| Entretien avec |
Michel Serres |
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Propos recueillis par Sylvain Michelet et Patrice van Eersel |
Nouvelles Clés : Écologie et Économie ont en commun la racine « Éco » qui, en grec, signifiait « maison ». C’est un sujet qui vous a passionné. Dans un numéro du magazine Nouvelles Clés consacré à la maison et à l’architecture (Voir NC N°45), nous rappelions qu’à l’époque de votre livre Les Cinq Sens, vous écriviez "Maison", sans article, comme si c’était un personnage !
Michel Serres : "Maison fait ceci, maison fait cela"... C’est une façon légère de montrer son importance. Car historiquement, même en France, très peu de gens ont vécu dans une maison, au sens où nous l’entendons. Notre langue en a gardé la trace : si un pauvre a peu de revenus - et un indigent, peu à manger - le mot "misérable", lui, désigne celui qui n’a pas de maison. Jean Valjean dit, lors de son procès : "C’est pas nous qui avons des maisons". L’habitat généralisé, tel que nous le concevons, est un phénomène relativement récent, dû à notre enrichissement progressif. Il y a quelques années encore, dans l’Himalaya, j’ai rencontré des sherpas qui étaient très mal à l’aise dans une maison, ils y étouffaient, couchaient sous un rocher, à l’extérieur. Ils ne savaient pas habiter une maison, chose rare pour eux. Je ne me sens pas très différent d’eux. Je viens de la campagne et j’ai grand mal à accepter qu’une rue, avec son plancher, ses murs de tous côtés et son petit segment de ciel, puisse désigner le "dehors" ! Arrivé à Paris, j’écrivais à mon père : "Je suis tout le temps dedans !"
Les humains sont de plus en plus à l’abri, mais il ne s’agit pas seulement d’abri. Regardez les couches sucessives qui recouvrent une maison du dehors au dedans : peinture, plâtre, revêtement, béton ou pierre, puis de nouveau revêtement, plâtre, peinture, puis... tableau ou poster. Qui représentent quoi ? Le plus souvent, l’extérieur, dont nous ne pouvons pas supporter les énergies. La maison transforme le chaud, le froid, le vent ou la pluie en informations imagées. Elle sert de “transformateur thermodynamique” : elle traduit les hautes énergies en basses énergies, les énergies dures en énergies douces. Elle nous permet ainsi de n’avoir rapport qu’aux images et aux mots. Nous sommes d’ailleurs si fragiles que, même à l’intérieur, la maison continue à accumuler ses strates : nous la portons sur nous, couche après couche, sous forme d’habits. Comme le fœtus dans le sein de sa mère, avec beaucoup de plis pour se protéger. D’une certaine façon, la maison joue le même rôle que le corps : nous mangeons des sucres et des graisses pour que leurs énergies se transforment, la meilleure transformation étant finalement de converser avec nos semblables. Ainsi le corps s’adjoint des vêtements et une maison, pour être encore plus à même de transformer les énergies.
N. C. : L’humain ne peut donc pas supporter le contact direct avec la réalité, trop puissante pour lui ?
M. S. : En effet, mais c’est aussi pour une autre raison. La plupart des animaux sont des "automates génétiques" : ils ont des instincts qui leur imposent des conduites toutes faites en rapport avec la niche écologique qu’ils ont choisie. S’ils changent de niche, ils meurent. Mais à partir du chimpanzé ou du bonobo, l’instinct disparaît peu a peu, laissant place à l’apprentissage. Il n’y a plus détermination d’une conduite donnée, le rapport à la réalité devient un peu chaotique. La peur de la réalité devient consubstantielle à l’homme, parce qu’il n’a pas de conduite programmée, il se programme lui-même en apprenant. Mais il faudrait définir ce que l’on entend par “réalité”, ce qui prendrait des heures ! Contentons nous de parler des hautes énergies, face auxquelles nous sommes extrêmement fragiles, puisque nous n’avons ni fourrure ni instinct, mais une certaine distance.
N. C. : Transformateur d’énergie, n’est-ce pas le rôle de la planète entière ? Une maison commune, avec l’atmosphère comme toit, nous protégeant des énergies cosmiques...
M. S. : Quand on vit beaucoup dehors, ce qui a été mon cas, on finit par avoir une pratique des hautes énergies. La maison une fois réduite à l’habit ou à la tente, le corps se renforce et résiste assez bien à la grêle, à la neige, au froid ou à la chaleur. On prend alors conscience que la terre peut être un plancher, le ciel un plafond, les arbres et les montagnes des murs : une expérience vivante d’une sorte de maison générale. C’est l’expérience du paysan, du montagnard ou du marin. Mais la notion de maison planétaire - j’en parle dans Hominescence - vient encore d’une autre expérience, bien plus récente, puisqu’elle remonte aux jours où nous avons pu voir, prise par les cosmonautes, la photo globale de la planète. Tout à coup, le vieux mot de Pascal - “ Nous sommes embarqués ” - a pris un sens concret. On s’est dit : “ Voilà le bateau, voilà la maison ! ”
N. C. : Le “ vaisseau spatial Terre ” de Buckminster Fuller... ou la Gaïa de James Lovelock.
M. S. : Le vaisseau spatial, oui, mais Gaïa, la planète comme un être vivant, pas du tout ! L’hypothèse Gaïa, outre qu’elle n’est pas nouvelle - les stoïciens parlaient du corps et de l’âme du monde cinq siècles avant notre ère -, est scientifiquement fausse : la caractéristique du vivant est en effet la reproduction. Or, on n’a pas encore vu la grande Terre accoucher d’une petite planète ! Non, cette hypothèse est farfelue. La planète est plutôt, à la fois le transformateur des énergies spatiales et notre vaisseau commun. Et du coup, l’humanité ne se différencie plus en peuples ou nations, avec des frontières culturelles, stratégiques, etc. “ Nous sommes embarqués ” prend tout son sens : expérimental (le vaisseau) et global (la solidarité humaine).
N. C. : Que penser, dès lors, de tous les graphiques écologiques, dont les courbes affolantes (pollution, épuisement des réserves, surpopulation...) montrent qu’une fin du monde est proche ?
M. S. : Méfiance ! D’abord, la Terre a déjà connu la fin du monde à cinq reprises. Cinq fois, probablement sous l’impact d’un aérolithe, 97% des espèces vivantes sur le globe ont disparu. D’autre part, l’idée de la fin des temps n’est pas non plus très nouvelle : apocatastasie panton, disait-on en Grèce au cinquième siècle avant Jésus Christ (encore !), saint Paul l’annonce dans beaucoup d’épîtres, et le Moyen-Age a connu la terreur de l’An Mil. Enfin, il faut remarquer que l’apocalypse se vend bien. Les médias tirent souvent à l’angoisse. Ils connaissent Aristote, qui disait que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Nous touchons là au rapport avec notre “ société du spectacle ”. Un coefficient de méfiance s’impose donc face aux marchands d’angoisse et de mort. Cela dit, il est vrai également que nous avons un problème sérieux, que nous allons manquer d’énergie si les pays émergeants s’y mettent, etc... Peut-être, en effet, tout cela est-il vrai.
N. C. : On dit pourtant que, bien plus que le sexe, la mort est le grand tabou de notre époque ?
M. S. : C’est faux ! Peut-être ne fait-on plus de veillée mortuaire, ne suit-on plus le convoi tout doucement en priant, ou en baissant les yeux, etc. Mais croyez-vous que l’on puisse oublier la mort ? Allons, elle est partout, on la voit tout le temps ! C’est le mot le plus répété dans les médias, et voir tuer des hommes est devenu le pain quotidien du repas de midi et du soir. Nous vivons dans des sociétés religieuses : interdit depuis Abraham, le sacrifice humain est revenu ! J’ai fait faire des statistiques en classe de philo par mes anciens élèves, le résultat est écrasant : la plupart des jeunes estiment que tuer une bête est plus grave que tuer un homme ! Parce que la bête ne le veut pas, alors que l’homme, lui, l’a bien voulu ou bien cherché. Voyez Les deux frères, ce film qui montre à quel point les tigres sont de braves gens, finalement - les hommes étant les véritables monstres. Pour moi, fils de paysan venu d’un monde où les animaux étaient à leur place, les hommes se situent quand même très au-dessus.
N. C. : C’est le conflit ouvert par l’“ écologie profonde ”, violemment antijudéochrétienne, pour qui tout le mal de notre civilisation viendrait de la Genèse, où Dieu donne à Adam le pouvoir sur les animaux et les végétaux !
M. S. : Dans tout problème d’écologie, il y a conflit, à cause des deux sens du mot : d’une part un sens politique, avec un parti, d’autre part une science complexe, faisant appel aux maths, à la physique, à la chimie, à la biologie, à la biochimie... Supposez que je veuille les faire dialoguer. L’écologiste 1 sera "pour la biodiversité". Qui serait contre ? L’écologiste 2, cependant, fera remarquer qu’assécher les marais des Dombes près de Lyon, ou les Landes, a fait baisser la mortalité due aux fièvres, au prix, certes, d’un coup terrible porté à la biodiversité. Par conséquent, les deux écolos se retournent vers l’homme politique : “ Choisissez, vous êtes pour la biodiversité ou pour la malaria et ses millions de morts ? ” Le dialogue est difficile, comme pour le nucléaire : c’est extrêmement compliqué, il faut choisir entre des dangers donnés.
N. C. : Le nucléaire n’est quand même pas la solution !
M. S. : Détrompez-vous : sur le nucléaire, je ne suis pas inquiet.
N. C. : Ah bon ?! Et les déchets ?
M. S. : Le nucléaire est actuellement la seule énergie sans effet de serre, ce qui représente, de loin, le danger le plus préoccupant aujourd’hui. C’est la seule énergie qui permet de respecter le protocole de Kyoto. Il faut certes résoudre le problème des déchets et de leurs dépôts, mais vous savez, ceux des autres industries sont souvent tout aussi dangereux - et on n’en fait pas toute une histoire. Je suis sûr que nous aurons l’ingéniosité de trouver des solutions. Les énergies renouvelables, quant à elles, sont loin du compte. Habitant la Californie, j’ai l’expérience des ravages que l’éolien peut faire sur un paysage : pour 0,03% d’énergie, dix mille éoliennes sur une colline, ça vous fiche toute la vue en l’air, et avec un de ces boucans ! Je ne souhaite vraiment pas ça à la France !
N. C. : Diable... Et la géothermie ? Les études montrent qu’il y a là d’immenses réserves inexploitées - et pas seulement dans les régions volcaniques, puisque la seule différence de température entre la surface le sous-sol proche fournit une énergie appréciable.
M. S. : C’est possible, je ne sais pas... Mais l’éolien certainement pas.Or, ce qui est certains, c’est qu’aujourd’hui, la priorité est de combattre d’urgence l’effet de serre. Un écologiste normal devrait donc être pour le nucléaire - à moins d’être pour l’effet de serre ! Vous voyez que, pour ces problèmes extrêmement noués, il n’y a pas de solution simple.
N. C. : C’est systémique, on ne peut pas tirer un brin sans que tout le reste bouge. Nous vivons de ce fait dans l’imprévisible, sujet de votre dernier livre, Rameaux...
M. S. : Du coup, les décisions ne sont jamais linéaires. Pourquoi certains phénomènes, comme les éclipses, sont-ils prévisibles ? Parce qu’ils appartiennent à des systèmes simples, où l’on peut intégrer les équations différentielles et extrapoler à des mouvements se répétant indéfiniment. On sait exactement, des années auparavant, à quelle seconde le disque solaire sera masqué. Cependant, depuis Poincaré, au début du XXe siècle, on a mis la main sur des phénomènes dits "chaotiques", qui ne se développent pas selon une courbe lisse et prévisible. Par exemple, Poincaré a un théorème terrible, qui montre que la Terre peut décrocher tout d’un coup de son orbite - il semble bien, d’ailleurs, que le système solaire ait connu de tels bouleversements. Certains phénomènes sont imprévisibles, nous ne pouvons intégrer nos équations différentielles à leurs conditions initiales. Or, ils sont dix fois plus nombreux que les phénomènes prévisibles ! Seulement voilà, comme la science est tombée d’abord, avec Newton et tous les astronomes, sur le système solaire qui tourne comme une horloge, la plupart des savants ont eu dans la tête le modèle de l’astronomie et de la mécanique générale, et la prévisibilité est devenue l’exemple typique du rationnel. C’est Laplace avec son démon, symbole du rationaliste classique : si le démon connaissait TOUS les précédents, il pourrait déduire la totalité de ce qui va se passer. Mais il est maintenant démontré que, si l’on peut en effet toujours déduire, on ne peut, par contre, jamais connaître la totalité des conditions initiales, qui sont "inépuisables". Alors, pan !
À l’étude, les phénomènes complexes acquièrent un coefficient de probabilité. Connaissant la pression de la plaque africaine sur Istambul en ce moment, un terrible tremblement de terre dans la région allant du Bosphore à la mer de Marmara est probable d’ici cinq ans. De la même façon, en Californie où j’habite, le “big one ” est attendu dans les vingt prochaines années. Où et quand, exactement ? Ça, on ne sait pas le prévoir. L’imprévisible reste la règle.
N. C. : Peut-on parler pareillement d’une probabilité - incalculable ! - pour qu’une invention technologique imprévue surgisse brusquement ? Vous en donnez des exemples dans Rameaux. Le téléphone par exemple a été inventé “ sans le faire exprès ”, c’était juste un gadget.
M. S. : En matière d’histoire, on ne peut pas user des probabilités. Impossible de prévoir qui sera élu Président. Évidemment, quand il sera élu, il y aura toujours un historien pour l’expliquer à rebours. C’est téléologique mais... au futur antérieur ! Pour la théorie physique du chaos, c’est pareil : les phénomènes chaotiques sont imprévisibles, et pourtant déductibles... une fois qu’ils sont passés ! Ça rapproche d’un coup les sciences humaines des sciences physiques de façon tout à fait intéressante.
N. C. : Ces “conditions initiales” qu’on ne peut épuiser, cela fait penser à Gödel et à son théorème d’incomplétude ?
M. S. : Je n’utilise plus ce terme depuis qu’on m’a reproché d’avoir cautionné son emploi par Régis Debray - un ancien élève - à propos de la politique, alors qu’il s’agit d’un concept mathématique très complexe.
N. C. : Mais de nombreux grands scientifiques, dans des domaines très divers (physique quantique mais aussi linguistique avec Wittgenstein, logique avec Gödel ou psychologie avec Lacan et son "sujet manquant"), en sont arrivés à estimer qu’aucun savoir ne pouvait épuiser le réel, ayant forcément quelque part un ombilic, comme une tache aveugle sur la rétine, qui le rendait incomplet au moins sur un point. N’est-ce pas une leçon d’humilité, qui pourrait conduire la communauté humaine à un degré de sagesse plus avancé, une sorte d’agnosticisme, pourrait-on dire ?
M. S. : Je n’ai pas de mal à avoir de l’humilité, vous savez, j’ignore bien des choses ! Je raconte toujours, quand on me pose une question à laquelle je n’ai pas de réponse, l’histoire de mon petit-fils qui un jour me demande : "Pépé, récite-moi les Pokemon ! - Raphaël, je peux te raconter plein de choses, mais les Pokemon, je connais pas - Hé ben tu vois Pépé, tu sais pas tout !" Hé non !
N. C. : Pensez-vous que ce soit l’image de la science dans les médias ?
M. S. : La survalorisation de la science n’est due ni au scientisme ni aux médias, mais à la croyance qu’il existe, quelque part, un savoir absolu. Ce n’est pas vrai. Chaque avancée fait voir un monde inconnu, plus on sait moins on sait. Pas besoin d’attendre la mécanique quantique pour le dire ! “ Ce que je sais c’est que je ne sais rien ”, ça remonte à Socrate - décidément, ce Ve siècle nous poursuit ! On projette ce fantasme d’un savoir absolu sur le scientifique, alors même qu’avec les expériences actuelles qui durent deux ans et impliquent deux mille chercheurs, le pauvre est devenu un.travailleur de la preuve, très loin de l’aura que pouvaient avoir Maxwell ou Poincaré.
N. C. : Vous mentionnez souvent le V° siècle av. JC, mais aussi, très souvent, Saint Paul ! Pourquoi vous fascine-t-il ?
M. S. : Je suis persuadé, depuis presque dix ans, que nous sommes entrés dans une ère vraiment nouvelle, et personne ne s’en aperçoit. Entre le monde en train de naître et le précédent, la coupure sera aussi forte, et même plus forte que la Renaissance ou que le début de l’ère chrétienne : je n’hésiterais pas à remonter au Néolithique pour trouver un équivalent. J’ai choisi saint Paul, comme philosophe témoin et acteur d’une coupure du même genre, pour une raison très simple : homme instruit, à la fois juif, grec et citoyen romain, il a pleinement participé à l’ancienneté, tout en inventant la nouvelle ère qui allait tourner le dos à ces trois traditions. Il a entrevu un changement décisif. Dans l’épître aux Galates, il écrit : “ A partir d’aujourd’hui, il n’y a plus ni Grec, ni Juif, ni esclave, ni homme libre, ni homm, ni femme. ” Il veut penser un nouvel homme. L’homme d’hier, pour lui, est celui des appartenances : le Juif appartient au peuple élu, le Grec à une cité, le citoyen romain à l’élite. Et lui dit : “ Il n’y a plus d’appartenance, mais une identité. ” Il invente tout simplement l’individu, l’ego. La modernité.
N. C. : Et ce clivage entre appartenance et identité se rejoue aujourd’hui ?
M. S. : Je crois que nous perdons encore plus d’appartenance. La nation commence à disparaître, la politique également, les cultures sont en train de se mélanger. Apparaît une humanité, désormais solidaire, habitant une planète où, dirais-je volontiers, il n’y a plus ni blanc ni noir, ni pays développés ni pays sous-développés, mais un homme universel en train de se créer. Saint Paul est une bonne annonce de cette affaire, avec l’idée d’individu. Aujourd’hui, on passe de l’individu à l’homme universel. Nous savons tous que nous sommes nés en Afrique, que l’ADN d’un Fidjien ou d’un Parisien, c’est pareil. La démonstration à la fois paléontologique et biochimique de notre fraternité est faite. L’idée humaniste, qui était autrefois philosophique, idéologique, morale et politique, est désormais une évidence scientifique. À mon avis, ça change tout. Il y a un nouvel homme en formation, les politiciens n’y pourront rien, et ce n’est pas seulement l’idée de nation qui va mourir.
N. C. : Saint Paul est pourtant souvent contesté, notamment par les féministes...
M. S. : Elles se trompent. Quand il dit qu’il n’y a plus ni homme ni femme, il est quand même pas mal en avance ! Mais d’autres textes, effectivement, ne sont pas si clairs. Il y a des choses dans saint Paul qui résonnent aujourd’hui, mais d’autres qu’il n’avait pas prévues, évidemment.
N. C. : Est-ce dire que vous vous dites chrétien ?
M. S. : Ah ça, c’est une autre question, sur laquelle joue la pudeur, due au rapport à Dieu. Je suis de tradition chrétienne, je me suis toujours intéressé à l’histoire des religions, mais je réserve ma réponse sur ce que je suis moi-même.
N. C. : Même prudence avec les anges, sur lesquels vous avez écrit La Légende des Anges. Dans un entretien au magazine Lire, vous vous étonniez qu’on ait arrêté un jour d’en parler !
M. S. : Je disais que le monde d’aujourd’hui est un monde angélique, parce que huit métiers sur dix sont des métiers de messagerie - angelos signifie messager. Tout est affaire d’émission, réception, interception ou décodage de messages, et personne n’en a conscience. J’avais fait des livres sur Hermès, mais un seul dieu, ce n’est pas très intéressant. Tandis que dans les religions monothéistes, les anges sont quelques milliards, c’est plus commode. Si vous voulez comprendre le monde actuel, l’angélologie marche bien mieux que la sociologie !
N. C. : Il y a un rapport entre les mutations technologiques et la grande mutation humaine dont vous venez de nous parler...
M. S. : Bien sûr ! Nous ne vivons pas dans le même espace que nos parents, aux communications lointaines difficiles, mais dans un espace sans mesure, topologique plutôt qu’euclidien. Nous ne vivons plus dans même espace-temps !
Les Cinq Sens, éd. Grasset, 1985
Hominescence, éd Le Pommier, 2001
Rameaux, éd Le Pommier, 2004