
Ma Anandamayi - 1896-1982
Dans la nuit du 30 avril au lermai 1896, à Tripura, rebaptisé plus tard Kheroa, un petit village essentiellement musulman du Bengale oriental, l’actuel Bangladesh, naquit une petite fille nommée Nirmala Sundari Devi, ce qui signifie "Beauté immaculée". Très tôt, ses parents, des brahmanes modestes mais cultivés, réalisèrent que cette enfant n’était pas semblable aux autres. D’une beauté exceptionnelle, elle parlait d’elle-même à la troisième personne ("cette petite fille"), entrait soudainement dans des états d’extase spontanée, pouvait passer des jours sans nourriture, en silence, immobile. D’abord inquiets - pensant qu’elle était peut-être simple d’esprit -, ses parents constatèrent finalement qu’il s’agissait de longues méditations dont personne ne pouvait la tirer. Selon le regard occidental, Nirmala n’aurait pas manqué d’inquiéter son pédiatre (on n’ose imaginer la suite). Mais l’Inde porte une autre attention à tout ce qui sort de la norme : ici, le cosmos gravite autour d’un mystère matriciel, où toutes les lois sont abolies. Le hors norme en est le signe, tout comme la vie des moines errants en est la mémoire vive. Joyeuse en permanence, aidant sans relâche, ne pleurant jamais, qui aurait pu se douter que cette étrange enfant serait un jour considérée comme une incarnation de "Ma", la Mère divine, et que Gandhi viendrait s’incliner à ses pieds ?
Après la naissance d’une première fille, son père, un brahmine respecté et aimé pour sa droiture, son honnêteté et son esprit de détachement, était parti mener une vie d’ascète. Mais la mort de l’enfant l’avait fait revenir auprès de son épouse, femme d’un raffinement rare, écrivant des poèmes et de la musique. À nouveau enceinte, celle-ci rêva en permanence que des divinités auréolées de lumière entraient dans sa maison. raccouchement se déroula sans douleur. Une fille modèle, aidant sa mère à élever les enfants nés après elle, amie de tous jusqu’à un point déconcertant. Son passe-temps préféré était d’accompagner son père aux cérémonies religieuses, où il était apprécié pour la beauté et l’intensité mélodieuse de sa voix, et de se joindre à lui en chantant.
À treize ans, en 1909, les parents de Nirmala lui trouvèrent un mari, Shrî Ramani Mohan Chakravarti, du village d’Atpara, dans l’est du Bengale. Bientôt, suivant la coutume, la jeune fille se retrouva au service de sa belle-sœur, pour qui elle dut travailler dur, cuisiner, frotter, lessiver, etc. Mais elle s’acquitta de cette tâche sans perdre sa bonne humeur. En réalité, son mariage ne fut jamais consommé, car le nouveau mari comprit vite que sa très jeune épouse n’était pas un être ordinaire. Les rapports de cet homme avec elle demeurèrent ceux, purement platoniques, d’une vénération souvent mêlée de crainte. On dit qu’il n’en souffrit point et accepta son sort. Peu à peu, toute la famille de Nirmala comprit qu’il ne fallait surtout pas confondre son extraordinaire gentillesse avec de la faiblesse ! Plus tard, elle donna l’initiation à son "époux". Il devint sannyâsin sous le nom de Tibhatânanda et demeura proche d’elle jusqu’à sa mort, en 1938.
À partir de 1922, les états d’extase de Nirmala revêtent un caractère spectaculaire : elle peut rester des jours sans manger ni dormir, sans éprouver la moindre fatigue ou le plus léger malaise. À la fin de 1924, ses premiers disciples commencent à se grouper autour d’elle. Leur nombre augmente rapidement. En 1929 un premier ashram est édifié à Dacca. Mais Nirmala ne reste jamais en place, voyage sans cesse, sans aucun point fiXe, tels les moines errants, suivant le fil d’un souffle invisible qu’elle nomme son Kheyala, irradiant une joie parfois si bouleversante qu’on la nomme bientôt Ananda Mayi, "la Joie en Plénitude". En 1932, elle est au pied de l’Himalaya, où un second ashram est construit en 1936, à Dehradun. Sans relâche, pendant des dizaines d’années, elle va sillonner l’Inde, pour apporter aide et réconfort spirituel. De nombreux autres ashrams seront construits, à Calcutta, Bénarès...
Toute jeune, elle avait exploré tous les yogas. Plus tard, elle appellerait ce chemin son "Lila du Sadhana" c’est-à-dire "jeu divin pour parvenir au but". Elle raconta un jour comment commença sa mission publique. Cela se passait alors qu’elle habitait à Batijpur : "Un jour, alors que j’étais descendue à l’étang comme tous les jours, pour me laver, et que je me versais de l’eau sur la tête, le Khelaya (souffle) est venu sur moi, avec la question "Qu’en serait-il de jouer le rôle de Sadhaka ? (guide)" Aussitôt, la Lila (jeu divin) a commencé. "
Ma ne mange presque pas, son entourage craint toujours pour sa santé, ce qui l’amuse beaucoup. N’ayant fait que deux années d’études, son instruction religieuse officielle est rudimentaire. Elle ne lit pas, n’écrit pas, ne fait pas dediscours - tout comme elle ne suit aucune méthode particulière. Pourtant, les lettrés les plus érudits qui font partie de ses dévots se rendent bien compte qu’elle connaît parfaitement la totalité de la très complexe tradition hindoue. Bientôt, elle devient une icône vivante, la plus grande sainte de l’Inde modeme, reconnue par les plus grands sages. Mais la "sainte" dit d’elle-même que la "petite fille" est toujours là, la même, depuis toujours, et à jamais...
Sa présence est extraordinaire. Elle rayonne tout simplement. Tous ceux qui l’approchent ressentent un amour et une paix infinis. Partout où elle passe, des foules de dizaines de milliers de personnes, hindoues, musulmanes, chrétiennes, sans distinction, acceptent d’attendre des heures, parfois des jours, pour avoir la chance de l’apercevoir une seconde et de recevoir son darshan, sa bénédiction.
Formellement, son enseignement verbal se limite aux données de la tradition hindoue, le sanâtana Dharma, et revient toujours au concept central de l’Advaita (la non-dualité). Elle dit : "Connaître Bhagavan (Dieu), c’est se connaitre soi-meme, et se connaitre soi-meme, c’est connaître Dieu." Sa spécificité ne tient donc pas à la nature de son enseignement, mais à sa manière incroyablement vivante de l’exposer. Pas de discours, elle répond juste aux questions qu’on lui pose...
Un jour, à l’âge de quatre-vingt-six ans, elle cesse totalement de nourrir son corps. Sous la pression de son entourage affolé, elle consent à un grain de riz par jour. Par pure compassion. Elle se sait en partance. Le 28 août 1982, elle s’éteint doucement, comme la résonance de l’onde vient se fondre dans le silence.
Cerner la "personnalité" de Ma est une gageure. À la question "Qui êtes vous ?", elle répondait qu’elle était "née de la prière des hommes", qu’elle avait simplement pris la forme de leur attente. Vijayananda, médecin français ayant vécu trente ans auprès d’elle, témoigne de la façon surprenante dont Ma pouvait soudain changer d’apparence. "Quelquefois il semblait que - comme par une sorte de mimétisme - elle s’identifiait à son interlocuteur", passant d’un visage de jeune fille à celui d’une vieille femme ou d’une enfant. Cette vertigineuse plasticité - que la Bagavad-Gitâ prête à Krishna, le dieu aux mille visages - la rendait à la fois totalement présente et totalement "ailleurs". Mais cette fluidité, et sa vie d’errance permanente, contrastent avec ses propres paroles, lorsqu’elle déclare qu’elle ne bouge jamais, qu’elle se tient à la même place depuis toujours, et pour toujours.
Ce qui rend la description "personnelle" définitivement impossible, c’est l’intense subjectivité des témoignages à son propos. Comme si cette plasticité naturelle et cette radiance rare faisaient que chacun rencontrait en elle le miroir de son propre secret, et ne pouvait en parler sans témoigner d’un mystère vivant, ultrasensible, hautement radioactif, qui rend tout trait "personnel" diaphane. Sur certaines photos de jeunesse, on peut imaginer aisément - en voyant son regard tourné vers un horizon qui, de toute évidence, nous échappe - ce que cette enfant rare put éprouver en rencontrant le monde des hommes. Nul doute que, dans l’expérience de ce rayonnement, ce ne sont point les traits du visage qui se gravent dans la conscience, mais ce qui se tient au secret de tout visage, que l’Inde appelle la Déesse Mère : cette puissance matricielle puisant dans l’invisible pour donner corps à tout. La petite fille, considérant tout adulte depuis l’enfance éternelle, pouvait témoigner d’une soumission et d’une patience totale - se laissant ainsi déguiser pendant des heures en Dieu ou en Déesse pour les fêtes rituelles - et devenir introuvable au moment de la cérémonie : elle jouait dans un champ avec des enfants. Mais elle pouvait aussi se dresser soudainement, ses traits prenant ceux delà déesse Kali, la "Noire", glaçant l’assistance de terreur sacrée. Totalement imprévisible, elle incarna cette innocence implacable, aussi radieuse que terrible, que l’Inde révère comme la fruition universelle : Mahashakti. Celle qui échappe au monde, mais à laquelle le monde n’échappe pas.
Ma fait partie de cette vaste vague spirituelle qui, depuis la fin du XIXe siècle, généra aussi plusieurs grandes figures dont l’aura déborda largement vers l’Occident, marquée d’une influence moderne : systématiser les enseignements (Ramakrishna), sublimer la poésie mystique populaire (Tagore), réinterpréter les textes (Aurobindo), dialoguer avec la science (Krishnamurti), tout en s’enracinant aux formes les plus traditionnelles (Ramakrishna, Maharashi, Ram Dass). Pour Ma, pas de système, pas d’école, pas de discipline spécifique, pas de mutation collective, sinon celle de l’âme advenant à sa source, ici et maintenant, depuis toujours et à jamais. rInde désigne ce souffle souverain sous le nom de Hamsa, l’Oie sauvage. Ma est cette "Mère l’Oye", et son battement d’ailes est son enseignement. Elle ouvre au silence de Cela qui ne change pas, et d’où jaillit spontanément la force vive. En rappelant que le mystère est une proie qui, à l’instant de le saisir, nous saisit. Ma témoigne de ce qui échappe à tous les mots : elle est, par excellence, l"’Échappée belle". Elle rappelle que l’arbre ne se contente pas de cacher la forêt, mais aussi les sentiers qui mènent aux clairières. Ainsi, tous se turent à l’instant ou cette vieille maman apparut en compagnie de son enfant : un hydrocéphale à la tête énorme, aux yeux exorbités, et au corps minuscule. Lorsque, dans le silence soudain, Ma le vit, elle commença à rire, le souffle de chacun suspendu par cette réaction inattendue. Lorsque l’enfant s’avança, et se jeta dans ses bras en riant avec elle, tous respirèrent alors, s’abandonnant à cette joie vibrante qui semblait maintenant emplir tout. Lorsque l’enfant repartit, radieux, avec sa mère radieuse, chacun avait vu "Sahaj" à l’oeuvre : une clairière dénuée de tout mot, où la lumière coule sans entraves, comme le rire de Dieu.
Ma pouvait rire très longtemps, parfois pendant des heures, submergeant l’assistance de vagues irrépressibles. Mais son humour était parfois mordant : à ceux qui la suivaient, elle disait, moqueuse, qu’ils étaient comme les mouches autour de la vache sacrée.
Maya est un autre nom de la Mère Divine, nommant l’Illusion générée par la prodigieuse créativité cosmique. À Haridwar, non loin des sources du Gange, le corps de Ma repose sous plusieurs tonnes de marbre blanc. Devant la pierre, un brahmane habillé de blanc balance une flamme en murmurant les prières sacrées. Les Brahmanes ne furent pas toujours à l’aise, du temps de Ma : l’icône vivante de l’hindouisme recevait des musulmans, des bouddhistes, des jaïns, ou même des hors-castes, comme les occidentaux. Semblable à l’oie sauvage, elle volait majestueusement au dessus de tout cela, et la caste des "purs" eut bien du mal à maintenir "l’oiseau rare" dans les bornes de l’orthodoxie. Maintenant que le corps de Ma a cessé d’être traversé par l’insaisissable de son Kheyala, le brahmane peut officier tranquillement, laissant la flamme sacrée se balancer au bout de sa main, au rythme multiséculaire des mantras : après avoir joué son jeu divin, l’icône vivante s’est résorbée dans sa légende. Maya.
À lire :
Vie en jeu, textes de Ma Anandamayi, réunis et traduits
par Jean-Claude Marol, éditions Acarias-L’Originel.
En Tout et pour tout, Ma Anandamayi, textes traduits par Jean-Claude Marol, Le Fennec Éditeur.
Une fois Ma Anandamayi, éditions Le Courrier du Livre.
L’Enseignement de Mâ Ananda Moyi, traduit par Josette Herbert, Coli. "Spiritualités Vivantes", éd. Albin Michel.
Ce Corps, paroles de Jésus et de Ma, traduit par Jean-Yves Leloup et Jean-Claude Marol, aux éditions Altess.