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Qui veut nager avec les dauphins sauvages ?

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Histoire d’une libération delphinienne

Par Karine Lou Matignon

En publiant, fin 2000, son troisième livre, Sans les animaux le monde ne serait pas humain (collection Clés, Albin Michel), notre amie et collaboratrice Karine Lou Matignon s’est révélée comme l’un des grands auteurs animaliers contemporains (son livre a d’ailleurs emporté le premier prix du magazine 30 millions d’amis). Nous vous présentons ici un chapitre particulièrement delphinien de ce livre, où il est par ailleurs question de loups, de chevaux, de chiens, d’oiseaux, etc.

C’est un mélange d’Alexandra David Néel et de Lara Croft. Le teint halé, l’oeil bleu pétillant, le sac à dos usé jusqu’à la corde, trente ans à peine et déjà douze années d’excursions autour du monde, seule, à la découverte de l’animal et de la connaissance humaine. L’idéal de la modération, Véronica ne connaît pas. Quant au plan de carrière, elle n’en a pas. Ce qui fait courir ce petit bout de femme, c’est justement le fait de ne rien attendre, de puiser dans le voyage, dans le dénuement d’un paysage ou bien dans la cohue des grandes capitales, le renouvellement permanent. À la base de cette vocation d’aventurière, une grand-mère qui jouait du piano dans une maison-nichoir.

« Elle vivait dans un grand chalet centenaire perché sur les hauteurs de Neuchâtel, la ville où je suis née. Un endroit isolé, à l’abri d’immenses sapins, peuplé d’une foule d’animaux agités, dont les cavalcades faisaient grincer et vibrer cette espèce de grande arche. »

L’aïeule suisse a le corps tortueux, mais plein de vie, comme ces racines noueuses qui tout autour de la demeure, émergent de terre et semblent inviter les arbres à s’évader. C’est elle, la grand-mère sans modération, l’originale de la famille, qui va initier sa petite-fille à la compréhension du monde animal, au goût de l’exploration et à la vertu du libre-arbitre.

« Elle m’a fait lire Moby Dick, m’a raconté le rôle des animaux dans les mythes de la création, m’a décrit la mer comme une matrice originelle d’où, selon les légendes, des animaux avaient un jour ramené le limon des profondeurs pour créer la terre. Elle m’a surtout conseillé de ne pas me gâcher par paresse intellectuelle. Depuis cette époque, j’ai toujours ressenti le besoin d’agir, de vivre dans l’action, de m’ouvrir à d’autres cultures, de parler plusieurs langues, comme pour mieux intégrer et comprendre le monde et ceux qui l’habitent. Je l’ai tant écoutée, cette grand-mère adorée au visage de gargouille, qu’à l’âge de la majorité, je l’ai quittée. J’ai renoncé à une vie immobile. Je suis partie en Afrique, puis en Amérique du Sud et en Amérique centrale ; j’ai aussi sillonné l’Europe. Ça a duré des années. Elle est morte pendant mes voyages. J’aime à penser qu’elle m’accompagne aujourd’hui. »

Le calvaire de Stephania

Pour financer son périple autour du monde, Véronica travaille dans chacune des villes où elle s’arrête. À Santa Marta, en Colombie, elle donne des cours de plongée sous-marine. Là, elle apprend qu’un delphinarium recherche des soigneurs dans la ville voisine, à San Andrès. L’endroit est misérable. Les dauphins capturés en pleine mer tournent interminablement dans des bassins de ciment trop étroits, sous le regard perplexe de quelques rares visiteurs.

« Il y avait là trois dauphins Tursiops, autrement dit de belles bêtes qui pèsent en moyenne 150 kg pour une longueur de 2,20 mètres. Dans la nature, ce sont des torpilles vivantes, de véritables lévriers des mers, entièrement taillés pour la course. Les dauphins de haute mer (pélagiques) forment de larges bandes de plusieurs centaines voire d’un millier d’individus - les dauphins côtiers, eux, préfèrent vivre en groupe d’une quinzaine d’animaux seulement, la plupart du temps apparentés. La hiérarchie est complexe, dirigée la plupart du temps par une femelle qui enseigne les jeunes et leur révèle les us et les coutumes de l’espèce, les routes océanes et ses dangers, et ce pendant plusieurs années. Dès qu’ils sont pubères, entre huit ans et douze ans, les jeunes mâles sont chassés de leur groupe. On voit alors des bandes de célibataires insolents prendre du poids et de l’assurance en se frottant aux rigueurs de l’océan. Parvenus à l’âge de la maturité sexuelle, vers quinze ans, ils reviennent parader autour des femelles du groupe natal.

« En découvrant cet endroit pitoyable, j’ai songé aux belles croyances des cultures grecque, aborigène et arabe, selon lesquelles le dauphin symbolise la renaissance spirituelle. Je me suis demandé de quel esprit nous étions désormais habités, pour avoir transformé de telles créatures mythiques en animaux de cirque.

« J’ai commencé à travailler avec une jeune dauphine surnommée Juliana. On me défendit en revanche de m’approcher d’une autre femelle, âgée de neuf ans, Stephania. Capturée à l’âge de cinq ans, elle se montrait agressive et dominante. J’ai obéi. Un matin, j’ai été saisi d’effroi en découvrant trois jeunes dauphins que les propriétaires venaient de capturer. Les animaux étaient dans un tel état de stress que l’un d’eux fit un arrêt cardiaque sous mes yeux. Je me suis précipitée à l’eau pour tenter de lui faire du bouche à évent. La dauphine Juliana était là et ne bougeait pas. Elle m’observait avec attention. Au bout d’un moment, alors que mes efforts pour ramener à la vie le jeune cétacé restaient sans effet, elle est venue placer son rostre sous mon menton et m’a tiré en arrière, très doucement. Je me suis dégagée pour revenir auprès du petit et poursuivre la respiration artificielle.

« Alors Juliana a répété la même opération, avec cette fois plus de fermeté. Découragée, je suis partie m’isoler près du bassin de Stephania. Assise sur la plate-forme d’entraînement, les pieds dans l’eau, sans me soucier du danger, ni du fait que la dauphine avait attaqué les entraîneurs les jours précédents. La “méchante” est alors venue à mes côtés, a posé son rostre près de mes jambes et n’a plus bougé. Elle est restée là, en attente, stationnaire, à me regarder. Les jours suivants, après que le petit nouveau soit mort, je suis revenue voir Stephania avec l’envie de la connaître. Je me suis mise à l’eau. Je n’ai pas imposé ma présence, j’ai attendu que l’initiative de me rejoindre provienne d’elle. C’est ce qui s’est passé, elle est venue à moi lorsqu’elle l’a décidée. « J’ai ainsi côtoyé Stephania pendant un an. Une relation privilégiée s’est tissée entre elle et moi, alors qu’elle continuait à agresser toute autre personne cherchant à entrer dans son bassin. C’était une belle dauphine, vigoureuse, arrogante, curieuse. Nous parvenions chacune à décoder les comportements et l’état émotionnel de l’autre. Je ne délire pas là-dessus. C’était comme un pont invisible entre deux univers sensoriels différents. Le jour où j’ai dû partir, ça a été pour moi un déchirement. J’ai plaidé sa libération auprès des propriétaires, évidemment sans succès. Je me suis promis de revenir pour la sortir de cet enfer. Les deux années qui ont suivi, j’ai tenté l’impossible. Un jour, j’ai pris contact avec Rick O’Barry qui est un ancien dresseur reconverti aujourd’hui en défenseur de la cause des dauphin captifs. Parallèlement, un film s’est monté autour du sauvetage de Stéphania et de fait les moyens ont été à la hauteur pour mener à bien cette mission.

« Lorsque je l’ai retrouvée, j’ai eu un choc. Les conditions de la captivité l’avaient réduite à néant. Elle était dans un état désespéré, cadavérique, rongée par des champignons, déshydratée, à moitié aveugle. Elle croupissait dans un bouillon d’excréments, isolée de tout, silencieuse, ne réagissant plus à rien. Son épiderme si fragile dont l’élasticité et les minuscules papilles servent à absorber les turbulences de l’eau à grande vitesse avait été brûlé par le soleil. L’animal que j’avais connu, hardi et vigoureux, avait cessé de s’alimenter et semblait attendre la mort comme une délivrance. Je me suis dis que la seule manière de l’aider à s’en sortir, c’était de nouveau de lui donner sans rien demander en retour. Je suis donc descendue dans le bassin avec elle, environ quinze heures par jour. Tantôt sans bouger, en silence ; tantôt en lui parlant doucement, en la caressant, en la massant, en la soutenant pour l’aider à respirer en surface. Quand ils sont en groupe, les dauphins se surveillent mutuellement et s’assurent que leur compagnon remonte régulièrement prendre leur dose d’oxygène. Je sentais ses os sous mes doigts, son corps inerte. La nuit, je dormais sur le bord du bassin. « Au bout de dix jours, elle est sortie de sa léthargie. Et un matin, elle est venue spontanément à ma rencontre, frotter son rostre dans mon cou, glisser autour de moi comme un gros chat. C’était un moment fort. Elle s’est remise à bouger et à chanter. Les progrès ont été rapides. Il a fallu régler ses problèmes de peau et de poids, la réhabituer à manger seule puis à diversifier sa nourriture, à stimuler aussi son sonar, ses sens afin qu’elle reprenne conscience du monde qui l’entoure car dans un bassin, le monde est une prison sans le moindre relief. Lorsqu’elle s’est montrée suffisamment forte, on l’a transportée sur l’île d’Albuquerque, située au large du Nicaragua, un endroit idéal pour une réadaptation à l’océan. Lors du premier contact, le remous, le bruit des vagues, la salinité et la fraîcheur de l’eau et surtout l’horizon l’ont affolée. Elle ne reconnaissait rien de cet univers dans lequel elle avait pourtant vu le jour seize ans plus tôt, elle avait perdu sa capacité à s’orienter dans l’espace, à manger des poissons vivants, à jouer avec les courants. C’est terrible de voir un animal sauvage terrorisé face à la liberté. »

Une chorégraphie delphinienne

« Un mois plus tard, il m’a fallu rompre tout contact avec elle, ne plus m’en approcher, mettre un terme à nos jeux aquatiques afin qu’elle m’oublie et pense à regagner le large, à quitter le monde des humains pour redevenir un dauphin indépendant. J’ai compris à quel point ce sacrifice était nécessaire un soir où je rentrais au campement en bateau. Au large, une centaine de dauphins est apparue. La mer semblait bouillonner.

« J’ai plongé dans l’eau en me laissant glisser doucement. Et là, j’ai assisté à une chorégraphie delphinienne d’une beauté saisissante. Comme un déluge argenté. Il y avait des dauphins qui tournoyaient dans tous les sens. Curieux, enjoués, sans la moindre crainte, ils venaient m’examiner en dessinant des circonvolutions incroyables, puis d’un bond fulgurant déguerpissait comme propulsés. J’étais saisie par la musique assourdissante qu’ils produisaient : un mélange de grincements aigus, de clicks, de stridulations, de trémolos et de trilles. Je sentais mon corps vibrer de partout. Dans des moments pareils, vous avez l’impression de vous dissoudre. Remonter à la surface devient une déchirure. Vos sensations sont primitives. Tous vos repères sautent et pourtant jamais vous n’avez été aussi présent dans votre corps. Jamais vous n’avez été plus lucide. J’ai vraiment eu conscience, ce soir là, de l’importance du milieu originel des dauphins. Stéphania appartenait à ce monde là. Plus tard, j’ai songé à toutes ces rencontres entre les hommes et les dauphins qui ont eu lieu à travers l’histoire depuis l’Antiquité. En Afrique, sur la côte mauritanienne, voilà quatre siècles que les pêcheurs imraguens pêchent avec la complicité des dauphins qu’ils appellent en frappant dans l’eau. Sur place, les animaux poussent les bancs de mulets dans les filets de pêcheurs et partagent avec eux les prises. On voit la même chose en Australie, au Brésil, en Chine, dans les fleuves de l’Amazonie. C’est fabuleux et en même temps, il serait regrettable qu’un dauphin solitaire amoureux des hommes parce qu’imprégné ou exclu par ses congénères ou qu’un groupe philanthrope et fidèle par tradition nous fasse oublier que ces animaux sont avant tout des êtres sauvages.

« Je n’ai plus revu Stéphania pendant six mois, jusqu’au jour de son relâcher. La voir prendre le large à été un moment très émouvant. Aujourd’hui, elle a repris le rythme de l’océan et moi, mes pérégrinations à géométrie variable, d’un pays à l’autre. J’ai vu des espaces vierges de toute beauté, mais aussi des lieux dévastés, des océans outragés, transformés en décharges, des animaux massacrés. Jusqu’où l’homme sera-t-il capable de reconstruire ce qu’il a détruit ? Cette expérience avec Stephania a complété l’enseignement spirituel de ma grand-mère : la nature et l’homme sont intimement liés. En communiquant avec un animal sauvage, ce sentiment s’est trouvé décuplé. Il vous rend humble, étrangement vulnérable, conscient de vos limites, mais aussi de vos ressources pour agir, recevoir et donner. »