Sommaire du dossier :
Y a-t-il une vie après la démocratie ?
Est-ce possible : 38% de nos concitoyens seraient des créateurs et des innovateurs ? À leur tête, les Créatifs Culturels (17%) répondent simultanément à six critères qui font d’eux les esprits les plus éclairés de notre temps. On connaissait l’étude américaine sur le sujet [1]. La française est parue début 2007 [2]. Vous y reconnaissez-vous ?
La crise du politique est mondiale. Même si les problèmes se posent très différemment selon que l’on vit en Chine, en Europe ou en Afrique, certaines données s’imposent transversalement à tout le monde. Par exemple le pouvoir grandissant des entreprises multinationales, plus fortes que beaucoup d’États, et bientôt que tous les États, pose forcément aux citoyens du XXI° siècle, où qu’ils vivent, la question du pouvoir politique hypothétique qui saura s’imposer aux puissances économiques de demain. Celui-ci sera au minimum « régional » (c’est-à-dire européen, sud-américain, africain, etc.), mais surtout, à terme, mondial. Vaste sujet. Une ONU véritablement souveraine verra-t-elle le jour dans des délais raisonnables, avant que le ciel ne nous tombe sur la tête ? Qui peut le dire ? Ce gigantisme politique, quelque peu effrayant, mais obligatoirement à l’ordre du jour des générations à venir, suppose, à l’autre bout de l’éventail, en contrepoids (microcosme permettant un macrocosme), des formes de pouvoirs locaux très vivants, très enracinés, dont la démocratie participative expérimente depuis quelques années différentes variantes, à Saint Paul de la Réunion par exemple (voir l’article qui lui est consacré dans le même dossier). Ces formes locales, où la dimension politique retrouve ses origines et son sens, présupposent - et en même temps induisent, dans un cercle dialectique vertueux - une société civile évoluée, tissée de liens multiples. Un humus humain riche et varié. Un niveau de conscience à la hauteur des nouveaux enjeux. Une humanité qui sache, comme les premiers astronautes de retour du cosmos en exprimèrent spontanément le besoin, à la fin des années 60, eux qui avaient vu, les premiers, notre Terre de loin, « penser globalement et agir localement. »
Cette humanité existe. Elle est en plein jaillissement. Sous des formes extrêmement diverses. Côté Sud, des chercheurs comme la sociologue marocaine Fatema Mernissi ou son compatriote, l’économiste Hassan Zaoual, professeur aux universités de Dunkerque et de Rabat, ont su montrer de quelle façon les « économies informelles », comme les appellent par défaut les universitaires occidentaux, révèlent des êtres et des relations, à la fois enracinés dans des « Sites » et reliés à la planète, qui tissent, mine de rien et quoi qu’en pense - ou n’en pense pas - les détenteurs officiels du savoir, une trame microscopique (à laquelle s’adapte désormais, par exemple, le microcrédit), qui permet à plusieurs milliards d’humains de survivre. On ne saurait trop convier les citoyens du Nord à prendre connaissance du travail de ces penseurs du nouveau Sud (cf l’article sur Hassan Zaoual).
Le Nord aussi évolue. Notre intention est d’évoquer ici une forme d’humanité nouvelle, récemment repérée en Occident et qui, apparemment, pèse lourd, puisqu’elle représenterait entre un sixième et un quart des populations nord-américaines et européennes.
Au début des années 90, quand le sociologue Paul Ray (Philadelphie) et la psychologue Sherry Anderson (Toronto) décidèrent de sonder la population américaine, pour savoir combien de « mutants » elle comprenait, porteurs d’une culture nouvelle, ils s’arrêtèrent à quatre critères : 1°) intégration des valeurs féminines, 2°) mise en pratique des impératifs écologiques (sur l’environnement et sur soi), 3°) ouverture à des comportements de coopération (sociale et internationale), 4°) reconnaissance de la nécessité d’un travail d’introspection (de la psychologie à la spiritualité). Il s’avéra que les citoyens américains respectant ces quatre critères étaient 24%, chiffre étonnamment fort, qui constituait un scoop : un quart de la population US avait donc abandonné la culture officielle (individualisme + capitalisme + divertissement), pour vivre dans un nouveau monde - ce que ne révélait pas l’arrivée au pouvoir simultanée de la tribu Bush. Pourtant, très peu de médias parlèrent du phénomène (Nouvelles Clés y a consacré un dossier). Ray et Anderson avaient baptisé Cultural Creatives (littéralement « créateurs de culture »), ces mutants se démarquant des générations précédentes et qui - surprise - ne se rendaient absolument pas compte de leur importance, persuadés de n’être « que 5% ». Comme si la mutation se faisait inconsciemment, malgré eux.
Quinze ans plus tard, commencent à sortir les résultats d’études équivalentes, menées en Europe sous le parrainage du Club de Budapest. Des recherches ont été lancées en Hongrie, Allemagne, Pays Bas, Norvège, Italie, Japon... La France vient de rendre sa copie, grâce à l’éditeur Yves Michel, qui a bataillé dur pour réunir les fonds nécessaires. L’enquête a été réalisée par l’Association pour la biodiversité culturelle, sous la direction du sociologue Jean-Pierre Worms, directeur de recherche au CNRS et président de l’Observatoire de la démocratie locale de la mairie de Paris. Le gros du travail a été mené par Florence Morgen, spécialisée dans les sondages [3], conseillée par Éric Seulliet et Anne Drevon.
Aux quatre critères de l’étude américaine les enquêteurs français en ont rajouté deux : 5°) prééminence de l’être sur l’avoir et le paraître (l’aliénation de la société de la consommation et du spectacle prenant une ampleur jamais vue), 6°) ouverture aux autres cultures (métissage et communautarisme devenant des données décisives). Sont donc « Créatifs Culturels en France », les personnes répondant positivement aux six critères. Les résultats sont parus au début de l’année : 17% de nos concitoyens seraient porteurs d’un projet de société réellement créatif et nouveau.
Plusieurs remarques. D’abord, les CC (ou « Créa Cul » comme on les a déjà surnommés sur Canal+) sont à 64% des femmes, ils sont jeunes (68% ont de 18 - 49 ans), plutôt aisés (20% de revenus supérieurs à 45 000 euros), mais ils sont plus nombreux à vivre sur ces revenus (pour 30%, leurs foyers comptent quatre personnes et plus). C’est au sein des CC que l’on trouve aussi la proportion la plus importante de personnes séparées ou divorcées (14% contre 10% dans la population française) et le plus de foyers avec enfants (70% contre 61%).
Ensuite, ce ne sont pas du tout des marginaux. À une journaliste un peu dédaigneuse, qui lui demande : « Quelle différence avec des babas cools des années 70 ? », Jean-Pierre Worms répond : « La grosse différence, c’est que les mutants des années 70 étaient minoritaires dans tous les secteurs où ils créaient du neuf, se démarquant totalement de la population globale. Alors que, sur les six critères qui les définissent, les CC sont suivis par plus de la moitié des gens. Par exemple, aujourd’hui, au moins 60% des Français sont plutôt favorables aux valeurs féminines pour gérer la société. Les CC, eux, y sont favorables à 93%. Même chose pour l’écologie : 72% des Français admettent désormais que la préservation de la nature est essentielle ; sur certains thèmes, les CC le font à 100% ! Autrement dit, ce sont des leaders d’opinion : ils sont en pointe sur tous les secteurs d’innovation, et le gros des troupes les suit ! » Florence Morgen précise : « Les CC sont en pointe SIMULTANÉMENT sur les six critères que nous avons retenus. Retirez un seul de ces critères, et vous vous retrouvez dans un courant social différent. »
Exemple frappant de ce passage à un autre courant quand on retire un critère : celui des Alter Créatifs (AC). Après beaucoup d’hésitation, les enquêteurs ont dénommé ainsi une population en tous points semblable aux CC, sauf qu’elle ne se reconnaît pas dans le critère n°4 : « Reconnaissance de la nécessité d’un travail d’introspection »... surtout si ça débouche sur la spiritualité, à laquelle ces gens-là sont allergiques (ils sont également moins nombreux à se reconnaître dans l’impératif de coopération). Dans l’étude américaine, Ray et Anderson avaient déjà remarqué que, plus on s’approchait de l’épicentre du phénomène CC, plus la population avait tendance à se féminiser et à s’ouvrir à la spiritualité ; alors qu’inversement, plus on se situait en périphérie, plus la proportion d’hommes augmentait, avec une nette réticence devant l’introspection psy et, davantage encore, spirituelle. En France, il ne s’agit pas d’une périphérie, c’est carrément un groupe entier ! Les AC sont également plus masculins, et plus nombreux que les CC : 21% - ce qui (bonne nouvelle) signifie qu’au total, 38% de nos concitoyens peuvent être considérés comme « socialement créatifs » ! Mais pour les enquêteurs, pas de doute : les CC constituent bien la fine pointe des innovateurs, les réticences des AC quant à l’introspection (psy ou spi) les rattachant, psycho-sociologiquement, aux attitudes conservatrices. Commentaire de Jean-Pierre Worms : « On retrouve là, sans surprise, le vieux clivage français laïc/religieux... » À ceci près que, si la plupart des CC reconnaissent l’importance d’avoir une « vie intérieure » ou « spirituelle », ils sont une majorité à ne pas se reconnaître dans une Église établie et accordent volontiers de la valeur à l’idée de « spiritualité laïque ». Le « vieux clivage » est donc lui-même en mutation.
À côté des CC et des AC, l’enquête distingue trois autres courants, représentant donc 62% de la population et se retrouvant, selon les auteurs, en « posture de rigidité face aux problèmes actuels » : 23% sont « Protectionnistes Inquiets » (PI), 20% « Conservateurs Modernes » (CM) et 18% « Détachés Sceptiques » (DS). Cela dit, même eux sont forcés de s’ouvrir : les PI aux impératifs écologiques, les CM à la redistribution des richesses contre la pauvreté, les DS à l’ouverture multiculturelle. Mais aucun de ces courants n’est en mesure d’appréhender le monde qui émerge. Les nouveaux gouvernants ont tout intérêt à écouter les CC ! Très sceptiques sur les partis, ces derniers sont pourtant les plus politiques des Français.
La genèse des Créatifs Culturels n’a rien de mystérieux. Leur émergence semble cependant avoir traversé une sorte de tunnel d’une vingtaine d’années - de la fin des années 70 à la fin des années 90 - au cours desquelles, notamment du fait de la chute de l’empire soviétique, le modernisme le plus arrogant s’est cru autorisé à caracoler dans le monde entier, comme s’il n’existait désormais plus que lui, face à quelques poches traditionalistes forcément en voie d’extinction. C’était oublier que les humains ne sont pas forcément des amnésiques et qu’un ensemble de mouvements apparus dans les années 50, 60 et 70 avaient laissé des germes extrêmement puissants dans la conscience collective. L’Émergence des Créatifs Culturels montre en effet de façon impressionnante une convergence inexorable entre les “descendants” de 2ème ou 3ème générations des :
mouvements pour les droits civiques,
mouvements féministes,
mouvements de soutien aux peuples colonisés en révolte,
mouvements pacifistes,
mouvements écologistes,
mouvements pour l’éveil de la conscience,
mouvements de psychothérapie humaniste.
etc.
Pour les Français, le démarrage remonte au Quartier Latin de Paris, dans le mouvement existentialiste et le soutien aux mouvements de libération anticolonialiste... Pour les Américains, tout commencerait plutôt dans le Greenwich Village de New-York et dans le nord de San Fransisco, puis à Big Sur (avec son institut Esalen à partir de 1962), avant de s’étendre à tous les campus universitaires en révolte contre la guerre du Viet Nam...
Il est impossible de donner ici ne serait-ce qu’un résumé des innombrables informations apportées par Paul Ray et Sherry Ruth Anderson dans leur étude. Particulièrement surprenante (du moins pour nous, Européens, qui ne pouvons nous empêcher de caricaturer les Américains), est l’extrême lucidité des créatifs culturels vis-à-vis : des médias (généralement reconnus comme tellement imbibés d’idéologie moderniste, triomphante ou cynique, qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils intoxiquent autant qu’ils informent) ;
des leurres de la pub et de la société de consommation, qui ont fini par tout chosifier et tout transformer en spectacle et règne du faux ;
des manipulations des grands groupes économiques, qui sabotent les alternatives économiques « douces » (on lira le cas exemplaire de l’hypercar, voiture écologique à hydrogène), ou qui, plus pervers, sponsorisent des actions écologique ou d’éveil de conscience psycho-somatique, alors qu’ils sont par ailleurs, sous des biais infiniment plus importants, d’énormes pollueurs, assassins de biodiversité, et pourvoyeurs en cancers de toutes sortes (des cas précis sont cités, cibles notamment du mouvement des femmes ayant souffert un cancer du sein).
Ces données se retrouvent - mais cela nous étonne moins - dans l’étude menée par Jean-Pierre Worms et l’Association pour la Biodiversité Culturelle...
Essentielle à ceux que l’enquête présente comme les plus dynamiques du mouvement, l’approche spirituelle est certainement la plus difficile à intégrer dans la grille moderniste des médias et des politiques. Pourtant, s’il a fallu vingt ans pour que les mouvements “contre la guerre” deviennent des mouvements “pour la paix”, ou les mouvements “anti-mecs” des mouvements “pour de nouvelles relations hommes/femmes”, c’est que le catalyseur de ces métamorphoses est très souvent venu de la spiritualité et de la psychologie humaniste, dont l’intégration ne peut se faire que lentement.
« En effet, écrivent Ray et Anderson, il faut beaucoup de temps pour bien saisir la substance de l’enseignement des mouvements d’éveil de la conscience. On peut se mettre à de nouvelles idées, s’initier à de nouvelles techniques ou se trouver un nouveau hobby en quelques semaines, mais il faut des années, voire des décennies pour se changer soi-même (...) Quand on met côte à côte la popularité croissante d’un mouvement et la lenteur de son cycle d’apprentissage, il est facile de s’arrêter uniquement aux excès de la vulgarisation, la spiritualité “syncrétique” et la psychologie de comptoir dont certains médias adorent se gausser. Mais confondre ainsi la surface du mouvement et sa substance profonde est une erreur. Si l’on veut vraiment comprendre ce qui se passe, il est nécessaire de bien faire la différence entre la masse croissante de ceux qui sont à la recherche de nouvelles sensations, d’un parfum nouveau pour leur vie ou de quelque chose d’authentique d’une part, et d’autre part les adeptes de longue date, qui ont appris petit à petit à vivre une vie “authentique”, à profondément transformer leur existence en fonction de ce qu’ils ont appris. Les deux ensembles ont grandi durant ces quarante dernières années, mais ce sont surtout les débutants qui sont les plus visibles, avec leur population en perpétuelle croissance. »
La grande faiblesse des créatifs culturels, aux yeux de Paul Ray et Sherry Ruth Anderson (Jean-Pierre Worms ne se prononce pas aussi clairement dans l’étude française) : il leur manque la conscience d’eux-mêmes en tant que groupe global. Vu qu’il s’agit des personnes les plus dynamiques et les plus innovantes du pays... c’est qu’il y a un léger problème ! D’où le désir irrésistible des deux auteurs (qui quittent alors délibérément leur statut d’observateurs pour devenir eux-mêmes acteurs) d’inviter les créatifs culturels à pérenniser leurs efforts en passant au stade institutionnel.
Ils voient trois scénarios futurs possibles : 1°) soit le modernisme continue à “mondialiser” ses visions sans rencontrer de résistance réelle, c’est-à-dire d’alternative innovante forte, et le monde plongera à coup sûr dans le chaos et la barbarie ;
2°) soit les créatifs culturels parviennent à s’ériger, sinon en force politique, du moins en interlocuteur institutionnel de poids (à la manière de ce que firent jadis les syndicats) et tous les espoirs sont permis de voir émerger une civilisation nouvelle, aussi différente du modernisme que celui-ci le fut du Moyen-âge ;
3°) soit enfin les créatifs culturels demeurent dans l’ombre, mais réussissent à féconder suffisamment d’instances culturelles, économiques, politiques et sociales pour qu’une part de leurs valeurs et visions soient reconnue, et on entre alors dans une phase de transition plus lente, vers un type de société vraiment nouveau. Le fait est que beaucoup de nouvelles valeurs et attitudes - notamment contre le racisme, pour le respect des femmes ou en faveur de l’environnement - ont peu à peu fini par atteindre les couches majoritaires de la société, et finalement en seulement une génération.
Seulement voilà : institutionnaliser les créatifs culturels, n’est-ce pas contradictoire ? D’un côté, leur tendance à l’engagement social et politique les inciterait certes à transformer leurs revendications, visions et désirs à un niveau organisationnel permettant de les concrétiser collectivement. Mais d’un autre côté, leur sens de la responsabilité est vécu à un niveau si personnel (se défiant de toute obéissance infantile à des règles religieuses ou partisanes) qu’on ne peut strictement pas les imaginer, par exemple, élisant un président des Etats-Unis. Entre les deux s’étale l’immense éventail du tissu associatif, ONG et lobbies divers - encore que le caractère opaque du lobbying jure gravement avec l’authenticité des Créatifs Culturels. Internet s’avère par contre un outil créatifs culturels idéal... Ray et Anderson imaginent toutes sortes de concrétisations possibles de l’univers créatifs culturels, des écoles, des universités, des centres ouverts aux gamins des rues, des réseaux connectés à la planète entière...
Contact américain : www.culturalcreatives.org
Contact français : www.souffledor.fr
À lire : Les Créatifs Culturels en France
[1] The Cultural Creatives. Fifty Million Who Will Change the World, publié en France en 2001 aux éditions Yves Michel, sous le titre : L’émergence des créatifs culturels, Enquête sur les acteurs d’une changement de société.
[2] Les créatifs culturels en France, Association pour la biodiversité culturelle, préface Jean-Pierre Worms, Editions Yves Michel.
[3] L’étude s’appuie sur un échantillon de 1 115 personnes, âgées de 15 ans et plus (601 interrogées en direct, 514 par internet).