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Y a-t-il une vie après la démocratie ?

Cette enquête commence par une énigme. Pourquoi diable les Français ne prennent-ils pas plus souvent l’île de La Réunion comme modèle de référence ? À l’heure où l’un des problèmes clés de l’humanité est de faire coexister pacifiquement des nations, des cultures, des religions différentes, ce petit bout de France de 2500 km2 en plein Océan Indien donne l’exemple de façon formidable, avec ses 800 000 habitants, représentant quasiment toutes les ethnies et toutes les confessions de la Terre et vivant dans une harmonie, que même le très métissé Brésil pourrait nous envier [1]. Situation historique singulière : quand en 1665 des navigateurs français découvrent cette merveille, à 800 km de Madagascar, surgissement volcanique aux flancs couverts de flamboyants, de mimosas et de bougainvilliers, c’est une île déserte. La première population sera constituée d’hommes bretons et de femmes malgaches. Le racisme colonial ordinaire sera donc tempéré, sur l’Ile de Bourbon, comme on l’appellera d’abord. Certes, l’esclavage sévira ici comme ailleurs, dans les champs de café et de canne à sucre. La légende des « cafres marrons » (esclaves en fuite), réfugiés dans les « Hauts » et pourchassés par des chasseurs de prime, résonne jusqu’à nos jours. Pourtant, quelque chose subsistera du métissage originel. Et des histoires circulent encore, sur certains maîtres plus foncés de peau que leurs « noirs »...
Saint Paul est l’ancienne capitale de l’île, sur la côte Ouest, l’endroit historique où les premiers Français ont débarqué. C’est aujourd’hui la troisième ville, après St Denis et Le Port, mais cela reste la plus grande commune, non seulement de l’île, mais de toute la France (seulement dépassée, en superficie, par la commune de Cayenne, en Guyane). À la petite ville côtière elle-même est en effet accolé un immense territoire, qui va de l’atoll de St Gilles, sur l’océan, au cirque vertigineux de Mafate, inaccessible aux voitures. Voilà pourquoi St Paul compte aujourd’hui trente-deux conseils de quartier - à titre de comparaison, il y en a cent vingt-trois pour tout Paris. Et il faut dire que les conseils de quartier, à St Paul, c’est une grande affaire...
La démocratie parlementaire a deux ou trois siècles d’âge, et elle demande à être sérieusement réaménagée, pour s’adapter à l’âge post-moderne. Depuis quelques années, on parle beaucoup de « démocratie participative » dans la vieille Europe. En France, les « conseils de quartiers » sont censés en être l’un des fleurons. Institués par la Loi Vaillant du 27 février 2002, ces conseils consultatifs, obligatoires dans les communes de plus de 80 000 habitants, peuvent prendre toutes les formes imaginables : ouverts à tous, ou seulement à des membres élus (ou nommés), ils peuvent servir de forum à des discussions générales, aussi bien que d’instance de réflexion spécifique sur toute question intéressant la commune, de l’urbanisme à la prévention sociale, en passant par la scolarité ou le sport. Cinq ans après, un premier bilan révèle une situation variable. Après l’enthousiasme du premier « Printemps de la démocratie », beaucoup de conseils sont déjà en panne, les municipalités ne leur ayant pas accordé une miette de pouvoir - soit d’emblée et explicitement, soit après avoir maintenu l’illusion d’une cogestion pendant quelques années (on parle ainsi, à Paris, de l’amertume des conseils de quartiers très structurés des III° et XX° arrondissements qui, après avoir bénévolement travaillé d’arrache-pied à élaborer divers projets, notamment d’urbanisme culturel, se sont finalement trouvés éjectés du processus de décision par la mairie centrale). On parle aussi d’expériences globalement positives, par exemple à St Denis (93), ou à Morsang-sur-Orge (91). Ou encore à St Paul de La Réunion... Ici, le processus a été pris particulièrement au sérieux par le maire lui-même, Alain Benard.
Un personnage hors norme. Jovial et protégeant sa sensibilité en plaisantant beaucoup, ce créole de souche a d’abord été professeur d’histoire-géo au collège de St Paul. Sous ses apparences légères et provocatrices, qui le rendent inclassable (Alain Benard a été élu sur une liste UMP, bien que par tempérament et tradition familiale, ce soit plutôt un homme de gauche) [2], ce libertaire est un travailleur acharné, qui vit de façon austère et passe son temps à réfléchir à l’amélioration de la démocratie.
Son observation : le temps des citoyens passifs est révolu, désormais la majorité est au courant de tout et veut donner son avis sur l’essentiel.
Sa conviction : les nouveaux impératifs, surtout écologiques, vont contraindre l’humanité à des changements abrupts, que seule une convivialité et une conscience collective d’ordre supérieur peuvent permettre d’encaisser sans que tout explose.
Son objectif : créer un modèle nouveau, qui utiliserait l’atout historique des Réunionnais - leur fameux métissage culturel -, pour donner à la vie politique une dimension jamais vue. Comment renforcer la convivialité traditionnelle de l’île et la faire passer au stade de la post-modernité du XXI° siècle ? Voilà pour lui la grande affaire.

Venu d’une famille de notables (son père fut maire de la même ville de 1965 à 1987), Alain Benard a pris la tête de la commune, presque par accident, en 1999, après que ses deux prédécesseurs aient été successivement jetés en prison ( !), pour corruption. L’homme a donc commencé par ramer dur, pour faire mentir le dicton « Jamais deux sans trois » et arracher la commune du chaos où elle avait sombré. Cette première mission accomplie, il a tenu à installer à St Paul une forme de cogestion. Les choses se sont déroulées en deux temps :
• En 2001, la mairie de St Paul, visant la qualification « Qualiville » (comme les entreprises visent la norme Iso 9000), tente d’inciter la population à s’auto-organiser, en créant quinze associations ad hoc dans quinze quartiers. Échec. Rien ne fonctionne. L’administration bloque.
• En 2002, la loi Vaillant arrive comme pain béni, imposant les Conseils de quartiers, mais pas seulement... À St Paul, le nouveau maire décide d’utiliser toute la panoplie proposée par le parlement, en instituant : un Conseil des sages (les seniors), un Conseil des enfants (CM1 et CM2), un Conseil de la jeunesse (18-27 ans), un Conseil des personnes handicapées, un Jury citoyen (sur des questions spécifiques), un Budget participatif (jusqu’à 10% des investissements décidés par référendum) et finalement un Observatoire de la démocratie locale. Au départ, les gens se méfient. À quelle sauce veut-on les manger ? La mairie est obligée de nommer elle-même les délégués aux conseils de quartier, personne n’y venant spontanément. Mais très vite, la population réalise que ses doléances peuvent être entendues par ce nouveau biais. Quelles doléances ? Des centaines, puis des milliers de petites choses : réparation d’un toit d’école, nettoyage de graffitis, installation d’un réverbère, d’un banc public, d’un miroir de rue, de ralentisseurs à voitures (par centaines !)... Mais certains conseils de quartier vont plus loin, obtiennent l’installation d’un jardin public, d’un terrain de foot, d’un parking, l’ouverture d’une salle associative, mais aussi l’organisation d’un festival, d’un tournoi, d’une journée inter-générations...
Après des siècles de passivité, la dynamique citoyenne peut s’éveiller d’un coup. Au point que les équipes techniques de la mairie sont d’abord submergées. La révolte gronde quasiment chez les employés surmenés. Il faut donc rapidement réformer les rouages de cette énorme mairie, première entreprise du lieu, avec ses trois mille employés [3]. Tous les services techniques sont subdivisés en trois zones, elles-mêmes découpées en districts, mettant les experts en contact direct avec la population par l’entremise d’une Direction de la démocratie participative, animée par de jeunes fonctionnaires, surtout des femmes, d’un enthousiasme que l’on voit rarement dans l’administration.
Mais il manque quelque chose de crucial : que la municipalité montre elle-même aux citoyens un nouveau type de fonctionnement interne. Comment intégrer concrètement des idées qu’en 1970 on aurait appelées « autogestionnaires » ? En quête d’une recette permettant d’accélérer le processus, Alain Benard lit toute la littérature sur la démocratie participative et surfe infatigablement sur internet. C’est ainsi que, par le biais de la toile, son équipe va tomber, en 2005, sur Taovillage... Sans doute en avez-vous déjà entendu parler : c’est la petite organisation qui a conçu, en France, le Jeu du Tao, à la fin des années 90. Depuis, son animateur, Patrice Levallois, a associé la méthode de la « clarification partagée de la quête » à deux autres techniques d’organisation sociale : la communication non-violente et la sociocratie. Déjà mise en pratique dans des cercles privés (amis, couples, familles) et dans des entreprises, l’approche de Taovillage va soudain trouver un passionnant champ d’application dans une mairie de l’Océan Indien...
1°) La Vision Partagée est l’une des applications du Jeu du Tao. Fondé sur une tradition asiatique, ce jeu pousse les gens à exprimer leurs désirs et à écouter ceux des autres. Celui qui a « vidé son sac » et se sent reconnu peut infiniment mieux s’inscrire dans un projet commun, où son talent propre sera utilisé de façon optimale, dans une logique gagnant-gagnant (Nouvelles Clés en a parlé plusieurs fois).
2°) La Sociocratie, elle, se propose de remédier au plus gros défaut de la démocratie : la majorité y écrase les minorités. C’est injuste et sot, car cela affaiblit l’intelligence de l’ensemble. Venus de la pédagogie, des avant-gardistes hollandais (Kees Boeke, Gérard Endenburg) ont inventé la “sociocratie” (concept fondé par Auguste Comte à la fin du XIX° siècle). À partir d’un but et de valeurs clairement définis, cette méthode de gestion et de gouvernement invite à considérer a priori toute objection comme un enrichissement potentiel (c’est la « gestion par consentement ») et à faire remonter l’information de bas en haut de la hiérarchie, par une série de “cercles” élisant chacun un représentant dans le cercle supérieur, parallèlement à l’organigramme officiel (c’est le « double lien »). En Hollande, et plus récemment au Canada (sous la conduite de Gilles Charest), des entreprises audacieuses (de l’électromécanique au salon de coiffure), et des administrations (dans la police notamment), ont commencé à mettre en application la sociocratie, dont la devise pourrait être : « La bonne décision est celle qui tient compte de l’ensemble des limites de ceux qui dépendront d’elle. »
3°) Quant à la Communication Non Violente, que beaucoup de lecteurs connaissent certainement, elle a été inventée par Marschall Rosenberg, un rescapé des camps nazis, qui l’a testée sur les fronts les plus variés, depuis quarante ans (par exemple au Moyen-Orient, pour inciter Israéliens et Palestiniens à s’écouter mutuellement et à sentir chacun la souffrance de l’autre). Applicable aussi bien en couple ou en famille, qu’au travail ou en politique, la CNV consiste schématiquement à apprendre comment traduire tout manque ou malaise, non pas en accusation ou en critique, mais en besoins personnels, exprimés à la première personne ; puis à poser sans passion les termes d’une négociation destinée à satisfaire le mieux possible ces besoins, en tenant compte de ceux de l’autre.
Autant la Vision partagée vient nécessairement avant la Sociocratie, autant la CNV peut s’appliquer à tout moment. « Le Jeu du Tao brise la glace, dit Alain Benard, et fait découvrir aux joueurs des dimensions et des états de conscience qu’ils ignoraient. Après seulement, la gestion par consentement devient envisageable. La CNV, elle, peut s’appliquer à tout moment : la plupart des conflits viennent d’un défaut de communication, parfois stupidement simple ! »
Articulées ensemble, ces trois méthodes constitue une formidable force d’innovation et de prise de conscience, individuelle et collective.

En juin 2006, la mise en place du processus participatif connaît un épisode dont la mairie de St Paul se souviendra longtemps. Pendant trois jours, sous la conduite de Patrice Levallois, les cent cinquante cadres municipaux se retrouvent en séminaire dans la montagne. Répartis en tables de cinq, ils vont d’abord se frotter les uns aux autres en jouant au Jeu du Tao, où chacun est invité à « devenir le héros de sa propre légende ». Ce faisant, ils découvrent, souvent stupéfaits, les quêtes profondes de collègues qu’ils côtoient quotidiennement sans réellement les connaître. Chacun découvre aussi que les autres rencontrent des difficultés très similaires aux siennes. Du coup, dans un second temps, peut commencer la « Vision partagée », où la question devient de collaborer au projet commun, en l’occurrence, de développer un nouveau modèle de fonctionnement à la mairie de St Paul, dans le cadre global de la démocratie participative.
Soixante-quinze projets sortent d’abord de cette quête collective, qui se trouveront finalement ramenés à quinze à la fin des trois journées de séminaire. Des projets variés, allant du lancement d’un « Festival multiculturel et artistique » (ce qui, à La Réunion, signifie forcément multi-confessionnel) à la création d’un « Service d’hygiène et de salubrité » efficace, en passant par toutes sortes de plans de formation et de communication, internes ou externes à la mairie.
Les responsables de ces quinze projets se retrouveront ensuite, pour former un « Cercle pilote », chargé de commencer à tester les règles de la sociocratie, en particulier la fameuse « gestion par consentement », que le Québécois Gilles Charest viendra bientôt leur enseigner...
Une sorte de prototype d’un fonctionnement post-démocratique, puisque toute décision y sera prise à l’unanimité, après que chaque objection ait été prise en compte et, si possible, transformée en suggestion. Période très riche, mais aussi très gaspilleuse d’énergie : le zèle des membres du cercle pilote les pousse à multiplier les objections au delà du raisonnable. Ils s’aperçoivent finalement que ne peuvent se métamorphoser en suggestions que les objections tenant compte un minimum du collectif, et pas toutes celles partant d’un point de vue purement individuel.
Après six mois de fonctionnement, le cercle pilote aboutit à la mise au point de l’un des quinze projets : l’organisation de deux nouvelles journées d’échange et d’information, où ne seront plus invités cette fois seulement les cent cinquante cadres, mais les trois mille employés municipaux !
La fois suivante, ce seront tous les membres des différents conseils citoyens. Et après, toute la population ?
Comme des ronds de plus en plus grands dans l’océan.
[1] Les seuls qui ont des réticences à s’intégrer, les plus fraîchement arrivés, sont les Zarabes, nom que l’on donne ici aux musulmans originaires du Pakistan et de l’Inde, qui refusent de se marier aux adeptes des autres religions.
[2] La situation politique de l’île - avec notamment un parti communiste, mené par les fameux frères Vergès, réclamant l’indépendance depuis 1960 - a repoussé vers la droite tous ceux qui tenaient à rester français. Rester français présente beaucoup d’avantages, on l’imagine, mais aussi quelques inconvénients. Ainsi, l’île Maurice, la jumelle de La Réunion, devenue indépendante, s’avère plus dynamique et moins enlisée dans les perversités bureaucratiques des régimes assistés. Lors de la « crise du chikungunya », par exemple, en 2005-06, La Réunion a réclamé de Paris des indemnités à grands cris, faisant fuir tous les touristes vers Maurice, où personne n’avait moufté, alors que les moustiques y sont évidemment les mêmes.
[3] Trois mille employés, cela paraît énorme pour une commune de cent mille habitants. Il faut préciser que beaucoup sont à temps partiels, souvenir du temps où, pour toucher les allocations familiales, les Français d’Outre-mer devaient justifier d’un emploi quelconque, même à dixième de temps...