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Quelles alternatives humaines à la crise ?



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Les contraintes écologiques nous tombent dessus avec une violence inouïe

Entretien avec Jean-François Lemarchand

Fondateur et patron de la chaîne de magasins Nature et Découvertes, François Lemarchand et son épouse Françoise, ex-fondateurs de Pier Import, ont un formidable sens des affaires et ont réussi au-delà de toutes leurs espérances. Mais ce ne sont pas des capitalistes béats, ils ne se satisfont nullement du monde tel qu’il est. Amoureux passionnés de la nature, ils n’ont pas tardé à mettre une partie non négligeable de leurs bénéfices dans une fondation, qui soutient un nombre important d’initiatives et d’ONG écologiques et qui mène elle-même toutes sortes d’actions pédagogiques pour éveiller la « conscience verte » des humains d’un siècle fondamentalement urbain. Pionnier concret de la mutation écologique depuis plusieurs décennies, François Lemarchand nous est un interlocuteur privilégié pour parler du lien entre économie et écologie. L’essentiel de l’entretien qui suit a été enregistré avant la grande crise économique, en octobre 2007. Les données restent en grande partie valables, mais à condition de les relire à travers le filtre du bref entretien que nous plaçons en préambule, enregistré, lui, fin octobre 2008, alors que le monde économique vacille.

(JPG)
F. Lemarchand

Nouvelles Clés : Rendre le capitalisme et toute l’économie plus écologiques, comme vous le disiez fin 2007, cela reste-t-il d’actualité avec la crise économique ?

François Lemarchand : Oh là là, contrairement à ce que s’imaginent les esprits lents, plus que jamais ! Nous n’avons carrément plus le choix. C’est la SEULE solution. Le monde de demain sera écologique et humaniste. Quoi qu’il arrive, si nous voulons encore exister sur cette Terre dans les années qui viennent, il va falloir mettre les bouchées doubles pour faire advenir le nouveau paradigme. Mais nous savons désormais que ça va nous coûter horriblement cher. Nous allons beaucoup souffrir. Et ceux qui vont le plus souffrir sont malheureusement les plus démunis, les plus pauvres.

NC : Que nous allons souffrir, les visionnaires de l’écologie le disent depuis au moins quarante ans. Mais qu’est-ce qui a changé, en cet automne 2008 ?

FL : La crise économique est tellement violente, tellement rapide, qu’au lieu d’entreprendre la réforme écologique de l’économie avec un minimum de dégâts, la casse sociale va être épouvantable. Nous sommes contraints de devenir plus verts, c’est obligatoire, mais ça va se faire à toute vitesse et dans la douleur absolue. C’est parti, on y va. Tous les délais ont été mangés. En quelques semaines, l’espace-temps s’est raccourci de façon incroyable. On pensait qu’on allait pouvoir mener ça en une dizaine d’années. Je pense que nous allons devoir muter en deux ans. Et cela va se faire avec des dégâts colossaux, parce que des tas de gens, d’entreprises, d’entrepreneurs, de travailleurs ne sont absolument pas prêts. Ça va être terrible et, comme toujours, ce sont les plus faibles qui vont payer le plus. Prenez simplement le secteur automobile. En dix ans, les entreprises avaient une chance de s’en sortir en s’adaptant au monde écologique, comme l’ont fait les Japonais de Toyota, les premiers à avoir inventé à temps une voiture électrique ou hybride. En deux ans, c’est impossible. La moitié des boites, par exemple Ford ou General Motors, risquent fort de se casser tout simplement la figure. De mourir. Imaginez le trou que ça va faire, des centaines de milliers de chômeurs, la réaction en chaîne des sous-traitants en faillite... Voilà l’histoire et c’est dramatique.

La crise économique a tout fait exploser en un minimum de temps. Plus personne ne peut nier que ce monde fonctionne sur un modèle totalement obsolète : nous n’avons plus assez de ressources, nous excédons très largement les capacités de la planète à se régénérer. On a vu cette vague de hausses de prix des matières premières, des denrées agricoles, du pétrole. Tout le monde voit bien qu’il n’y en a plus assez pour tout le monde, qu’on va se battre pour les dernières gouttes de pétrole, pour les gisements d’eau non polluée, etc. Il faut donc dès maintenant réadapter toute notre façon d’être et de faire. Nous entrons dans l’ère des ressources rares, l’ère écologique à tous points de vue : naturel, économique, humain. C’est un changement de civilisation.

NC : Je suppose que même vos magasins Nature et Découvertes sont contraints de changer...

FL : Nous sommes tellement dans ce mouvement de changement que nous n’avons pas trop de problèmes. L’une des choses sur laquelle nous travaillons le plus, c’est de redéfinir l’acte de consommation. Tant qu’ils existeront, les humains consommeront. Mais dans le contexte écologique qui s’impose désormais à nous, ils vont vouloir et devoir consommer de plus en plus d’immatériel. C’est l’idée de consommer du matériel qui commence à devenir désagréable aux gens. On aura évidemment toujours besoin de supports matériels, mais sur ces supports vont venir se greffer des quantités de plus en plus énormes d’immatériel : du plaisir, de l’échange, du lien social, du savoir, de l’éducation, du bonheur. Il faut donc entièrement redéfinir ce que sera la consommation demain. Cela fait longtemps que nous en avons pris conscience et nous y travaillons en permanence. Quand je vends un nichoir à oiseaux, je vends certes quelques morceaux de bois, mais surtout une connexion avec le monde naturel, un émerveillement. En dehors des objets de pure survie (l’alimentation surtout), les objets proposés par le marché du monde à venir doivent absolument ouvrir à des dimensions supérieures. C’est ce que j’appelle la consommation immatérielle de demain.

De la même façon, le commerce va devoir revoir sa copie. Depuis quarante ans, on a mis des robots partout. C’est sans doute valable dans les filières très pénibles, comme le travail à la chaîne ou dans les mines, mais il y a des tas de secteurs où c’est une catastrophe. Il faut remettre des personnes à la place des robots, parce que les gens viennent chercher de l’humain quand ils entrent en contact avec n’importe quelle activité de commerce. Commercer, c’est échanger des propos, des regards, des émotions, pas seulement de la matière et de l’argent. Il va falloir y revenir. Sinon nous sommes morts. Tout, absolument tout est à revoir. Et cela va se faire à une vitesse folle.

NC : Il y a un an, nous nous disions que le business vert représentait désormais un fantastique Eldorado...

FL : L’expression est désormais déplacée, parce qu’elle sous-entend une sorte de bonheur, alors que nous allons vers la souffrance. Et le problème, voyez-vous, c’est que la perspective d’un monde plus écologique et plus humaniste, à l’issue de cette phase dramatique, cette perspective est évidemment un pari. Un pari optimiste. La dernière fois qu’une crise de cette ampleur s’est déclarée, le résultat, vous le connaissez : ce fut la seconde Guerre Mondiale. C’est une hypothèse qui existe aussi. Ce qui est sûr, c’est que le jeu mondial a été jeté par terre et qu’actuellement, on rebat les cartes. Des esprits d’avant-garde, comme le prospectiviste belge Mark Luyckx, disent que nous entrons dans la « société de la connaissance » et que, pour s’en sortir, il nous faut un gouvernement mondial. Qui a raison ? Actuellement tout, absolument tout, peut arriver. C’est pourquoi je me garderai bien de crier « Cocorico, vive le monde écologique ! » Même si je suis persuadé qu’on y va. Mais ça va faire très mal. Humainement, il va y avoir beaucoup beaucoup de souffrance.

Ces très importantes corrections une fois intégrées, l’entretien que nous avions eu, il y a un an, demeure intéressant et donne des clés importantes pour envisager la mutation verte de l’économie.

L’écologie peut être un nouvel Eldorado... mais comment changer quatre fois plus vite ?

Entretien enregistré en octobre 2007

Nouvelles Clés : tout d’un coup, le business vert semble se développer très vite !

François Lemarchand : Depuis un an, c’est fou ! Je suis assiégé par les journalistes, qui veulent comprendre : « À Nature et Découvertes, vous êtes aux avant-postes, vous êtes dans le business et vous êtes vert, alors c’est quoi ? » Que dire ? Si vous prenez un peu de recul, il ne vous a pas échappé que nous sommes en fin de la phase industrielle qui a porté l’Occident depuis deux cents ans, avec ses progrès à outrance sans aucun coût collatéral à payer (l’empoisonnement et l’épuisement de la planète). Depuis quelques années, on sait parfaitement bien que ça ne peut plus tourner. Et chacun est conscient que nous nous trouvons de plus en plus figés dans une perte général du sens. Du coup, nous sommes une armée qui perd ses officiers, car ceux-ci désertent. Les élites ne veulent plus travailler. C’est tout un monde qui se délite. Les Occidentaux ne se sentent pas heureux. La société industrielle ne satisfait plus nos besoins fondamentaux.

Et puis on a commencé à voir ce qui se passait vu du dehors, depuis l’espace. Les satellites l’ont permis. Et ça a donné un constat très alarmiste, l’eau douce va nous manquer, mille catastrophes ont commencé à nous tomber dessus.

Or, c’est récent, cette prise de conscience. Les premiers critiques virulents, Ivan Illich, Jacques Ellul, Pierre Rabhi, sont nos contemporains. Que disent-ils ? « Revenons à la simplicité ! » Bien sûr, aussitôt, un tas de gens hurlent à la mort : « Ils veulent nous faire revenir à la chandelle ! » - en 2007, on nous le dit encore ! Alors qu’il s’agit d’inventer un autre modèle de société. L’idée qu’il nous faut lancer un « développement durable » est très récent. Et c’est très novateur : une économie durable pourrait créer une nouvelle prospérité. La révolution écologique peut créer de la richesse.

NC : Il y a plus d’un milliard d’années, la pollution d’alors, l’oxygène, qui est le déchet des bactéries, a failli éradiquer toute vie de la planète. Finalement, c’est l’inverse qui s’est produit : à partir de ce poison mortel a démarré une nouvelle forme de vie, les procaryotes, c’est à dire nous, qui au contraire aime l’oxygène. Donc, un formidable nouveau business peut se nourrir de la pollution. Cela dit, des libertaires comme Murray Boockchin ou les frères Odum le disaient déjà dans les années 60.

FL : Ils le disaient, mais généralement en jouant petit filet, petit bras. Jusque très récemment, l’écologie était une contrainte qui faisait que, dans l’esprit des gens, on allait être obligé de vivre moins bien. Moins heureux, parce que c’était toujours moins, moins, moins. Et puis des tas d’inventions sont sorties, montrant qu’on pouvait créer de la richesse en étant écologique et que finalement, ça n’était pas du tout contradictoire avec une vie meilleure, puisque la règle étymologique de l’économie, finalement, c’est de faire plus avec moins, d’être économe. Vous savez, les ingénieurs aiment les prouesses technologiques. Il faut leur donner des cahiers des charges drastiques ; si vous leur dites : « Fais-moi rouler une bagnole avec 2 litres au 100 km », ils commencent par rigoler - comme ils le faisaient encore au début des années 2000. Mais si vous êtes un entrepreneur optimiste et que vous leur dites chiche, eh bien, ils le font ! L’homme a une capacité d’adaptation extraordinaire. Pour l’écologie, on ne s’était pas rendu compte du problème : d’abord, on l’a nié, ensuite on s’est senti écrasé, sans voir que l’on pouvait très concrètement s’en sortir, ni que ça pouvait même devenir très amusant. D’un coup, ces dernières années, s’est produite une cristallisation positive. La nouvelle prospérité est là... et sans matière première ! Jusque-là, il fallait utiliser un maximum de matières première, alors que là, c’est l’inverse ! Finalement, on peut créer de la richesse sans épuiser la terre. C’est ainsi que s’est produit un déclic. D’excellents éléments ont servi de catalyseurs : le film dAl Gore est fantastique, il fait naître des tas de mouvements. En France, c’est Hulot qui joue ce rôle. Du coup, le discours écologique est devenu acceptable, parce que c’est devenu un discours de progrès, ce qu’il n’était pas jusque-là.

NC : C’est à la fois technique et humain. Nous en avons parlé avec des élèves d’HEC aussi bien que de Polytechnique. Une forte minorité d’entre eux est en mutation, se tournant vers le business éthique, le micro-crédit ou les énergies renouvelables. Et quand on leur dit qu’ils ne sont pas réalistes, ils répondent : « Nous préférons raisonner avec sept milliards de clients qu’avec seulement un milliard et demi ! » Du coup, ce sont les capitalistes classiques qui jouent « petit filet, petit bras » !

FL : Vous avez raison. Et c’est aussi une nouvelle vision de l’organisation humaine. Opérer la révolution écologique, cela veut aussi dire faire sauter la vision pyramidale de la hiérarchie. L’internet a été un outil formidable dans la mutation transversale ; on fait les choses ensemble, chacun apporte une pièce du puzzle. Muhammad Yunus et sa Grameen Bank, c’est ça : il se crée des réseaux d’entraide en permanence autour de nouveaux projets. Quand le projet est fini, on se dissout, il n’y a aucune raison que la structure subsiste. Finalement, le monde est en train de fonctionner par du lien et du réseau, il n’y a plus la personne en haut qui sait tout, tous les gens s’irriguent les autres et créent une dynamique. Et souvent, je pense à Teilhard de Chardin : sa vision de la noosphère devient d’une incroyable actualité.

NC : Oui, mais alors tout devient économique. L’écologie entre dans le marché. Or, d’une certaine façon, c’est la croissance économique qui a tout détruit ! Certains visionnaires, en marge de notre monde, maudissent les propos que nous sommes en train de tenir : nous nous réjouissons d’une destruction à venir ! Notre ami Pierre Rabhi, par exemple, ne dit pas autre chose...

FL :Attendez ! Je ne suis pas du tout certain que le nouveau schéma du capitalisme vert, auquel tout le monde s’est rallié, parce qu’il est séduisant et pas trop radical, réussisse. Pourquoi ? Parce que l’homme veut tout avoir et ne rien sacrifier. Parce qu’il y va y avoir un effet rebond énorme. J’avais une voiture qui faisait du 12 litres aux 100 et qui polluait. Maintenant, j’ai une hybride qui fait du 5 litres aux cent, Alléluia ! Je vais pouvoir rouler deux fois plus ! J’ai une lumière solaire sur mon toit, je la laisse donc ouverte en permanence, etc. Tout progrès économique crée du rebond. Économiquement, c’est bon, parce que ça fait tourner la machine ; mais d’un point de vue écologique, quand on observe les équilibres généraux, ça ne règle sans doute pas grand chose. Quand on pense que, pour répondre aux critères de Kyoto, il faudrait diviser par quatre nos émissions de CO2, on n’est pas sorti de l’auberge ! Pour le moment, on arrive à peine à stabiliser... Mais d’un autre côté, on ne pouvait pas faire autrement, parce que passer directement au rêve de simplicité volontaire de notre cher Pierre Rabhi... je crains hélas non seulement que ça soit impossible, mais que toute mesure globale concrète allant dans ce sens, se retournerait vite en effroyable effet pervers.

NC : Parce qu’on aurait les Khmers Verts au pouvoir ?

FL : On peut le dire comme ça. Surtout dans les pays sous-développés, qui n’ont jamais connu notre mode de vie et n’aspirent qu’à une chose, c’est à y aller. Cela dit, à titre personnel, je me sens proche de Pierre Rabhi, mais en tant que chef d’entreprise ou de responsable politique, je ne peux pas faire autrement que de tenter le développement durable... sans être du tout sûr que ça marchera. L’idéal serait évidemment que chacun retrouve une simplicité de vie et une indépendance personnelle, pour contrôler sa vie et son temps. Mais c’est là l’affaire d’une mutation culturelle de fond, qui ne peut pas se décréter.

NC : Qu’est-ce qui peut accélérer cette mutation ? De nouveaux modèles humains, séduisant les réseaux mondiaux ? Des « people » montrant qu’on peut être glamour dans la simplicité ? Des stars et des producteurs d’image, qui prendraient conscience de leur énorme responsabilité ?

FL : Non, non, ce n’est pas ça. La mutation dont je parle, il s’agit de l’accepter en profondeur, à titre personnel. Il s’agit de faire une révolution intérieure personnelle. Mais peut-on le faire en rejetant un système qui renâcle ? Pas évident.

NC : Comme dit le journaliste Upton Sinclair, que cite David Servan-Schreiber dans son nouveau livre, Anticancer : « Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un dont le salaire dépend du fait qu’il ne comprend pas. » À mes enfants, je suis obligé de dire que nous, les soixante-huitards, les jeunes des années 70, nous avons eu cette grande chance de pouvoir vivre « chic , « classe », « créatif »... sans un rond. On pouvait partir en Inde, monter une communauté, ou concocter la révolution sans argent. Aujourd’hui, c’est nettement plus dur. L’idéologie dominante imbibe tellement les cerveaux que désormais, celui qui n’a pas de fric est facilement vu comme un looser et rien d’autre.

FL : Et puis le temps qu’on nous donne pour changer les choses est devenu terriblement court, comparé à celui qui est normalement nécessaire pour changer les gens. J’en suis ébahi. Je ne sais pas par quel progrès technologique énorme nous pourrions réussir. Prenez le bio. Tout le monde dit qu’il faut manger bio. Or, c’est 1,5% de l’agriculture française ! La France est une gigantesque ferme d’agriculture intensive ! Il faut donc virer la PAC européenne et faire un transfert des soutiens de l’intensif vers le bio. Combien de décades faudra-t-il pour tout changer ? L’alimentation représente 12% du budget des Français, vous allez le faire passer à 30% ?! Il y a devant nous des révolutions incroyables, dont nous n’avons pas encore pris la mesure. La révolution écologique n’est encore un gadget. Les gens n’ont pas encore intégré la profondeur des changements qui vont être exigés de chacun de nous. Ce ne sera pas juste acheter une voiture électrique ou des vêtements en coton bio ! C’est beaucoup plus profond que ça ! Il faut changer tout, tout, tout.

NC : Il faudra donc des pressions extérieures énormes, des cataclysmes, des épidémies, des guerres...

FL : Il est certain que le danger a toujours fait bouger les gens. Les événements dramatiques. Sinon on reste chloroformés. La vitesse de transformation actuelle est beaucoup trop lente. Savez-vous que dans les trois dernières années, les entreprises françaises ont baissé de 20% leurs émissions de CO2 ? C’est énorme. Donc elles savent le faire. Mais il faudrait que ça aille encore beaucoup plus vite que ça. Sauront-elles ? À Nature et Découvertes, nous avons une comptabilité verte : on calcule en termes de finances, mais aussi de CO2. Nous faisons beaucoup d’efforts. Au premier trimestre 2007, nous avons augmenté notre activité de 14% et baissé de 8% nos émissions de CO2, autrement dit la baisse réelle de GES a été de 22%. Mais une division par quatre, je ne vois pas où je vais la trouver ! Ou alors c’est du nucléaire partout !

NC : La pression peut-elle devenir telle que des « poches d’inventivité » se révèlent ?

FL : Je ne sais pas. En ce moment, c’est le far west ! On a ouvert la frontière verte et les jeunes gens à l’esprit entreprenant découvrent qu’il y a des milliers de choses à faire. Ils s’en donnent à cœur joie !

NC : Comme avec ces nouveaux matériaux photoélectriques à base d’alliages nouveaux...

FL : Au MIT de Boston, ils ont trouvé qu’on pouvait avoir des rendements dix fois plus forts, grâce aux nanotechnologies.

NC : Les révolutions technologiques commence souvent par des gadgets...

FL : C’est parfois aussi l’inverse. Nos lampes à manivelle et dynamos, qui se vendent comme des petits pains, à l’origine, avaient été pensées pour des Africains, à la demande de Nelson Mandela. Avec une grosse dynamo, en trois tours de pédales, vous obtenez vingt minutes d’autonomie électrique. Il y a incontestablement aujourd’hui une volonté générale de « faire quelque chose ». Je salue cet état d’esprit. Mais serons-nous assez rapides pour répondre aux défis ? Je suis un peu dubitatif. Il faut aller plus loin que le gadget et au-delà d’une petite classe de privilégiés, évolués parmi les évolués. Si les Français se mettent au vélo et à la voiture hybride, mais qu’un milliard et demi de Chinois se mettent à la vieille voiture à essence, nos efforts ne servent à rien.

NC : Le problème, c’est que, quand l’humain s’organise, il est rationnel et standardise tout, s’opposant ainsi spontanément à la biodiversité...

FL : Quand on s’organise, on reste dans le paradigme et on ne fait pas la révolution... Il faut casser le moule et que quelqu’un de génial montre un nouvel exemple à suivre. Savez pourquoi j’attends avec curiosité ce que va faire Sarkozy en matière écologique ? Comme candidat, il a été le plus mauvais élève de la classe en écologie. Son programme a été noté 7,5 sur 20 par les experts. Du coup, il a été vexé comme un pou, parce que c’est un garçon qui déteste perdre. Du coup il a étudié le dossier vert à fond. D’habitude, il ne demande l’avis de personne. Mais là, comme il n’y connaît rien, il s’est dit qu’il allait faire le Grenelle de l’environnement. C’est comme ça que la chose a commencé...

Je suis administrateur de plusieurs ONG et je participerai donc activement à cette réunion, où se retrouveront deux cent cinquante experts, autour de six grands sujets. Il s’agit surtout d’édicter des procédures générales de gouvernement. Ce ne sont pas les États qui vont diriger les choses, ce sont les individus et les entreprises : ceux qui ont le pouvoir. Par contre, l’État peut apporter un encadrement général, notamment par la fiscalité, c’est-à-dire par le porte-monnaie et par des règles générales importantes, notamment sur l’habitat. Mais l’État ne va pas donner l’exemple ! Ils seront les derniers à changer.

NC : Qu’est-ce qui peut sortir du Grenelle de l’écologie ?

FL : Si vous mettez des gens autour d’une table, vous prenez leur plus petit dénominateur commun. Les décisions révolutionnaires sont le fait d’une personne qui décide seule : « On y va ! » Le consensus par contre rabote vers la moyenne. Ce qui est quasiment déjà acquis, c’est la fiscalité, qui est débile dans les transports, gros bouffeurs d’énergies fossiles et producteurs de GES. Ça sera donc taxé. Le secteur qui devrait morfler le plus, c’est le transport aérien, horriblement polluant et bien moins taxé que la route : le kérosène des avions coûte dix fois moins cher que l’essence ou le fuel que vous mettez dans votre voiture, vous trouvez ça normal ? Il faut taxer. Les Compagnies aériennes vont hurler... et se retourner vers Boeing et Airbus... qui seront obligés de diviser par deux la consommation d’énergie - et ça, ils savent le faire.

NC : Arrêter le taxer le travail, mais taxer la pollution ?

FL : C’est ça, par la TVA. Il faut taxer les matières premières non renouvelables, les produits polluants et détaxer la gamberge, l’intelligence, ce qui ne voyage pas, ce qui est proche, c’est pour taxer les exportations. Notre modèle fiscal est totalement périmé, c’est du XIX° siècle, fondé sur le travail posté. ..

NC : Quels seront les pires freins ? L’inertie générale ? Le lobby agro-alimentaire ?

FL : Faire sauter la PAC européenne sera un gros morceau. Imaginez, depuis Pisani, ce monument ! Le remembrement, les engrais, les machines, les soutiens du marché. En cinquante ans, ça a révolutionné toute l’agriculture.... Hélas, une révolution peut finalement s’avérer néfaste, nous le savons bien. Prenez les OGM : pour certains, c’est la panacée. Mais les effets seconds sont terribles, la manipulation génétique conduit à une dépendance accrue de l’agriculteur et à une chute de la biodiversité.

NC : Même paradoxe avec le nucléaire...

FL : Le nucléaire annule tout débat sur l’énergie en France. On ne peut pas à la fois demander une réduction de l’utilisation des énergies fossiles, une baisse des gaz à effet de serre, et réclamer la fin du nucléaire qui ne ferait que les augmenter. Remplacer ça par des biocarburants, c’est pire, avec tout le pays couverts de champs intensifs... On a le nucléaire, on ne va pas le quitter de sitôt ! Il nous permet de sortir des énergies fossiles. Ensuite seulement, on verra quoi faire. Il nous fait gagner vingt ans. Ça me sépare évidemment de mes copains de Greenpeace et compagnie. Mais on ne peut pas dire tout et le contraire de tout ! Ou alors on rejoint Pierre Rabhi dans la décroissance... Je suis d’accord sur d’autres poins. Fondamentalement, ils disent que nous consommons trop. C’est vrai. Et c’est fou, parce que toute la logique de l’entreprise - la mienne comme les autres - est de vous faire consommer le plus possible.