Récompense de 4 ans d’efforts, ce livre en donne un compte-rendu et les précieuses conclusions. Il ouvre de nouveaux horizons sur la société française et apporte de formidables perspectives d’espoir. Nous vous offrons ici la préface de Jean-Pierre Worms.
L’étude sur les créatifs culturels français s’inscrit dans le cadre de l’enquête sur les créatifs culturels en Europe lancée par le club de Budapest en 2003, à la suite de l’étude américaine de Paul H. Ray et Sherry Anderson publiée à New-York en 2000, après plusieurs années d’investigations de terrain et d’enquêtes d’opinion. Cet enchainement est, en soi, un fait majeur. Non seulement, parties des USA, les recherches sur les créatifs culturels se diffusent exceptionnellement rapidement en Europe, au Japon et bientôt, sans doute, sur les autres continents, mais les termes mêmes de « créatifs culturels » sont désormais utilisés bien au-delà des cercles restreints de la sociologie, malgré l’étrangeté de cet accouplement terminologique et la nouveauté du concept qu’il véhicule.
Cette rapidité de diffusion de la terminologie, du concept et des recherches correspondantes est la marque d’un véritable renversement de perspective quant à la place accordée aux faits culturels dans la production, dans le développement et dans le changement des sociétés. Pendant plus d’un siècle, en effet, la science économique avait conquis une position prééminente dans nos systèmes de représentation de la société et du monde. La pensée hégémonique en Occident ne s’intéressait qu’à un seul moteur de production et de développement de la société : l’association de la technologie et de l’économie. Au politique était assignée la mission de régulation et d’orientation. Quant à la culture (au sens anthropologique du terme, à savoir : les représentations de soi et du monde et les valeurs qu’elles portent, les normes de comportement qui en découlent et les attitudes, conduites et modes de vie qui les incarnent), on se la représentait comme un simple sous-produit du système technico-économique. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple dans la dernière période, la montée de l’« individualisme consumériste », unanimement reconnu comme LA caractéristique de nos sociétés occidentales contemporaines, est très généralement analysée comme le produit direct de la mondialisation de l’économie de marché associée à des technologies d’information et de communication instantanées aux effets simultanés d’individualisation et de massification des relations au détriment des solidarités collectives de proximité : consommateur avide de satisfactions immédiates, l’individu serait ainsi contraint de faire son marché dans une offre de biens et de services massifiée dont la production lointaine lui échapperait.
Ce déterminisme technico-économique des comportements et modes de vie, des représentations et des valeurs, est aujourd’hui de plus en plus fréquemment mis en question, non seulement par ceux qui en dénoncent les effets mais également par ceux qui y projetaient au contraire leur espoir d’un progrès de l’humanité. Les uns et les autres constatent en effet l’impasse à laquelle conduirait la poursuite du développement économique mondial sur la lancée actuelle et les risques dramatiques que cela ferait courir à l’humanité, en termes de rupture irréversible des équilibres sociaux et environnementaux de la planète. Simultanément, ils prennent conscience de l’impuissance avérée du politique non seulement pour réguler ces évolutions futures mais plus encore pour les réorienter. S’impose alors à tous la nécessité de dépasser ces raisonnements déterministes univoques et de rechercher d’autres moteurs de production et de développement des sociétés susceptibles d’être des leviers d’un changement social volontaire, aptes à redonner à l’humanité une nouvelle marge de liberté et à ouvrir l’éventail de ses choix dans la construction de son avenir. On retrouve alors ce qui fut la découverte majeure de l’anthropologie, régulièrement célébrée mais superbement ignorée, à savoir que la « culture » n’est pas qu’un sous-produit de la « superstructure » technico-économique et de ses prolongements sociaux et politiques, mais qu’elle est simultanément et d’abord l’élément structurant fondamental de toute société, la base même de ce qui fait société, la condition d’existence d’une société en tant que telle. Dès lors, ne pourrait-on utiliser cette double face des faits culturels, à la fois déterminés et déterminants, pour les mettre au coeur d’une stratégie de changement ? Notamment, ne pourrait-on retourner contre la fatalité des catastrophes annoncées cette caractéristique de la culture contemporaine, cet « individualisme consumériste » produit du système technico-économique dominant, pour en faire un levier de changement porteur d’avenir pour l’humanité car assis sur une autre logique de développement, l’outil d’une création sociale nouvelle ? Cet espoir de création d’une société nouvelle par la culture est sans doute la raison première de l’in- térêt suscité dans des cercles de plus en plus larges par les recherches sur les « créatifs culturels ». La première contribution d’importance de ces recherches est simplement de rappeler que la création culturelle est, en elle-même, créatrice de société.
La seconde contribution essentielle de ces recherches réside dans ce qu’elles nous disent des évolutions culturelles générales de nos sociétés. En recherchant ce qui distingue les orientations culturelles propres aux « créatifs culturels », ces recherches mettent en lumière certaines tendances lourdes des évolutions en cours. Celles-ci confirment et même, à certains égards, confortent nombre des acquis les plus importants des recherches internationales sur les valeurs qui orientent les attitudes et comportements de nos contemporains, notamment ceux des enquêtes décennales commandées par l’Union européenne, 1’« enquête européenne sur les valeurs », elles-mêmes partie prenante des enquêtes comparatives mondiales de la « World value survey ». A cet égard, il est particulièrement intéressant de rapporter ces tendances lourdes relevées dans l’étude des créatifs culturels français à la position hégémonique acquise par « l’individualisme consumériste » dans la construction du système de valeurs de la société française contemporaine, tendance que j’avais signalée précédemment et qui ressort également clairement de l’enquête européenne sur les valeurs.
Il y a deux faces à la montée de cet « individualisme consumériste ». D’un côté, on trouve certes ce qui est fréquemment dénoncé comme un repli égoïste de chacun sur la recherche de satisfactions personnelles immédiates au détriment de tout sentiment ou comportement de solidarité avec autrui et de tout intérêt pour le reste du monde et pour l’avenir de la planète, la « me now society ». Mais l’autre face existe également, l’ex- pression de la volonté de chaque individu de reconquête de son autonomie dans la construction de son identité afin de mieux maîtriser son rapport aux autres et au monde et ses choix de vie et de consommation. C’est ce second versant qui est à la source des évolu- tions socio-culturelles auxquelles participent les créa- tifs culturels. On peut aisément en retrouver la marque dans les manifestations suivantes de ces nouvelles orientations culturelles :
- la valorisation croissante du « développement per- sonnel » et l’intérêt pour toutes les démarches et tous les outils d’aide à l’autoproduction de soi,
- un recentrage de ses priorités sur l’être plutôt que sur le paraître ou l’avoir,
- un recul, voire une méfiance et un rejet à l’égard de toute structure ou institution assignant de l’extérieur à l’individu son mode de pensée, de vie et de com- portement social, et notamment les églises et les partis politiques,
- plus particulièrement, la reconquête de son autono- mie dans la gestion de sa santé, dans l’éducation de ses enfants et, plus généralement dans ses modes de vie et de consommation, notamment alimentaire,
- la recherche d’un rapport aux autres et d’une sociabilité fondés sur la reconnaissance mutuelle et la valorisation de la diversité des identités ; notamment, valorisation de la diversité hommes / femmes et de la place des femmes dans la société, mais également va- lorisation de la diversité des cultures et de l’apport des autres cultures dans la construction d’une société multiculturelle,
- la valorisation des solidarités de proximité, mais éga- lement à l’échelle de la planète, la lutte contre les inégalités et pour un meilleur partage des richesses,
- le souci d’un vivre ensemble plus harmonieux, de la paix, et de l’avenir de la « maison commune », l’engagement écologique et pour le développement durable.
Ces tendances lourdes des évolutions culturelles contemporaines repérées dans les études internationales sur les valeurs et confirmées par les enquêtes sur les créatifs culturels, permettent de mieux positionner ces derniers dans l’ensemble social. En tête des évolutions actuelles, il est néanmoins évident que les créatifs culturels ne forment pas un « groupe » cohérent isolé du reste de la société et que leur rôle dans la transformation sociale et culturelle de l’ensemble de la société mérite de ce fait d’être sérieusement réfléchi.
Reprenons ces différents éléments en termes de ce qu’ils ne sont pas pour mieux préciser ce qu’ils sont. Ils ne forment pas un « groupe ». Les « courants socioculturels » dont parle l’étude sont une simple construction statistique produite par une typologie rapprochant les individus de notre échantillon en fonction du degré de leur polarisation sur les six dimensions permettant une segmentation pertinente de la population au regard de l’objet de l’étude, c’est- à-dire représentative des champs dans lesquels s’opèrent les évolutions culturelles qui nous intéressent. Les créatifs culturels se distinguent des autres courants par une polarisation plus marquée sur chacune de ces six dimensions. Rien d’autre que cette proximité statistique ne les relie les uns aux autres.
La « cohérence » de leur positionnement sur ces six dimensions est elle-même une construction statistique. Elle n’implique nullement le repérage par notre étude d’une quelconque conscience qu’auraient les individus concernés de cette cohérence ni a, fortiori, qu’elle soit vécue et pensée collectivement. Tout au plus peut-on assumer qu’elle est réfléchie et voulue chez certains d’entre eux.
Ce courant des « créatifs culturels » n’est pas isolé des autres courants. Au contraire, selon les dimensions examinées et les différents « items » utilisés pour les caractériser, on peut repérer qu’ils partagent certaines orientations et dynamiques culturelles avec d’autres courants. Ainsi, le courant que nous avons appelé les « alter-créatifs » sont très proches des créatifs culturels sur toutes les dimensions, à la seule exception des références spirituelles associées à la dimension du développement personnel. Peut-être faut-il voir là le reflet d’un clivage culturel traditionnel spécifiquement français, celui qui oppose le rationalisme athée hérité des « lumières » et de la philosophie positiviste aux valeurs portées par l’église catholique. Comme on le sait, ces oppositions ancrées dans notre histoire n’empêchent nullement des rapprochements d’engagements parallèles mais séparés (cf. par exemple le Secours catholique et le Secours populaire) ; cette étude en fournit une nouvelle manifestation. Cette proximité des deux courants nous a incités à qualifier d’« alter-créatifs » ce deuxième courant si rétif à la dimension spirituelle du développement personnel mais si proche en revanche des créatifs culturels sur les autres dimensions. Cette référence au développement personnel est en revanche clairement partagée par un autre courant, celui que nous avons qualifié de « conservateurs modernes ». Ce courant est d’ailleurs proche des créatifs culturels sur bien d’autres dimensions : l’intérêt pour le développement durable et les enjeux écologiques, le partage de la richesse et la solidarité, la valorisation de la diversité culturelle... Ce qui les oppose, c’est leur intérêt sincèrement assumé pour l’argent et la carrière et surtout leur foi dans la capacité de la technologie et du marché mondial à fournir les leviers de la construction d’un monde meilleur, ce dont doutent fortement les « créatifs culturels ». Dans un premier temps, nous avions qualifié ce courant de « à l’aise optimistes » ! En fait il n’existe qu’un seul courant, très minoritaire (18%), qui se positionne en opposition radicale aux créatifs culturels sur les six dimensions, celui que nous avons qualifié de « détachés sceptiques ». Clairement sépa- rés de tous les autres courants (même si sur quelques items ils paraissent tirer vers eux les « prudents in- quiets »), ils représentent indubitablement le seul vrai pôle de résistance aux évolutions culturelles qui tra- versent l’ensemble du corps social et dont les « créa- tifs culturels » sont la manifestation avancée, en tète du peloton.
Est-ce pour autant que les créatifs culturels tirent le reste du peloton ? Comment imaginer leur rôle comme agents de changement ? Comment faire d’une agglomération statistique un ensemble humain agissant collectivement ? En vérité, même si, ici ou là, de petites communautés se forment sur la base de telle ou telle conviction ou pratique sociale ou militante partagée, les créatifs culturels demeurent une collectivité virtuelle très éclatée dans ses manifestations concrètes. Certaines passerelles existent entre les différents champs où in- terviennent les agents d’innovation dans les styles de vie et pratiques culturelles, sociales et civiques (la santé,l’habitat, l’alimentation, l’éducation des enfants, la biodiversité, la solidarité, etc.), mais elles sont rares et ténues. Faut-il chercher à les renforcer et à en bâtir de nouvelles ? Sans doute mais faut-il aller plus loin et ten- ter de regrouper toutes ces dynamiques dans une seule organisation, promouvoir un « mouvement » des créatifs culturels et lui assigner une mission de pilotage du changement social ? Ce serait, selon moi, à la fois irréaliste, car contraire au pilier central des transformations culturelles en cours, à savoir l’individuation des engagements, mais également dangereux car débouchant quasi inévitablement sur des logiques de renfermement sectaire, d’affrontements idéologiques pour la définition de la doctrine commune et de luttes de pouvoir pour le contrôle de l’organisation. A vrai dire, l’intérêt de ces recherches sur les créatifs culturels, beaucoup plus modestement mais beaucoup plus utilement, est double :
- permettre à tous ceux qui, isolément, prennent leur part à ces transformations en profondeur de ce qui fera la société de demain, de savoir, en fait, qu’ils ne sont pas seuls, de se sentir confortés dans leur ca- pacité d’être, à leur échelle, agents de changement social, selon cette logique si spécifique à ce mouve- ment articulant transformation personnelle et trans- formation sociale ;
- donner plus de visibilité à ces valeurs et pratiques sociales innovantes, permettre aux uns et aux autres qui y participent de se reconnaître, de se rencontrer et de nouer des alliances au gré de leurs désirs et de leurs besoins, de constituer des réseaux entrecroisés ouverts et fluides, bref d’innover aussi dans le champ des pratiques organisationnelles et de l’action collective pour porter plus haut et plus loin leur énergie transformatrice.