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Réveillez votre inspiration créatrice !
Henri Bergson fut un prodigieux observateur du flux ininterrompu que l’on appelle la vie et que l’on peut voir comme une création permanente. Il sut, mieux que quiconque, parler de la source intérieure de notre inspiration et de nos intuitions (nous n’en dirons rien ici, vous proposant plutôt de le retrouver dans le numéro 59 de notre magazine papier !).
D’habitude, quand les Occidentaux parlent de création, c’est surtout pour qualifier des formes, des idées, des objets déjà élaborés - et qui font plus ou moins crier au génie. Des formes finalement extérieures à ceux qui les ont enfantées - une musique, une peinture, un roman, la forme d’un fuselage, d’une robe, le mélange unique d’un parfum, un pas de danse inédit, un nouveau mode d’organisation... On se situe en aval du flux. Les artistes orientaux traditionnels, quand ils parlent de création, se situent souvent plus en amont. Par exemple, le musicien joue exactement le même morceau que son maître, à la note près ; et quand vous lui demandez en quoi, alors, a consisté sa création, il hoche la tête sans rien dire ; ces choses-là sont trop fines, trop intérieures, trop intimes, pour que l’on puisse en parler comme ça. Quels mots pourraient évoquer la source créative des mondes intérieurs, des émotions, des sentiments ?
Pour parler de la source, deux voies se présentent, l’une matérialiste, l’autre mystique - bien que pour les deux, le processus échappe au sujet et qu’en fin de compte, elles se rejoignent, dans une forme de lâcher prise. Représentatif de la voie matérialiste, le biophysicien Eugène Michel, chercheur au Musée de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, qui aime citer Jean-Pierre Changeux, propose une « physiologie neuronale de la créativité », à la recherche des mécanismes équilibrant les multiples influences, internes et externes, qui gouvernent ce que nous croyons « inventer ». D’où il ressort que chacun de nous est organiquement fait pour osciller en permanence entre imitation et exploration, conformité et créativité, apprentissage et innovation, tranquillité et audace, habitus (notre nid comportemental) et inventus (notre désir d’inconnu). L’essentiel est qu’il convient d’apprivoiser ces balancements en nous-mêmes, et surtout d’aider enfants et adolescents à les vivre (à nous de les accepter tels). Où l’on tombe aussi sur les fameux « neurones miroirs » (dont nous parle le Pr Jean-Michel Oughourlian dans l’entretien mis en ligne sur notre site), et sur l’art de se libérer peu à peu, au fil de la vie, du processus mimétique qui nous a d’abord structurés.
Représentatif de la voie spirituelle, le théologien Jean-Yves Leloup, qui est aussi philosophe et psychothérapeute, se demande, lui : quel rapport entre les inspirations respectives de Moïse, de Mozart et d’un médium ou channel ordinaire ? Pas de différence de nature, dit-il, mais un immense dégradé de niveaux de conscience. Au plus bas de l’échelle, l’inspiration vous vient comme la motricité fait se lever un somnambule. Au sommet, l’inspiré est à ce point conscient de ce qui le traverse, qu’il peut s’écrier : « Attention, ce n’est plus moi qui parle ! » Fragments d’un texte inédit de Jean-Yves Leloup sur l’inspiration créatrice :
« Dans le domaine de l’art, comme dans le domaine de la littérature, ou dans tout autre domaine où l’intériorité d’un humain tente de s’exprimer, il n’est pas inutile de s’interroger sur le “lieu” d’où il s’exprime. Quel inconscient nous parle dans les paroles du poète ou du prophète, quel inconscient se rend “visible” dans les couleurs, les lignes, les rythmes, les matières, du peintre ou de l’artiste ? D’où est-ce que je parle ? La question n’est pas à poser seulement à propos du contexte social comme on l’a fait ces dernières années, mais aussi à propos du niveau de conscience ou d’inconscience dans lequel se trouve le locuteur. Si cette œuvre et cette parole sont bien articulées au conscient et à la rationalité ambiante, pour parler du phénomène, on emploiera le terme innocent et vague d’intuition ou d’inspiration ; si l’articulation et l’intégration sont plus difficiles, on parlera de télépathie ou de facultés divinatoires (...)
« Il y a souvent confusion quand on distingue mal ce qui relève d’une simple information venant de l’inconscient personnel, ou d’un ange, ou d’une entité externe à la personne concernée, ou encore d’un archétype venu de l’inconscient collectif (...)
« Cet inconscient n’est pas structuré comme un langage mais plutôt comme une image, d’où l’importance de connaître les grandes images qui nous habitent et orientent le destin de notre culture. Cela nous permet, tout en nous y intéressant, de nous garder libres des grands mythes véhiculés par certains discours dits prophétiques, certaines œuvres dites visionnaires (...) « Dieu parle autant par la bouche des fous que par la bouche des sages, cela les sages le savent. Dieu parle autant par la bouche des sages que par celle des fous, cela les fous ne le savent pas. »
Cela dit, que l’on soit matérialiste ou idéaliste, pour chacun, la question devient : comment faire grimper ma créativité dans l’échelle des niveaux de conscience ? Existe-t-il un mode d’emploi, une carte indiquant la route vers la source d’une créativité qui m’élève ?
Et si, plutôt qu’une science de la création, nous cherchions plutôt une approche pratique de la meilleure façon de devenir créatif ? Si vous vous lancez sur cette piste, vous allez forcément croiser la grande étude du professeur américano-hongrois Mihalyi Csikszentmihalyi. Pendant des années, avec ses étudiants, ce vétéran de la psychologie positive de l’université de Chicago (également inventeur de la notion de « flux de bonheur »), a interrogé des centaines de créateurs reconnus, aussi bien artistes et poètes que chercheurs et savants de toutes sortes, pour savoir dans quelles circonstances exactes ils avaient eu leurs meilleurs coups de génie. Le résultat est un modèle touffu, passionnant et impossible à résumer [1]. Sachez tout de même que, selon le Pr Csikszentmihaly, un créateur, cela n’existe pas en soi, tout nu au milieu de nulle part : il doit forcément s’exprimer dans un domaine dont la symbolique est codifiée et dans lequel il a généralement beaucoup travaillé. D’autre part, il doit être reconnu par une communauté, qui inscrira son apport dans le patrimoine, l’« ADN » collectif. Cette vision peut sembler réductrice. Nous chérissons volontiers l’idée d’un bon sauvage qui aurait des intuitions fulgurantes, à partir d’une culture minimale. Nos ancêtres préhistoriques avaient-ils une créativité sentimentale débordante, notamment dans leurs relations avec les forces naturelles, dont les peintures rupestres ne seraient qu’un signe ? Impossible de trancher. Mais le panel du Pr Csikszentmihaly est suffisamment riche pour que l’on puisse le croire quand il nous affirme que le « créateur type » n’existe pas. Par contre, la créativité semble jaillir de façon préférentielle chez les gens dont le caractère est composite, ambivalent, voire contradictoire. Les chercheurs de l’université de Chicago ont relevé au moins dix sortes de contradictions fécondes. La personnalité créative est à la fois :
- extravertie et timide,
- orgueilleuse et modeste,
- lucide et naïve,
- masculine et féminine,
- forte et fragile,
- casanière et nomade,
- ordonnée et désordonnée,
- ouverte et fermée,
- etc.
On a beaucoup raillé les psychologues américains, surtout en France. Ces dernières années les ont vus remporter de tels succès concrets, en thérapie ou en conseil de vie notamment, que les critiques ont eu tendance à se tasser. Le Pr Csikszentmihaly propose tout simplement de vous aider à mieux créer votre propre chemin de vie. D’où l’intérêt d’écouter les conseils qu’il nous donne dans l’article suivant de ce dossier...
[1] La Créativité - Psychologie de la découverte et de l’invention, Mihalyi Csikszentmihalyi, éd. Robert Laffont.