Sommaire du dossier :
Qui veut nager avec les dauphins sauvages ?
• Comment j’ai nagé avec des dauphins sauvages
• Ce que ça nous a apporté, à moi et à la télé belge
• Comment vous pouvez en faire autant
• Quelques questions que l’écotourisme soulève
• Personnages delphiniens...
Les deux premiers jours, j’ai fait une parano. Chaque fois qu’un dauphin se pointait, il suffisait que je me montre pour qu’il déguerpisse. Alors que j’en voyais d’autres (parmi les amis belges venus en Floride avec moi) qui s’amusaient bien. Je devais être trop nerveux. Les animaux vous perçoivent de loin et ceux-là plus que tout autre. Le troisième jour, mon stress de citadin a commencé à s’estomper. Quand le gros animal argenté est arrivé, je me suis glissé sous l’eau, les pieds en avant, face à lui. Et alors...
Il est là, à... quoi, trente centimètres, quarante au plus, me montrant son ventre blanc tout strié, et moi je lui montre le mien. Je le regarde fasciné. J’ai les mains sagement rangées le long du corps. Pas besoin d’elles, l’eau me porte et d’un coup de palmes je peux remonter à la surface. Il (elle ? mais non, trop gros pour être une dauphine, il doit bien faire deux mètres cinquante de long, c’est un mâle Tursiops) me scanne, m’électrise jusqu’au fond du squelette avec son sonar à ultrasons, tout en me lorgnant avec ses yeux ronds, la tête de côté comme font les chiens quand ils vous interrogent du regard. Je pars dans une cabriole vers la droite, le dauphin me suit. Nous tournoyons deux ou trois fois sur nous-mêmes, comme des cinglés, laissant des nœuds de moebius dans nos sillages. Vu du dehors, je sais bien que la belle harmonie que je ressens, se traduit par des gestes grossiers (j’ai vu des photos implacables, je sais ma laideur gestuelle), mais je m’en moque, je suis vacciné. Ma parole, j’en oublie que j’ai un tuba dans la bouche ! Je ne me suis jamais comporté comme ça. Maintenant, je suis en dessous de l’énorme masse grise. Je longe son dos tout griffé, contemple cette incroyable peau de soie grise, noire, bleue, si prés de mon visage, toutes ces marques, et ces étranges franges le long de ses ailerons pectoraux. [1]
Bon Dieu, j’ai le nez à trente centimètres d’un dauphin sauvage ! Ce félin aquatique et pacifique est spontanément venu à nous, avec une dizaine de ses congénères, à cinq minutes au large de Panama City Beach, et il accepte que je fasse l’imbécile avec lui pendant de longues minutes. J’ai droit à ça ! Je n’y crois pas. Ce bon sang de dauphin ne s’en va pas. Il plonge, mais aussitôt fait un demi-looping, revient le dos vers le bas et se tient quasi immobile, vertical maintenant, parallèle à moi. Il tourne sur lui-même comme une toupie. De nouveau sa peau de soie me happe le regard.
C’est alors que je cède à la tentation...
Pourtant je savais bien que je n’aurais pas dû. Avant de nous embarquer sur les radeaux, nous en avons parlé avec les novices enthousiastes de Delphus, la fondation belge qui a organisé l’expédition, et avec les vieux loups américains de Friends of the dolphins. Consigne n°1 : ne jamais mettre les mains en avant. Ne jamais tenter de les toucher - surtout pour tenter de les attraper par un aileron : ne jamais faire ça ! Leur laisser cette initiative-là à 100 %. Il faut se rendre compte : nous flottons, très maladroitement, dans un royaume radicalement étranger, qui couvre les deux tiers de la planète et sur lequel ils ont régné plusieurs dizaines de millions d’années durant. Ce sont eux, les maîtres. Les instructeurs. Nous, les élèves. Tout petits. Et c’est au maître de décider si on se touchera ou pas (on imagine à quel point ce respect essentiel manque dans les prisons-marinelands !).
Bref, pas touche. Avec l’interdiction de leur jeter des poissons morts pour les attirer, voilà à peu prés les deux seuls impératifs à respecter quand on s’en va à la rencontre des dauphins sauvages. C’est pas sorcier quand même. Et pourtant, les débutants ont du mal à résister. Malgré dix ans de delphinite aigüe, je suis moi-même resté débutant. La preuve... Je vous raconte :
Cette peau qui frémit, là, si prés de moi, si vive, si confiante, si fine et en même temps si zébrée de cicatrices, cette peau à la fois ultrabizarre et familière qui joue sous l’eau dans le soleil, à fleur de surface... eh bien, elle me tente trop. Je craque : l’air de rien, je laisse ma main droite “ naturellement ” flotter vers le dauphin (je me dis qu’ainsi je pourrai le toucher “ par mégarde ” - oups ! oh pardon.)
Se produit alors ceci : avant que je ne le touche (frustration intense), l’animal effectue un bond fulgurant, à 90 degrés, me tourne le dos et, en une fraction de seconde, fait claquer sa queue sur la surface de l’eau à dix centimètres de mon visage avec une violence et une détermination qui me giflent au plus profond. S’il m’avait touché, il me brisait la nuque. On sait que les cétacés visent extrêmement juste. C’est donc une leçon. J’ai juste le temps de voir maître-dauphin plonger vers le fond et gagner le large. Une torpille en colère, mais souple, ondulant au ras du sable.
J’en reste cakes un bon moment.
À chacun son expérience. J’ai vu des veinards (rares) se faire toucher par les dauphins à pleine peau dés la première approche. Je ne parle pas des vrais aventuriers, qui engagent leur vie à fond, tels Jean-Pierre Ulzéga, Dominique Camacho et leurs quatre enfants, qui ont vécu avec un “dauphin ambassadeur” quasiment jour et nuit, hiver comme été, dans le sud de la France, de 1995 à 1997. Je ne parle pas non plus des kamikazes comme Brigitte Sifaoui, dont le premier contact - qu’elle raconte admirablement dans son fameux bouquin, Le Livre des Dauphins et des Baleines, ouvrage unique au monde ! - a équivalu pour elle à monter sur un ring, face au champion du monde des poids lourds de boxe ! Non, je parle des gens moyens, comme vous et moi, et comme tous ceux dont parle cet article. Le plus beau coup de foudre de l’expédition fut celui de Laurence, une jeune Belge de seize ans que la télé de son pays avait décidé de filmer rencontrant pour la première fois des dauphins.
La télé belge a du flair. Ils avaient choisi cette gamine parmi plusieurs centaines de candidats qui, de toute la Belgique, avaient spontanément écrit à maman-télé, comme au Père Noël : “ Mon souhait le plus cher serait d’aller nager avec des dauphins, aide-moi à le réaliser ! ” J’ignore ce qu’il en est en France, mais à la BBC, à Londres, ce vœu vient également en tête du hit-parade des demandes de coup de baguette magique. La RTB a ainsi retenu la candidature de Laurence, une brune longiligne aux cheveux courts, jolie, intelligente, avec surtout dans le regard quelque-chose de limpide.
Or donc, premier jour, première heure, nous venons tout juste de monter à bord des radeaux (petits catamarans en alu, poussés par de puissants moteur et pouvant transporter une quinzaine de passagers), nous n’avons pas même atteint la passe qui conduit à l’océan, que voilà trois dauphins nageant vivement à notre rencontre, en pleine lagune - trois mètres de fond maxi. Nous coupons les gaz. Ils encerclent les radeaux l’un après l’autre et, stupeur, s’arrêtent et sortent de l’eau jusqu’à mi-poitrine avec leur air rigolard, comme des dauphins de cirque - sauf que ceux-là sont parfaitement libres. Laurence se tient au bord de l’un des radeaux, les jambes dans la flotte. A tout hasard, le caméraman de la télé la filme, on ne sait jamais - bien que, faut pas rêver, ça prendra du temps, et encore, coup de bol si, au bout de huit jours, on aura tourné des images correctes... Erreur. FAUT rêver ! Brusquement un dauphin jaillit de l’eau et, croyez-moi ou pas, pose sa longue tête fuselée sur les genoux de la fille ! Le cameraman manque tomber en syncope. Il n’a jamais filmé avec autant de délice. Les téléspectateurs ne vont jamais croire ça. Quant aux aux photographes , ils sont pris de court, furieux, leurs appareils pas encore chargés - qui aurait pu prévoir ? Même vu d’où je suis, à une trentaine de mètres, c’est saisissant. Laurence reste calme, tient le dauphin entre ses mains. Elle a presque l’air de trouver ça normal. Fichus gamins ! Ben oui quoi, on fait un vœu, la télé vient et hop, voilà. N’empêche : à la regarder évoluer, quelques heures après, la vie de celle-ci semble avoir pris un joli coup d’accélérateur par cette belle après-midi de mai 1994, au bord du Golfe du Mexique.
À Panama-City-Beach, dans une partie de la Floride qui est couverte de pins et devrait logiquement appartenir à l’Alabama, à quatre heures de route à l’est de la Nouvelle Orléans.
N’est-il pas irresponsable de donner l’adresse ?
Trop tard, le mouvement est lancé. Il faut tout faire pour le rendre sublime. C’était d’ailleurs le but de l’expédition - vous ne croyez pas qu’on invite un charter de journalistes simplement pour qu’ils fassent trempette !
De quel mouvement parlons-nous ? La mythologie delphinienne est belle. Mettez-la en pratique, vous verrez : elle vous poussera dans des parcours sans faute [2] . Ceux qui, à l’instar du philosophe Luc Ferry (du moins à l’époque où il écrivait Le nouvel ordre écologique [3]), s’imaginent qu’en "adulant" ainsi un animal on va oublier les hommes, enlisés dans leurs malheurs, se trompent et signalent juste qu’ils n’y connaissent rien. L’animisme ne vous éloigne pas des hommes, il vous y ramène. Il éveille au contexte, au réel, intérieur comme extérieur.
Par ailleurs, informer sans inviter à l’action est un non sens neuro-psychologique - enfermez un enfant dans une cage et contentez-vous de l’informer, il deviendra débile. Laborit nous l’a appris : notre système nerveux est fait pour l’action. C’est très sainement qu’un certain nombre de lecteurs et amis me râlaient après : "Arrête de nous raconter des histoires de dauphins, dis-nous plutôt comment en vivre." C’est ainsi que je me suis laissé embarquer dans cette histoire belge. Où j’ai vu réemerger la somptueuse utopie d’une "coévolution humains-dauphins", et s’imposer le concept tout à fait pragmatique d’écotourisme - avec par exemple le rêve de navires baleiniers métamorphosés en bateaux de plaisance.
Ils sont un certain nombre, au plat pays, côté wallon comme côté flamand, qui vénèrent la figure du dauphin et la stratégie de vie qu’il inspire [4] . Michel Atlas, par exemple, neuropsychologue spécialisé dans l’éveil du potentiel humain au sein des grosses entreprises (pour lui tout a commencé dans les années 60 en lisant Dauphin mon cousin, du plongeur et visionnaire belge Robert Stenuit [5] ), qui a fondé ensuite Water Planet, que dirigent désormais le Suisse Denis Richard et sa femme Isabelle, qui vient elle aussi de Belgique. Tout comme Laurie Moerman, qui anime Blue Odyssee. Mais il y a aussi des francophones non belges, dans cette histoire, par exemple Frédéric Chotard, qui anime une autre organisation - avec Water Planet et Blue Odyssee, ce sont celles qui sont les plus aptes, à l’heure actuelle, à vous emmener nager avec des dauphins sauvages - en Floride, ou aux Bahamas, ou bien ailleurs ... [6]
J’ai connu tous ces gens grâce à Maurice Léon, l’organisateur du voyage dont il est question depuis le début de cet article. Il y a longtemps que cet homme ne s’occupe plus de dauphins, mais il est tellement typique de la façon dont on peut choper une fièvre delphinienne, que j’ai envie d’en dire deux mots.
Ce businessman classique se défendait bien, mais pas assez pour éviter l’ulcère. Hémorragie. Il manqua y passer. Du coup, il reconsidéra sa vie et décida d’entrer en "thérapie holistique" accélérée - pourquoi perdre son temps dans des processus interminables ? Visualisation, méditation, rebirth... le kit complet, en quelques semaines. Un jour, en pleine séance de régression, il eut un flash énorme : « Je me retrouve bébé dauphin et vois ma mère massacrée par les hommes. D’abord, la haine m’a submergé... » Une vraie catharsis. L’homme d’affaire envisage d’abord de monter un groupe d’écoterroristes - la lecture du rapport Global War against small cetaceans, de l’Environmental Investigation Agency, le rend fou. Mais la thérapie se prolonge, il redescend sur terre et décide de travailler à l’éducation de ses congénères, pour favoriser les interactions (ou interlocks) humains-dauphins, dans l’intérèt de tous (y compris notamment des humains très dépressifs et des handicapés mentaux).
Trois ans plus tard, ayant visité tous les "spots" delphiniens connus de par le monde, Maurice Léon, parrainé par deux delphiniens célèbres, l’Anglais Horace Dobbs, ami du Prince Charles, et la Néo-Zélandaise Estella Meyers, émule du néo-chamane Igor Tcharkovski, a débarqué à Panama City Beach. Le businessman n’en a pas cru ses yeux. Toute une peuplade de dauphins sauvages, des Bottlenose (ou Tursiops truncatus), qui entraient en interrelation du premier coup et avec n’importe qui ! On en connaît certes d’autres - et ça change sans arrêt, dans les éditions successives de son Livre des dauphins et des baleines (que nous éditons dans la collection Clés, chez Albin Michel), Brigitte Sifaoui ne cesse d’en donner de nouvelles. Parmi les spots ultra-classiques, vous avez Monkey Mia par exemple, à mille bornes au nord de Perth, sur la côte ouest de l’Australie, où s’étale depuis des années un véritable luna park, assez grave. Le pays phare est la Nouvelle Zélande, où le célèbre Wade Doak, grand ami d’Hugo Verlomme, n’en revient pas de l’accélération faramineuse du “tourisme cétacé” - dont il pense grand bien, persuadé que “ce sont les dauphins qui décident de ces contacts”. Mais les terres australes sont loin. La Basse Californie est idéale, surtout pour les amoureux de baleines. Il y a aussi Laguna, au Brésil, mais le contact y semble surtout réservé aux pêcheurs indigènes. Il y a les fameux dauphins d’Eilat, en Israël - mais si domestiqués qu’ils finiraient presque par ressembler à des spécimen de marineland. Il y a également bien-sûr tous les "dauphins ambassadeurs", y compris en France et en Grande Bretagne, mais ce sont par définition des solitaires, qui ne peuvent amuser, soigner ou initier qu’un nombre limité d’humains, à des dates aléatoires. Il y a encore les Bahamas, ou Bali, ou encore Hawaï, sans parler de la Mauritanie, de Belize, d’Oman et bien sûr de la Mer Rouge, en Égypte...
Il y a mille manières de pratiquer ça. L’idée, déjà ancienne, fut défendue dés les années soixante par des visionnaires, dont le fameux John Lilly, et par bien d’autres depuis, dont le Français Hugo Verlomme, auteur de Mermère et cofondateur de Réseau Cétacés, l’ancêtre d’Orques Associées... même si celui-ci, aujourd’hui, nous invite à bien réfléchir avant de foncer tête baissée dans n’importe quel plan « éco-touristique » foireux (cf son article, dans ce dossier).
L’écotourisme, on en parle beaucoup, ces temps-ci, de la forêt amazonienne au grand nord canadien et jusque dans les vallées imprenables du Bouthan - l’un des plus beaux textes sur le sujet est signé Daniel Popp, cofondateur de Terres d’Aventures et grand explorateur du Hoggar saharien. [7]
Avec leurs grands parcs fédéraux, on pourrait dire que les Nord-Américains ont inventé la tradition écotouristique, parallèlement aux Anglais, qui œuvraient plutôt en Afrique orientale. Cette tradition se prolonge aujourd’hui logiquement dans le "whale watching" (l’observation des baleines), en particulier dans les eaux froides du courant du Labrador, et le long de la Californie. Evidemment, les écologistes se plaignent et ils n’ont pas tort. L’été, sur le Saint Laurent, il y a déjà beaucoup trop de monde, et les baleines sont fichtrement gênées sous les tropiques, par exemple en Basse Californie (où elles mettent bas) par des foules d’écotouristes en délire.
Que dire ? À chaque période ses effets pervers. Après certaines victoires au milieu des années 90 (notamment en mai 94 à Puerto Vallarta, où la Commission baleinière internationale avait fini par accepter l’idée d’un gigantesque "sanctuaire à baleines" d’une trentaine de millions de kilomètres carré autour de l’Antarctique), le sort des baleines est à nouveau en péril. Mais il serait débile de décourager des initiatives comme celle du capitaine norvégien Ragnvald Dahl qui, en 1988, transforma son bateau chasseur de baleines en navire d’observation, métamorphosant sa redoutable expertise en force pacifique au service du public. Et des baleines !
Avec les dauphins, le concept se complexifie. Il ne s’agit plus seulement d’observer de loin, mais de plonger, dans tous les sens du mot, dans le milieu. On pourrait presque parler d’éco-existentialisme, ou d’éco-pélerinage ! De co-évolution ?
Mais revenons, modestement, à notre bande de Pieds Nickelés belges, qui déboulent pour la première fois dans ce petit monde.
Le début de l’expédition, en particulier la séance d’essai des masques et tubas, dans la piscine de l’hôtel, aurait fait les délices de Jacques Tati. Le cinéaste aurait pu intituler le film "Les cousins belges du dauphin d’Amérique" et on aurait bien rigolé. À la piscine et même après, en mer, à quelques centaines de mètres de la côte. Et même si, une fois ou deux, ça s’est mis à pleurer : une maman (lauréate d’un concours de la télé belge) rêvait, depuis son enfance, de nager avec des dauphins ; quand elle en a vu surgir un à quelques brasses d’elle, gueule grande ouverte, contre toute attente elle a éclaté en sanglot. Il lui a fallu une journée pour s’en remettre (c’est courant).
Sur place, dans la petite ville de Floride du Nord-Ouest, l’arrivée d’une bande d’Européens delphinophiles a jeté un émoi. Tous les restaurateurs et hôteliers ont été mobilisés par la chambre de commerce. On espère évidemment que nous allons attirer du touriste. Eco-touristes ? Les notables locaux se tâtent. C’est quoi, ce truc ? L’organisateur belge les rassure. Les Friends of the dolphins, américains en revanche, sèment un début de panique, en rappelant que, jusqu’ici, leur ville a surtout mérité le titre de “ capitale américaine de la capture ” - les dauphins sont tellement confiants par ici, c’est un jeu d’enfant de les attraper ! Et la sage-femme Marina Alzugaray, une Cubaine au regard incandescent, praticienne de l’accouchement sous eau, prétend que le fisc américain touche des fortunes pour délivrer des permis de capture en dépit de la loi.
Surprise des Européens : nous pensions, après toutes les batailles menées notamment par Richard O’Barry, ex-manager des dauphins jouant le rôle de Flipper, devenu héros de leur libération (avec neuf séjours en taule !), nous pensions, dis-je, que la capture était devenue illégale aux USA. Erreur, cela dépend des États. Mais les citoyens américains ne sont pas moins naïfs, ni choqués, que nous. En 48 heures, la rumeur de notre visite et de nos supposées critiques remonte jusqu’à Washington. Rectification officielle de l’Office of protected resources du National marine fisheries service : le fisc ne touche pas plus de 200 $ par permis, et surtout aucun animal n’a plus été capturé à Panama City Beach depuis 1989 - cette situation pouvant être considérée comme définitive, vu l’audience grandissante des protecteurs de dauphins.
Au passage, le lobby des marinelands et delphinariums a montré le bout du nez. Pas bête : ils accusent les écolos delphiniens de violer gravement la loi de protection des animaux sauvages, qui aux États-Unis interdit non seulement de les nourrir mais même de les approcher "à moins de 50 mètres". Le discours des marinelands est simple : « OK, disent-ils, à titre exceptionnel, nous emprisonnons quelques dauphins dans des bassins de béton, et ça n’est pas forcément rigolo pour eux, mais le public peut ainsi rassasier sa curiosité, sans aller perturber les milliers d’animaux sauvages, que nous suggérons, pour le coup, de laisser totalement inaccessibles aux humains - ce qui est la seule attitude réellement écologique. » Joli entourloupe. Il faudrait protéger les baigneurs de la curiosité affectueuse des dauphins ! Car, en pleine mer, ce sont bien les dauphins qui viennent aux humains, rien ne les y oblige. Mais pourquoi sont-ils si spéciaux, ici, alors qu’ailleurs, les marins vous le diront, s’ils aiment jouer avec les bateaux, il suffit que vous plongiez dans l’eau pour que ces incroyables bestioles disparaissent instantanément ?
Les explications varient suivant les interlocuteurs. L’explication la plus répandue prétend que les pêcheurs de cette côte auraient, depuis un siècle, tellement nourri les dauphins en leur jetant les restes par-dessus bord, que ceux-ci seraient entrés dans un processus de domestication. Comme le firent les ancêtres sauvages des chiens, il y a quarante mille ans, en suivant les campements des hommes. Possible. Bien que, sur un point crucial, ce raisonnement ne tienne pas : même ici, les dauphins continuent de se nourrir quasi-exclusivement des proies fraîches de leur propre chasse. En revanche, l’attitude sympathisante de certains pêcheurs locaux (pas tous) a certainement contribué à apprivoiser les Tursiops de la côte, du moins certains d’entre eux : la plupart restent en effet à quelques milles au large, seuls quelques individus viennent jouer avec les humains... Du moins avec certains humains.
Cela surprend toujours, quand on a fait une longue route pour venir jouir d’un site, de constater que les gens du crû s’en fichent royalement. Certes, la plupart des habitants de Panama City Beach savent qu’il y a des dauphins sur la côte et qu’on peut aller les voir, le dimanche, quand on va pique-niquer sur Shell Island, une réserve naturelle d’une dizaine de kilomètres de long, où vivent aussi des oiseaux de toutes sortes et des alligators. Mais enfin bon, vous n’allez pas en faire tout un fromage !
« C’est rigolo, voilà tout, me dit un commerçant. On y va en famille, ou avec des potes pêcheurs - la pêche, ça oui c’est sérieux ! -, et on leur balance des petits poissons congelés dont on a pris soin de ramener un plein sac (avant, il y avait des poissonniers spécialisés là-dedans, mais depuis deux ans, c’est interdit). Vous faites un peu de bruit, en cognant sur votre barque, les dauphins ont vite fait de rappliquer. Alors vous leur jetez les poissons, et ils deviennent tout fous, sortant de l’eau en ouvrant la bouche. On rigole bien et les enfants adorent ça.
- Vous continuez de les nourrir malgré l’interdiction ?
- Bof, on dirait que ça reste toléré.
- Et vous n’avez jamais envie de vous baigner avec eux, plutôt que de vous contenter de leur jeter des poissons ?
- Se baigner avec eux !?! Beuark ! Personnellement j’ai horreur de l’eau. »
Une exception, ce vieux schnock rougeaud ? La plupart des jeunes Américains que nous voyons sont visiblement sportifs et aquatiques, mais concernant les dauphins, surprise : ils se comportent comme leurs parents. La seule différence c’est qu’ils arrivent en jet-ski (scooter de mer), par bandes pétaradantes et colorées. Les dauphins, qui adorent faire les fous, les encerclent vite fait. Mais ensuite déception : les motards des eaux et leurs copines, au lieu de plonger et d’entamer on ne sait quel West side story sous-marin, se contentent, à leur tour, de jeter aux dauphins des petits poissons congelés. Puis ils rigolent un bon coup, comme on fait au zoo devant des singes, et repartent aussi sec sur leurs engins, pour aller boire des sodas sur la plage. Pour nous, qui regardons la scène par en-dessous, c’est sidérant et consternant.
Les dauphins, eux, s’amusent de toute façon, virevoltant entre les scooters et les jambes de leurs conducteurs avec une dextérité inouïe. Mais les jeux auxquels ils invitent les humains restent suspendus... comme les poissons congelés, qu’on retrouve flottant entre deux eaux. Cela dit, l’histoire des poissons offerts aux dauphins par les hommes n’est pas si simple. Souvent, c’est par ce geste qu’une relation durable s’est nouée. Certes, le captain Bob, qui nous loue ses radeaux baptisés Fun boats, raconte qu’il fut le premier de la côte, quand il était enfant dans les années soixante, à passer un pacte avec une dauphine et son petit, en les libérant d’une lagune qui s’était refermée sur eux. Mais les autres membres de Friends of the dolphins assurent qu’à Panama City Beach, la véritable interrelation entre humains et dauphins a démarré en 1984, après que l’artiste bijoutier Steve Kurstin, poussé par une intuition folle, se soit soudain jeté à l’eau depuis un hors-bord fonçant à toute vitesse, un poisson à la main...
« Je me suis retrouvé sous la flotte, nous raconte-t-il, quand tout d’un coup trois dauphins m’ont entouré. Je n’en croyais pas mes yeux : ils étaient verticaux et immobiles. À nous quatre, nous formions comme un cercle. J’ai tendu la main et j’ai laissé mon poisson flotter au milieu de ce cercle. Alors s’est produit une scène que je n’oublierai jamais : chacun son tour, les trois dauphins sont venus happer mon poisson du bout des lèvres avant de le relâcher. Je crois qu’ils me disaient “OK, t’es sympa, mec, ton cadeau nous touche, même s’il n’est vraiment pas mangeable !”
- Après ça, confirme Alan Lark, le président fondateur des Friends of the dolphins, notre relation avec eux s’est mise à changer. Jusque là, ça n’était venu à l’idée de personne, par ici, que les dauphins puissent avoir envie de nager avec des humains. »
Mais Alan nous met en garde en nous apprenant quelque-chose de tout à fait spécial : « Des charters d’éco-touristes, nous n’en voulons pas. Ça pourrait tourner la tête aux dauphins, en gonflant leur ego - je parle des jeunes dauphins, volontiers crâneurs. Vous ne vous en êtes peut-être pas rendu compte, parce que vous les connaissez mal, mais la plupart des Bottlenoses qui viennent jouer avec vous ont de petites dents pointues : ça veut dire que ce sont des ados. Les vieux restent au large. Autant que nous puissions en avoir l’intuition, il nous semble que les vieux dauphins n’aiment pas trop voir leurs gamins sans arrêt tourner autour de ces bipèdes barboteurs, qui poussent des cris hystériques dès qu’ils aperçoivent un dauphin... »
Alan, lui, est l’homme le plus peinard du monde. Héritier des deux parcs d’attraction de la ville, il a tout mis en gérance et passe sa vie sur l’eau, au rythme lent des vagues, avec sa femme Christine et leurs trois enfants. Le plus jeune est né dans la piscine, à deux pas de la plage. Christine, qui s’était baignée durant toute sa grossesse avec les dauphins, n’a pas eu le temps de voir son bébé venir : elle était en train de nager quand il est soudain né, sans prévenir ! Quelques semaines plus tard, elle a présenté son lardon, sous l’eau, à une amie dauphine, elle-même mère d’un tout petit. “ Alors, raconte Christine, il s’est passé une chose incroyable : cette dauphine, qui jusque-là s’était toujours interposée entre nous et son petit, l’a ostensiblement poussé dans notre direction ! ” La photo de la rencontre des deux nouveaux-nés existe, nous l’avons tous vue, mais elle n’est pas à vendre. Ils n’ont même pas voulu nous la prêter !
D’après Horace Dobbs, le scientifique britannique grâce auquel nous nous trouvons à Panama City Beach et qui, depuis vingt ans, soigne les dépressifs de toutes sortes en les faisant nager avec des dauphins (en combinaison, dans les eaux froides du Pays de Galle et de l’Irlande !), nous assisterions actuellement à l’émergence d’une symbiose radicalement neuve : l’alliance humains-dauphins. Une co-évolution rapide et volontaire entre deux espèces : la première est reine des terres, la seconde impératrice des mers.
Horace est si enthousiaste et si convaincant qu’il a gagné non seulement l’amitié de la famille royale d’Angleterre, mais aussi l’estime du public japonais, pourtant très chatouilleux sur le sujet delphinien - puisque les Nippons, jusqu’ici (ça change), ont aimé les dauphins surtout en sauce dans leur assiette ! Eh bien, Horace Dobbs nous a annoncé l’ouverture d’un Dolphin therapy center dans l’empire du soleil levant. Mais là, on sort de l’écotourisme pour entrer dans l’écothérapie et c’est une autre histoire. [8]
Dans Je nage avec les dauphins sauvages, Joël Dehasse, vétérinaire psy et coach en développement personnel, spécialisé dans les interactions entre les animaux et leurs maîtres, fait très joliment parler une enfant qui est partie aux Bahamas, pour nager avec les dauphins en pleine mer (i’M éditions, Bruxelles - www.im-editions.be).
[1] Ces franges, que l’on ne trouve apparemment que dans cette région du monde, sont en fait des parasites.
[2] Je m’explique sur les “enseignements du dauphin” dans Le 5° Rêve, paru chez Grasset et au Livre de Poche..
[3] éditions Grasset
[4] Stratégie positive du “win-win” (tout le monde gagne), que des consultants d’entreprise, Lynch et Kordis, ont traduit dans un livre, La stratégie du Dauphin, aux Editions de l’Homme (Montréal).
[5] Epuisé, ferait bien d’être réédité.
[6] Voir l’article « Comment faire pour y aller ? » dans ce même dossier.
[7] Nouvelles Clés n°30, été 2001.
[8] Avec hélas une ombre commune : si la pollution des océans continue à progresser au rythme actuel, les cétacés disparaîtront très vite et de toute façon - comme déjà la quasi-totalité des dauphins premiers-nés du Golfe du Mexique : ils sucent dans le lait de leur mère le pire concentré de poison que l’on puisse imaginer - leurs cadets avalent un poison accumulé pendant moins d’années.