
Jeremy Narby - DR.
Les chamans, comme tous les « savants primitifs », sauraient-ils consciemment capter des informations en provenance directe de l’ADN des plantes ? Cette hypothèse, émise par Jeremy Narby, un jeune anthropologue québécois qui vit aujourd’hui en Suisse, risque fort de ne pas être prise au sérieux par les scientifiques. Son brillant exposé, une première fois exposé dans Le Serpent Cosmique (éd. Georg), devenu depuis un livre culte, mérite qu’on y revienne : le chercheur y résumait dans un langage plein d’humour dix passionnantes années de recherches anthropo-bio-moléculaires, au coeur de la forêt amazonienne. Voici, brossé à grands traits par le cinéaste et grand reporter Thomas Johnson, le voyage initiatique d’un savant de demain, qui affirme : les scientifiques du XXI° siècle aborderont aussi la nature de l’intérieur, comme un langage à décrypter selon les lois d’une aventure plus mystique que mystérieuse.
Question apparemment absurde : comment des chamans pourraient-ils, consciemment, entrer en communication avec une molécule ? À l’inverse, comment une molécule pourrait-elle « parler » à un être humain ?
« Les hypothèses sont d’abord faites pour être exposées, ensuite pour être critiquées, enfin pour être testées, annonce gaillardement Narby lors d’une conférence à Lyon en juin 1996. Commençons donc par l’exposé. »
Rien, dans la vie de cet homme, ne semblait le prédestiner à la grande audace scientifico-métaphysique. En 1984, âgé de vingt-quatre ans, étudiant en révolte comme tant d’autres contre la société de consommation, il quitte ses parents et sa confortable banlieue natale de Montréal pour aller poursuivre le second cycle de ses études d’anthropologie à l’université de Stanford, aux États-Unis. Sujet de sa thèse de doctorat : « De l’utilisation rationnelle de la forêt amazonienne par les Indiens Ashaninka du Pérou. »
Les motivations qui nourrissent ce sujet sont clairement politiques. « À l’époque, se souvient-il, j’avais atteint l’âge de bien comprendre ce que l’on entendait en disant que les grandes puissances industrielles étaient en train de “mettre en place des projets de développement” en Amérique latine. Cela consistait bien sûr à confisquer les territoires des peuples indigènes et à transformer leurs forêts en pâturages. Les experts occidentaux justifiaient leur démarche en expliquant que les Indiens ne savaient pas “utiliser rationnellement” leurs terres et que la confiscation de celles-ci était donc économiquement justifiée. »
En bon militant écologiste, le jeune Jeremy décide de démontrer le contraire. Il se fait fort de prouver, par une recherche sur le terrain, que les Indiens d’Amazonie savent au contraire utiliser les richesses de la forêt de manière particulièrement rationnelle - intégrant notamment l’indispensable facteur du long terme. Un peu à la façon de la jeune Margaret Mead, future grande dame de l’anthropologie américaine, partant aux îles Samoa dans les années vingt, pour « prouver que les sociétés humaines sont entièrement déterminées par leurs cultures et non par la nature », le jeune Narby s’en va au loin chercher des ingrédients pour prouver une idéologie déjà toute forgée dans sa tête : les Indiens sont globalement bien plus rationnels que les multinationales capitalistes. Et il se retrouve ainsi projeté à Quirasahri, un minuscule village d’Indiens Ashaninkas de la vallée du Pichis, au cœur de l’Amazonie péruvienne, où il va passer une dizaine d’années, dont deux ans en continu, pour les besoins de sa thèse d’anthropologie.
Les Ashanincas sont l’une des quelques cent ethnies qui vivent encore en quasi-autarcie dans la grande forêt équatoriale, loin de la pensée scientifique et de la culture occidentale. Bien que contactés par les missionnaires chrétiens, ils ont pour l’instant réussi à conserver leurs croyances quasi intactes.
Le jeune anthropologue est bien accueilli. Son travail consiste essentiellement à se « promener » dans la forêt avec les habitants des lieux, en leur posant le maximum de questions sur tout ce qu’ils en savent - vaste programme ! Avec l’aide d’un interprète, les Indiens lui répondent toujours de manière extrêmement concrète : telle plante sert à faciliter l’accouchement ; telle autre aide à la cicatrisation ; celle-ci peut contrer l’effet du venin de tel serpent ; celle-là élimine tels parasites intestinaux...
Chaque fois que c’est possible, l’esprit curieux de Jeremy le pousse à tester ces plantes sur sa propre personne. Première longue et patiente étape de son initiation. Un exemple ? Comme de nombreux intellectuels urbains, l’anthropologue québécois souffrait prématurément du dos (depuis l’âge de dix-huit ans). Les Indiens lui prescrivirent une plante : « Prends ça ! » lui suggéra Carlos Perez Shuma, le chaman du village qu’il avait rencontré sans le savoir dès le premier jour et qui allait bientôt devenir son principal « consultant ». « D’abord, le prévint le petit homme trapu, tu auras froid. Puis ton corps deviendra du caoutchouc pendant quarante-huit heures et tu auras quelques visions. Enfin, tu n’auras plus mal au dos. » Jeremy avala la demi-tasse d’infusion qu’on lui présentait et tout se passa comme prévu : il eut froid, en effet ; son corps sembla se transformer en caoutchouc pendant deux jours ; il eut des visions ; et depuis - c’était il y a dix ans - il n’a plus jamais eu mal au dos !
À la troisième expérience du même type, Jeremy le rationnel fut au moins convaincu que ces Indiens étaient d’excellents herboristes. Leurs remèdes fonctionnaient aussi bien que ceux des Occidentaux les plus « civilisés ». Il se posa alors une question simple et naïve : comment diable ces gens sans écriture ni science savent-ils ce qu’ils savent ? D’où tiennent-ils leur connaissance encyclopédique des plantes ? En fait, sans aller au bout du monde, il aurait pu se poser la même question depuis le cœur de son Québec natal (ou de l’Europe), en s’interrogeant sur la façon dont tous les herboristes ont toujours fonctionné - la réponse n’aurait pas manqué de nous intéresser. Il se trouve que sa question, Jeremy l’a posée à des Indiens qui vivent encore pieds nus dans la forêt tropicale et dont les recettes provoquent de très étonnantes visions. Leurs réponses furent, pour le jeune chercheur, aussi inattendues que l’effet magique des plantes.
Exemple : « Comment savez-vous que telle plante guérit de la morsure de tel serpent ? - C’est parce que la fleur de cette plante présente le dessin de deux petits crochets qu’on retrouve dessinés sur les écailles de la tête de ce serpent. » Devant l’air dubitatif de Jeremy, les Indiens se contentèrent d’affirmer : « C’est toujours des signes comme celui-là que la nature nous donne ! »
Peu à peu, jour après jour, semaine après semaine, les « sauvages » dessinèrent ainsi devant l’étudiant en anthropologie une fresque fantastique dans laquelle hommes, plantes et animaux se trouvaient mêlés et où la nature, fondamentalement intelligente, parlait aux humains éclairés en leur adressant volontairement des signes. Ainsi affirmaient-ils que c’était au cours de voyages hallucinatoires que certains d’entre eux apprenaient à connaître les plus grands secrets des plantes : « Nos chamans, firent-ils comprendre à Narby, boivent une mixture hallucinogène, l’ayahuasca, et dans les visions que cette décoction à base de lianes provoque, des esprits leur apparaissent, qui leur donnent les grandes recettes de guérison. C’est comme ça que l’on sait ce que l’on sait des plantes ! »
Cela faisait quatre mois qu’il avait débarqué du Canada. Et le jeune homme sentait ses résistances de scientifique occidental lentement fléchir. Les Indiens ne s’impatientaient pas devant ses questions qui devaient leur paraître singulièrement naïves. Et lui, devant leur entêtement à accumuler leurs arguments toujours dans le même sens, avait l’impression d’être progressivement submergé par une montagne d’irrationalité : la nature serait donc capable de communiquer son savoir par un langage ? La nature parlerait consciemment aux humains ? En guise de réponse, Carlos, le jeune chaman, l’invita finalement à « voyager » par lui-même : « Si tu veux vraiment savoir ce qui t’intéresse, lui dit-il, tu dois boire de l’ayahuasca. Je peux te montrer ça. »
L’ayahuasca est un breuvage hallucinogène rougeâtre, utilisé par pratiquement tous les chamans du bassin amazonien. Il est tellement enraciné dans la mythologie et la philosophie des peuples de ces régions que les spécialistes font remonter sa découverte à la préhistoire. Pour sa préparation, deux espèces de lianes sont nécessaires. La plus active de ces lianes, appelée kahiriama, provoque des hallucinations auditives dont les Indiens disent qu’elles annoncent les événements à venir. Mal employée, elle peut tout simplement entraîner la mort - qu’on se le dise : certaines modes urbaines, au Brésil mais aussi en Europe, utilisent ces produits, souvent de manière ignare, manipulatoire et dangereuse.
Jeremy Narby n’allait pas tarder à découvrir que, lorsque les ethnobotanistes se sont plongés sur la composition de cette mixture afin d’en découvrir les principes actifs, ils sont allés d’étonnement en étonnement. Pour les références scientifiques exactes qui jalonnent son cheminement, je vous renvoie au livre Le Serpent cosmique. Sa riche bibliographie et toutes les citations, reprises dans leur totalité, fournissent tous les éléments nécessaires pour apprécier la solidité de son travail de recherche.
La liane dont nous parlons contient de la diméthyltriptamine, une hormone sécrétée naturellement par le cerveau humain. C’est elle qui provoque les hallucinations. Elle est inactive par voie orale, puisqu’elle est détruite par le monoamine oxydase, une enzyme de l’appareil digestif. Mais la seconde liane utilisée dans la mixture contient précisément plusieurs substances qui protègent l’hormone de l’assaut de cette enzyme.
Comment ces peuples « primitifs », sans connaissances ni en chimie ni en physiologie, ont-ils trouvé la solution que constitue le mélange de ces deux lianes ? « Par expérimentation empirique, bien sûr », se dit d’abord notre jeune anthropologue. Mais il y avait tout de suite un hic : ces gens-là auraient trouvé empiriquement, c’est-à-dire par essais/erreurs, la bonne combinaison parmi les centaines, voire les milliers de combinaisons possibles ? Lorsque Jeremy commença à se poser cette question de manière vraiment rationnelle, la réponse fut sans équivoque : les Indiens semblaient avoir une tranquille logique pour eux lorsqu’ils disaient : « Nous avons d’abord pris d’autres hallucinogènes, et dans nos visions, nous avons vu des êtres qui nous ont donné la recette complète de l’ayahuasca. »
Voici Jeremy Narby au pied du mur, mais contrairement aux chercheurs classiques, qui s’efforcent de demeurer hors du champ observé, il va, pour apprendre, accepter l’invitation du chaman et boire de l’ayahuasca. La démarche est plus originale qu’elle n’y paraît.
Les anthropologues et ethnologues modernes acceptent une certaine immersion au sein des populations étudiées, mais, par souci d’objectivité, insistent sur la nécessité d’une distanciation minimale, s’interdisant par exemple toute participation active aux pratiques et cérémonies sacrées. L’anthropologue rigoureux ne joue pas du tam-tam, il ne danse pas toute la nuit et surtout n’ingurgite pas de produits hallucinogènes. Bien que capable de s’intégrer aux populations étudiées, il demeure un observateur endurci, vigilant contre le danger de confusion. En clair : un chercheur du CNRS qui prendrait de l’ayahuasca dans le cadre de sa recherche pourrait tout simplement perdre son poste.
Mais voilà qu’une nouvelle génération de chercheurs, dont fait partie Jeremy Narby, ose l’immersion totale, et ramène ainsi une nouvelle lecture anthropologique, permettant l’émergence de nouvelles hypothèses. « Depuis le début du siècle, explique Jeremy Narby, quelques chercheurs ont bien fait le pas, mais rares sont ceux qui ont ensuite parlé de leurs expériences hallucinatoires. » Dans sa quête, il va se trouver poussé du côté d’écrivains comme Antonin Artaud qui, de retour du Mexique, écrivait : « Je me livre à la fièvre des rêves, mais c’est pour en retirer de nouvelles lois » !
Suivons donc notre explorateur dans la deuxième grande étape de son initiation.
Il se retrouve à la tombée de la nuit, sur la plate-forme d’une mai- son légèrement isolée du village, au coeur de la forêt, en compagnie du minuscule Carlos Perrez Shuma et de deux autres candidats au voyage. En guise d’apéritif, Carlos allume une cigarette de toé, sorte de datura, roulée dans une feuille de cahier et le fait tourner. La datura est connue comme plante sacrée pratiquement dans le monde entier. Lorsque le Bouddha prêchait, les cieux la couvraient de rosée. En Inde, on l’appelle « touffe de Shiva », et les « sorcières » d’Europe l’utilisaient abondamment dans leurs potions.
Ensuite, Carlos distribue à chacun une petite tasse d’ayahuasca - « au goût amer à en frémir », se souvient Jeremy. Il vomit : encore in- crédule, il n’a pas respecté la diète que le chaman leur a pourtant prescrite quelques jours plus tôt. Jeremy boit une nouvelle tasse, puis Carlos les asperge d’eau parfumée, avant de les enfumer de tabac et de se mettre à siffler une mélodie « d’une beauté saisissante ». Les images kaléidoscopiques commencent à apparaître au jeune anthropologue... Dix ans plus tard, voici comment il décrit ce premier voyage qui allait transformer sa vie : « Je me suis retrouvé très rapidement entouré d’immenses serpents fluorescents de quinze mètres de long, plus réels que réels. Ils dansaient autour de moi dans une lumière telle que la réalité du monde que nous connaissons me parut soudain très fade. Moi qui pensais que ma vision matérielle, rationnelle et tridimensionnelle pouvait tout comprendre, je me retrouvai devant une réalité impossible à appréhender. Mes présupposés philosophiques m’apparurent brusquement dans toute leur arrogance. En une demi-seconde, ces serpents allaient faire s’effondrer en miettes mes a-priori et la perception que j’avais du monde. »
Là-dessus Jeremy se lève, enjambe les serpents, leur demande pardon et part en « voyage » : il a la sensation de quitter son corps et de se retrouver virevoltant au-dessus de la terre transformée en planète de glace. Puis il redescend pour se retrouver à nouveau entouré de serpents...
« Des images de feuilles vertes, avec toutes leurs nervures, défi- laient maintenant à une vitesse inimaginable. Puis c’était une main humaine, elle aussi remplie de nervures. Puis une femme sublime dotée de vingt seins. Puis à nouveau les nervures... Impossible bien sûr de tout me rappeler, l’essentiel fut que je me sentis tout d’un coup uni à la nature comme jamais. J’en faisais partie, comme une plante. C’était la première fois que je pensais comme cela. Jusque-là, j’étais un anthropologue, un humain étudiant d’autres humains. Les serpents m’ont dit : “Tu n’es qu’un humain parmi les autres, un tout petit humain”. »
Le lendemain soir, après avoir dormi et méticuleusement noté le récit de sa nuit, Jeremy veut éclaircir quelques-unes de ses visions. « C’était quoi, ces serpents ? demande-t-il à Carlos.
- La prochaine fois, lui répond le chaman sans rire, vient avec ton appareil photo, tu pourras les photographier. »
Photographier des hallucinations ? « Pour eux, se demande Jeremy intrigué, ces serpents sont donc tout aussi réels que notre monde physique ? » Les Ashaninkas lui disent que ces serpents sont leurs maîtres, et qu’ils leur enseignent la connaissance profonde des plantes et de la forêt. L’esprit passablement chamboulé, Jeremy refoule temporairement toute cette expérience et rentre aux États-Unis pour rédiger sa thèse. Deux ans plus tard, le voilà docteur en anthropologie. Nulle part il n’a mentionné l’origine supposée hallucinatoire du savoir des Indiens, ni ses propres expériences hallucinogènes : cela aurait irrémédiablement desservi sa cause. En Occident, connaissance hallucinatoire et connaissance rationnelle s’excluent l’une l’autre.
Pourtant, lorsqu’on s’intéresse à la genèse des grandes découvertes de nos savants, on découvre que c’est souvent lors d’expériences irrationnelles, dans de véritables visions, que leurs intuitions ont fonctionné. Socrate a rêvé sa rencontre avec Platon. Descartes a vu dans un rêve un ange lui souffler les bases de la Méthode. Einstein a découvert le principe de la relativité en rêvassant à la fenêtre d’un tram. Et celui qui nous intéresse le plus ici, un certain James Watson, découvrit la double hélice de la molécule d’ADN en crayonnant sur un journal dans un train, puis en se promenant à vélo...
C’est à Lausanne, en Suisse, que le fraîchement diplômé docteur Narby trouve son premier emploi : chargé d’étude pour Nouvelle Planète, une organisation humanitaire écologique qui s’occupe très opportunément de la sauvegarde des forêts tropicales. « Je ne voulais pas me retrouver dans un milieu trop académique, explique Narby. Eux me donnaient la possibilité de retourner sur le terrain. »
Nouvelle Planète l’envoie à plusieurs reprises dans le bassin amazonien, où il remplit ses missions humanitaires tout en approfondissant ses « voyages » avec les chamans. À chaque retour en Europe, il donne des conférences de sensibilisation, persuadé que le meilleur moyen de protéger la forêt équatoriale, c’est d’aider les peuples indiens à y demeurer, puisqu’ils sont les seuls à savoir l’utiliser rationnellement sans la détruire. Cela dit, toujours pas un mot sur les expériences hallucinogènes, sujet beaucoup trop délicat...
En juin 1992, le jeune anthropologue se trouve projeté à Rio, pour la première grande conférence mondiale sur l’environnement. Pendant une semaine, il entend les écologistes du monde entier parler de la richesse des cultures chamaniques, et les représentants des grandes compagnies pharmaceutiques tout prêts à commercialiser les remèdes des chamans à grands coups de dollars, mais personne, absolument personne, ne fait la moindre allusion à l’origine hallucinatoire du savoir des dits chamans. « C’est à Rio, nous dit-il quatre ans plus tard, que je me suis rendu compte que je ne pouvais plus me taire. De retour en Suisse, j’ai décidé de prendre à bras le corps cette énigme que j’ appelais “hallucination écologique”. Et j’ai commencé à sérieusement me documenter pour élucider le mystère. »
D’explorateur, notre Indiana Jones, se transforme en rat de bibliothèque. Il dévore toute la littérature occidentale sur le chamanisme hallucinatoire, consulte des chimistes, des biologistes, et étudie les recherches moléculaires les plus avancées. Il découvre ainsi d’autres potions de chamans présentant des compositions chimiques artificielles si spécifiques qu’il est impossible qu’elles aient été découvertes par hasard. Le curare, par exemple. « Trouvé » par les Indiens d’Amazonie pour la chasse à la sarbacane, ce poison est une combinaison d’une douzaine de plantes, cuites ensemble pendant soixante-douze heures. Son action est particulièrement précise : elle neutralise les muscles - notamment des singes, qui tombent des arbres - mais sans empoisonner la viande. Le curare est aujourd’hui utilisé par les chirurgiens du monde entier pour toute ouverture du torse.
Narby s’aventure aussi sur le terrain des neurologues. De leur point de vue, les hallucinations viennent évidemment de l’intérieur du cer- veau, où les molécules de diméthyltriptamine stimulent les récepteurs impliqués dans les mécanismes de la mémoire, ce qui donne naissance à toutes sortes d’images. Pour les chamans, par contre, les hallucinations viennent de l’extérieur... Qui dit vrai ? « Pendant des mois, se souvient Jeremy, je me suis cogné la tête contre cette simple question. Finalement, je me suis rendu compte qu’elle était très occidentalement dichotomique : noir ou blanc, dedans ou dehors ? Et si c’était les deux à la fois ? »
Du coup, Narby replonge dans ses livres avec un autre regard. Il relit les travaux de Michael Harner, l’anthropologue américain qui fut le premier chercheur occidental à accepter de prendre de l’ayahuasca, en 1961. Dans les voyages hallucinatoires de ce dernier, ce sont des dragons (mais à formes serpentines) qui sont venus lui « expliquer l’évolution de la Terre depuis sa création ».
« J’appris alors, concluait Harner, que ces créatures résident à l’intérieur de tous les êtres vivants, y compris de l’homme. » La suite du récit réservait une surprise de taille : à la fin de la description de son voyage, Michael Harner renvoyait à une note en bas de page qui disait ceci : « Rétrospectivement, on pourrait dire que mes dragons ressemblaient à de l’ADN, mais en 1961, je ne savais rien à ce sujet. »
« Imaginez le choc, en lisant ces mots, pour moi qui cherchais justement une source d’information qui puisse se trouver à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de nous ! L’ADN se trouve dans notre cerveau et dans les plantes, comme dans tout être vivant. Quant à ces serpents ou à ces dragons que l’on voit dans les hallucinations... rappelez-vous : l’ADN aussi a une forme serpentine. Les Indiens me disaient : “Regarde la forme, c’est comme ça que la nature nous en- voie des signes.” J’ai pensé : “Prenons-les au mot.” C’est ainsi que m’est apparue cette folle hypothèse : la voie chamanique nous donnerait-elle accès à de l’information venant directement de l’ADN ? Sur mon ordinateur, j’ai nommé ce nouveau fichier “ADN-SERPENT”. Pourtant, je ne prenais pas encore tout cela vraiment au sérieux. »
Mais en s’intéressant de plus près, d’une part aux descriptions de la molécule d’ADN faite par les scientifiques, d’autre part à celles des visions chamaniques, Narby ne put s’empêcher de relever une longue et étonnante liste d’analogies. La liane qui sert à fabriquer l’ayahusca a la forme de deux serpents torsadés qui s’enroulent l’un sur l’autre en direction du ciel. Les chamans comparent cette torsade à « l’axe du monde ». Et lorsque Christopher Wills, prix Nobel et un des pionniers de la recherche sur l’ADN, décrit la molécule, voici ce qu’il écrit : « Les deux chaînes de l’ADN ressemblent à deux serpents enroulés autour d’eux-mêmes dans une sorte de rituel amoureux. »
Ce double serpent qui s’enroule, on le retrouve dans pratiquement toutes les traditions chamaniques du monde. C’est ce que Mircea Eliade appelle l’axis mundi, dans son ouvrage Le Chamanisme, une bible en la matière. Les Indiens parlent également de « corde céleste » unissant la terre au ciel. On retrouve la même image en Guyane. L’une des variantes les plus connues de cet « axe du monde » est celle du caducée de nos médecins, formé de deux serpents enroulés autour d’un axe. Depuis les temps les plus anciens, de l’Australie à la Méditerranée, en passant par l’Inde, ce symbole est lié à l’art de guérir. Dans le taoïsme chinois, dont l’origine est chamanique, le caducée est vu de dessus : il devient le symbole du Yin- Yang. Les Égyptiens disaient que le serpent était à la fois simple et double. D’après Mircea Eliade, on retrouve cette association du serpent et du jumeau dans le monde entier. Et les scientifiques, sans se douter de rien, ont spontanément utilisé des qualificatifs analogues pour désigner la molécule d’ADN.
Le principe de base de cette fantastique molécule, origine de ce que les modernes appellent « la vie », est également d’être à la fois simple et double. La molécule d’ADN s’enroule sur elle-même comme les deux torons d’une échelle à corde spiralée. En séparant les torons l’un de l’autre, on obtient deux codes génétiques complémentaires, qui vont donner naissance à deux molécules strictement identiques. Ce processus de jumelage, cette duplication du message, est le mécanisme central de la vie biologique.
La connaissance « intuitive » de ce mécanisme par des cultures paléolithiques pose bien sûr une gigantesque question. Exemple : sur les grottes sacrées des Aborigènes d’Australie, on trouve même des dessins qui font penser de manière troublante à des représentations de la molécule d’ADN pendant les différentes étapes de la division cellulaire (la fameuse mitose que l’on apprend au collège), le tout disposé autour d’un des plus puissants totems de ces peuples : le serpent arc-en-ciel. « J’ai fini par admettre, raconte Jeremy Narby, que l’on tombe sur des pistes très fructueuses en prenant ce que disent les chamans de manière tout bonnement factuelle. Inutile de chercher des significations psychanalytiques compliquées : il suffit de se laisser guider par les analogies. Exemple : les chamans disent que le tabac pris avec de l’ayahuasca permet de voir les esprits. D’après eux, le tabac donne « le feu de l’énergie » et ils en ont un appétit quasi insatiable.
Eh bien, si ma nouvelle hypothèse était exacte, il fallait au moins que je trouve un lien entre la molécule d’ADN et la nicotine. »
Nouvelle recherche auprès des scientifiques : comment la molécule de nicotine, combinée à celle de diméthyltriptamine, agit-elle sur l’ADN ?
Et il trouve !
En Allemagne et au Japon, des chercheurs travaillent depuis quinze ans sur les récepteurs de nicotine situés dans le cerveau. Ils ont dé- couvert qu’en se logeant dans ces récepteurs, la molécule de nicotine provoque une cascade ionique, qui débouche effectivement sur la stimulation de l’ADN du neurone. Ainsi, plus on donne de nicotine aux neurones, plus l’ADN contenu à l’intérieur de ceux-ci active la construction de récepteurs pour cette substance.
« Voilà qui expliquait l’appétit de tabac des esprits et donc de l’ADN : plus vous leur en fournissez, plus ils en redemandent ! » Lorsque les scientifiques se penchent sur le principal ingrédient actif de l’ayahuasca, ils en arrivent à la même conclusion. Son action dé- clenche une stimulation de l’ADN et une augmentation de sa synthèse. Mais il y a encore plus révélateur. En 1994, Rick Strassman et ses collègues allemands s’administrent du diméthyltriptamine de synthèse, afin d’en mesurer les effets. Voici la liste de leurs visions : un oiseau fantastique, un arbre de la vie et du savoir, une salle de bal avec lustres de cristal, des circuits intégrés d’ordinateur, des conduits, des doubles hélices d’ADN, un diaphragme palpitant, des tunnels, des escaliers... Jeremy Narby : « Cela allait dans le même sens que mon hypothèse. Mais comment cette réalité moléculaire devenait-elle accessible à la conscience des êtres humains ? La réponse des chamans présente l’avantage de la simplicité : ils disent sans hésiter que les esprits “communiquent par le son et par l’image”. Si je traduis ces paroles directement en langage scientifique, cela signifierait que l’ADN émet des ondes électro-magnétiques, de la lumière, que les chamans en état d’extase pourraient capter.. . »
Or, au début des années quatre-vingts, deux groupes de scientifiques démontrent qu’effectivement, la molécule d’ADN émet de la lumière sous forme de biophotons. Cette lumière est certes extrêmement faible - l’équivalent de la lumière d’une bougie vue à dix kilomètres -, mais elle est ultra-cohérente (toutes ces fréquences sont en phase) et régulière. Une sorte de mini-laser. Pour l’instant, les recherches s’arrêtent là. Personne ne sait encore à quoi sert cette lumière. Mais pour Jeremy Narby, la découverte est trop belle. Il piaffe de curiosité.
« Une manière de vérifier mon hypothèse serait, par exemple, de chercher à savoir si les molécules d’ADN des chamans sous ayahuasca émettent plus de photons que d’ordinaire. »
Une hypothèse courageuse L’hypothèse de l’anthropologue canadien est bien entendu inacceptable par la science actuelle. Sa validation impliquerait une nature « intelligente », capable de communiquer sciemment, alors que la pierre angulaire de l’esprit scientifique contemporain est le postulat d’objectivité, qui suppose une nature aveugle, sourde, inconsciente. Prendre des hallucinations et des visions au sérieux relèverait donc de la folie et certainement pas d’une voie vers la connaissance.
Pourtant, les biologistes ont depuis longtemps accepté que le vivant « communique », au moyen un système proche du langage. Ils ont démontré que l’ADN possède ce qu’ils appellent un « langage universel », une « syntaxe » et des « codes ». Ils disent que l’ADN est un « texte » formé de « mots de trois lettres » et qu’il y a deux « alphabets » -l’un de quatre « lettres », l’autre de vingt - et que ceci serait vrai pour toutes les cellules vivantes du monde ! Il y a donc bien, au fond de la nature, un langage...
« Les chamans, rappelle Narby, disent qu’en contactant l’axe, le double serpent, on peut acquérir un savoir capable de guérir . »
Les biologistes modernes, eux, disent que les cancers seraient déterminés au niveau de l’ADN. Et des sommes énormes sont aujourd’hui dépensées pour décrypter cet ADN, avec l’espoir que nous puissions guérir ses maladies. « Ce que les biologistes disent depuis quelques années à peine, conclut Jeremy, tous les guérisseurs du monde le répètent à leur manière depuis des millénaires : on peut soigner toutes les maladies en travaillant « près de l’axe » . Un peu de modestie permettrait peut-être de créer un dialogue entre la science et le savoir des chamans... »
Comme pour donner raison à Jeremy Narby, il existe aujourd’hui, au cœur du Pérou, un centre de soin pour toxicomanes fondé par un médecin français, le docteur Michel Mabit. Là, médecins modernes et chamans paléolithiques invitent ensemble les grands malades de nos cités modernes au voyage initiatique à l’ayahuasca, cette liane de la forêt amazonienne qui relie la terre au ciel en une spirale ascendante, image que la nature nous donne de l’axe du monde et de l’ADN, cette molécule commune à toute forme de Vie.
La nature est intelligente, et nous ?, entretien avec Jeremy Narby