se calmer ! Nous avons tendance à tout considérer du point de vue de l’utilité. Tout doit être rentable. La nature n’est plus qu’un unique réservoir géant. Ainsi, un fleuve devient non la présence que chante un beau poème, mais une réserve d’énergie que l’on doit maîtriser à volonté. De même, quand on regarde un arbre, on calcule combien de CO2 il va dégager, et un homme combien il va rapporter à son entreprise, à la société. C’est un règne mortifère ! La méditation est un espace où apprendre à entrer dans un autre rapport à TOUT ce qui est. Je m’insurge aussi contre cette idée absurde que la méditation serait de « faire le vide » dans son esprit. À cause de cette idée erronée, on a fait du bouddhisme une forme d’impassibilité, un repli sur soi ou une manière de se fermer au monde. Alors qu’au contraire, s’asseoir ouvre notre cœur et notre esprit, nous rend plus alerte et plus vif. La méditation ne vise nullement à contrôler l’esprit mais à l’apprivoiser, à le saluer tel qu’il est, à le découvrir. À ne pas lutter contre lui. S’asseoir, revenir au présent, moment après moment, et abandonner tout objectif, tout projet.

N.C. : Le beau est au centre de votre vie. Les arts ne sont pas pour vous un « supplément d’âme » mais des « chances de vie ».

F.M. : Le mot « beauté » a perdu beaucoup de son tranchant. Je suis étonné que l’on considère comme beau un coucher de soleil ou une chambre avec vue sur mer. La beauté vient d’abord faire irruption, elle est toujours inouïe, jamais vue. On est alors bouleversé, déplacé. La beauté, d’une œuvre musicale, d’un poème, d’un tableau, de la nature, est là, comme le discours spirituel, pour faire exploser la prison que nous nous construisons chaque jour dans le tiède. Il faut entendre le monde comme le contraire de l’immonde, comme une unité belle où l’homme a sa place. Un amandier, une vache, un nez peuvent devenir des occasions d’aventures singulières. De même, être un homme ou une femme, un ami ou un père, un peintre ou un menuisier, doit également être pensé à neuf. La beauté nous rappelle, comme le disait Léon Bloy, que « la seule tristesse est de n’être pas saint »... Pour les Occidentaux du XXI° siècle que nous sommes, j’ai la conviction que l’art est l’espace privilégié où peut se déployer notre instinct spirituel. Les artistes sont des êtres brûlés qui cherchent, non pas à éteindre le feu, mais à y être fidèles. Ils entendent le monde vrai. Partout où il y a œuvre d’art, le monde apparaît et nous accueille.

N.C. : Pour vous, la poésie n’est pas une affaire de spécialiste. Vous soulignez l’urgence de « vivre en poète ».

F.M. : Les poètes, avec la langue qui est la leur, sont des étoiles dans l’ouvert du ciel. En tant qu’artistes, ils allument des incendies qui éclairent un chemin. Je me souviens d’un soir où j’étais allé suivre l’enseignement d’un maître tibétain. En rentrant chez moi, j’avais posé une sonate de Schubert sur ma platine. Ce morceau de musique - comme un film de Charlie Chaplin, la lecture d’un poème de William Blake ou la contemplation d’un tableau de Cézanne auraient pu le faire - m’avait touché en profondeur et m’avait mis en contact avec une dimension d’intériorité, une présence nue, bien plus que le discours convenu, presque mécanique, du maître tibétain. Vivre en poète, c’est oser penser qu’à l’impossible, nous sommes tenus... La poésie est une absence de discours, une parole incandescente, neuve, elle est toujours un porte-parole de l’impossible. Il faut oser aimer, sans mesure, absolument. Les êtres humains sont infinis, je fais le vœu de les délivrer tous. La confusion est sans limite, je fais le vœu d’en libérer le monde entier.

Dans le sillage de Nietzsche et de Rilke, je voudrais chercher à « libérer le feu de la vraie vie ». S’ouvrir à la vie n’est possible qu’à celui qui la prend toute entière, qui dit oui à la vie sans rien en retrancher. Il faut savoir ce que l’on veut : le confort devant une pizza-télé et la gangue des habitudes ou se risquer à être libre, prendre conscience que l’on se ment et tout faire pour se rapprocher de sa vraie nature, de la vérité de son cœur, de son immensité méconnue. Comment vivre, être proprement soi, sans tout risquer ? « Qui seulement fait de toute son âme ce qu’il doit faire, ne s’égare jamais » (Hölderlin). Ce que nous cherchons coule dans nos veines...

Petite bibliographie

-  Risquer la liberté. Seuil. 2008
-  ABC du bouddhisme. Grancher 2008
-  Petit traité de la modernité dans l’art, Pocket, Agora, 2007
-  Quel bouddhisme pour l’Occident. Seuil, 2006
-  Trungpa - Biographie, Seuil 2002

Fabrice Midal a un site internet et l’on peut s’y inscrire gratuitement pour recevoir sa lettre mensuelle : www.fabrice-midal.org

Cet article est paru dans le magazine Nouvelles Clés N°61 (printemps 2009)