| Entretien avec |
Catherine Ducommun-Nagy |
|
Propos recueillis par Patrice van Eersel |
Si les psychogénéalogistes ont certainement raison de vouloir désamorcer ce qui, en chacun de nous, s’imagine plaire aux aînés en ne faisant surtout pas mieux qu’eux - ce qu’ils appellent « loyauté transgénérationnelle » -, le Dr Catherine Ducommun-Nagy présente des arguments et convaincants, pour montrer qu’à l’inverse, sans loyauté - à nos parents, à nos ancêtres, à nos maîtres, modèles, amis, amours... -, nous ne pourrions tout simplement pas nous construire, ni nous affirmer, ni surtout, apprendre à vivre de façon autonome. Pourquoi ? Parce que seul un profond respect de quelqu’un d’autre peut freiner notre gigantesque propension à vouloir écraser le monde entier au profit de notre ego infantile. Que ce respect ait des aspects limitants va de soi : la liberté se conquiert en mettant un frein à notre illusion de toute puissance, seule façon de bâtir une société viable, où la solidarité prend un sens profond. Psychiatre et thérapeute familiale de réputation internationale, Catherine Ducommun-Nagy est spécialiste en “thérapie contextuelle”, une discipline qu’elle enseigne à l’université et dans un institut ad hoc, qu’elle a fondé aux États-Unis avec son mari, Ivan Boszormenyi-Nagy, pionnier de la thérapie familiale.
Nouvelles Clés : Ne dirait-on pas que vous prenez à rebrousse-poil la tendance psychogénéalogique actuelle, qui dénonce les « loyautés inconscientes » qui nous ligoteraient à nos ancêtres - ou plutôt à leurs limites ?
Catherine Ducommun-Nagy : Est-ce moi qui prend à rebrousse poil ce que dénoncent les psychogénéalogistes, ou sont-ce eux qui ont pris à rebrousse poils les notions développées dans Invisible Loyalties, le livre de référence que nous avons écrit sur les loyautés familiale ? Le titre de ce livre a fasciné plusieurs générations de thérapeutes, et pourtant il a suscité beaucoup de malentendus. Ce n’est du reste pas étonnant, puisque cet ouvrage n’a jamais été traduit en français et qu’il reste d’un accès relativement difficile même en anglais. Il était donc nécessaire de mettre à la disposition du lecteur français un texte qui lui permette de se faire une meilleure idée de ce que les thérapeutes contextuels entendent par loyauté. J’espère que mon livre permettra aux psychogénéalogistes de réaliser que la loyauté et dépendance ne sont pas synonymes et que ce qui nous ligote à nos ancêtres, ce n’est pas la loyauté mais des besoins inconscients qui n’ont rien à voir avec la loyauté.
Entendons-nous d’abord sur la question de la loyauté. La grande erreur consiste à tenter de comprendre la loyauté comme une caractéristique psychologique individuelle, alors qu’elle ne peut se comprendre en-dehors du contexte relationnel où elle surgit. Elle n’a rien à voir avec des besoins psychologiques individuelles, qu’ils soient conscients ou inconscients.
La loyauté est une forme d’engagement, basée sur une redevance réelle à l’égard de ceux qui nous ont apporté de l’aide. Cette notion est donc inséparable de la notion de comptes relationnels et d’équité.
Nous le savons bien, ceux qui nous ont aidés attendent que nous les aidions à notre tour. Si nous acceptons de faire passer les intérêts de nos parents avant ceux des autres gens, c’est parce que nos parents sont le plus souvent ceux qui nous ont le plus donné. Ce n’est donc pas parce que nous sommes soumis à l’emprise d’une « loyauté inconsciente », dont un thérapeute habile pourrait nous guérir, que nous acceptons de répondre aux attentes de nos parents, mais parce que nous leur sommes redevables. De plus, la loyauté est une notion inséparable de la notion de conflit de loyauté, puisque dans la réalité, nous sommes redevables à bien des personnes en plus de nos parents.
Pensons au Cid. Il sait qu’il doit à son père de le venger, mais il ne peut pour autant ignorer les engagements qu’il a pris envers sa bien-aimée. Il est pris dans un conflit de loyauté qu’il ne voit pas comment résoudre - avant de décider qu’il est finalement plus redevable à son père qu’à son amour. Il va donc décider de le venger quel qu’en soit le prix pour lui. Ce type de choix n’a rien d’inconscient. Je consacre du reste une importante partie de mon ouvrage à la discussion des conflits de loyautés et à la manière de les résoudre. Pour moi, ce que les psychogénéalogistes entendent par « loyauté inconsciente » se rapporte avant tout à des questions liées à l’attachement inconscient que nous pouvons avoir à l’égard de nos parents et surtout à notre peur inconsciente de leur déplaire et d’encourir leurs foudres. Si nos parents ont de grands besoins possessifs, ils vont décourager nos tentatives d’émancipation, soit d’une manière clairement avouée, soit d’une manière beaucoup plus subtile. Dans les deux cas, nous intérioriserons leurs attentes sous la forme d’un « parent interne » dont nous entendons la voix chaque fois que nous tentons de nous écarter du chemin que nous pensons qu’il a tracé pour nous. Nous tombons alors sous l’emprise de ce parent interne, que nous imaginons prêt à nous punir si nous n’obtempérons pas à ses demandes. Les thérapeutes contextuels empruntent aux psychanalystes le terme de Surmoi pour décrire cela. C’est donc ce « Surmoi anti-autonome » qui nous ligote au passé, pas notre loyauté. Pour retrouver notre liberté, il s’agira de prendre conscience de l’origine de notre peur de nous émanciper. De plus si nos parents sont réellement dans une situation de dépendance à notre égard et qu’ils ont réellement peur de nous perdre, nous devrons trouver le moyen de tenir compte de leurs besoins, sans pour autant renoncer à nos buts personnels.
N. C. : Loin de faire obstacle à notre liberté, la loyauté doit au contraire être vue comme une force qui nous libère ?
C. D.-N. : Il faut se rappeler que ce qui effraye le plus nos parents, c’est que nous cassions les liens que nous avons avec eux. Si nos parents savent qu’ils peuvent compter sur notre loyauté, parce qu’ils ont été disponibles pour nous dans notre enfance, ils sauront d’avance que nous allons prendre en compte leurs besoins et tenter d’y répondre dans la mesure du possible. Dans une telle situation, c’est la loyauté qui sert de garant à la relation. Sachant que nous leur sommes loyaux, ils seront suffisamment rassurés sur le futur de nos relations avec eux pour nous laisser poursuivre nos propres buts sans interférences. Par contre, si nos parents ne peuvent pas compter sur notre loyauté, parce qu’ils ne l’ont pas méritée, ils essayeront de nous empêcher de partir par toutes sortes de moyens, y compris le chantage.
C’est donc dans les situations où nous sommes capables de loyauté à l’égard de nos parents qu’ils nous laisseront le plus de liberté et que nous aurons le plus de facilité à atteindre nos propres buts. De plus, c’est quand nous sommes capables d’examiner de manière réaliste de quelle manière nous pouvons répondre aux attentes de nos parents, que la voix de notre parent intérieur se fera la moins menaçante. En somme, c’est quand nous pouvons offrir notre loyauté à nos parents que nous serons le plus libre de réussir dans nos projets personnels.
Soyons clairs, tout engagement a un prix et la loyauté en a toujours un. Mais quel est le prix le plus grand : celui de la loyauté ou celui de la déloyauté ? Pensons aux canicules de 2001. Qui était l’enfant perdant ? Celui qui avait décidé d’interrompre des vacances bien méritées pour s’assurer que ses parents n’étaient pas en danger, ou celui qui a finalement compris que, par égoïsme, il avait laissé mourir un vieillard dans la solitude et qu’il devrait en porter la responsabilité pour le restant de ses jours ? Aucun thérapeute ne pourra venir le soulager de sa culpabilité parce qu’elle est bien réelle. Dans ce sens, nous nous en sortons mieux si nous sommes capables de nous montrer loyaux à l’égard de nos parents que si nous refusons de prendre en compte leurs besoins.
En dernier lieu, la loyauté est un lien qui nous libère, parce que nous avons besoin de la présence des autres pour définir qui nous sommes. Dans cette vision, l’autonomie ne surgit pas de la coupure, mais de la relation. Si la loyauté constitue une forme de relation avec les autres, elle est donc une force qui nous rapproche de la possibilité d’autonomie.
N. C. : Pourrait-on dire : pas d’autonomie sans modèle structurant, donc sans dépendance à ces modèles - cette dépendance s’avérant un faible prix à payer, au regard du bénéfice d’une société viable, où la solidarité existe ?
C. D.-N. : Commençons d’abord par la notion d’autonomie et de dépendance. Il est vrai que ces deux notions ne sont pas antithétiques, bien au contraire. En effet, si nous postulons que c’est la présence de l’autre qui nous permet d’émerger en tant que sujet, nous allons dépendre des autres pour accéder à l’autonomie. Cette dépendance, nous l’appellerons « dépendance ontique ». Il s’agit d’une dépendance fondamentale, existentielle à l’autre. De plus, pour devenir réellement autonomes, nous devons également être capables d’acquérir une valeur humaine. C’est en tenant compte des besoins des autres et en nous montrant disponibles pour eux que nous l’acquérons. Il est donc essentiel que nous puissions être en relation avec les autres.
Il faut donc rester très prudent quand nous parlons d’un rapport de dépendance à des modèles structurants. C’est avant tout parce que les autres nous servent de contrepoint en tant que personnes, que nous pouvons nous individualiser, pas simplement parce qu’ils nous servent de modèle. Il est vrai que nous pouvons nous accrocher à des idéologies qui peuvent nous servir de point de repère, mais le risque c’est que nous nous enfermions dans un monde qui se situe hors d’une relation authentique avec les autres, et dans ce sens-là, les idéologies nous éloignent du monde des relations et du monde de la solidarité.
N. C. : Le psychiatre Boris Cyrulnik a popularisé la notion de "résilience", selon laquelle même un enfant abandonné ou martyrisé a une chance de s’en sortir, si quelqu’un le "reconnaît" même de façon brève. Y a-t-il un rapport entre loyauté et résilience ?
C. D.-N. : La notion de résilience surgit du monde de la physique. Il s’agit d’abord de la capacité d’un matériau à retrouver sa structure de départ après qu’il ait été soumis à des contraintes. Pour ce qui est de l’homme, il s’agit de la capacité que l’on trouve chez certaines personnes de résister à l’adversité et de ne pas se laisser briser par les circonstances de leur vie. Il y a beaucoup de thérapeutes qui se sont intéressés à la question de la résilience et à ses origines, et les réponses qu’ils amènent sont diverses. En réalité, il est très probable que la résilience, tout comme la pathologie, ait une origine multifactorielle. Il est probable que certaines personnes soient moins vulnérables que d’autres sur le plan biologique. Il est aussi probable que leur capacité de comprendre ce qui leur arrive et d’imaginer des solutions varie en fonction de leur niveau de développement cognitif et ainsi de suite.
Pour Boris Cyrulnik, la source de la résilience de l’enfant est à chercher dans la relation avec quelqu’un qui le reconnaît. Pour le thérapeute contextuel, la réponse n’est pas très éloignée. Elle se situe bien dans la relation, mais à deux niveaux. L’enfant qui est reconnu par au moins une personne trouve l’opportunité de consolider son identité à travers la rencontre avec l’autre. De plus, pour nous, l’enfant reconnu par une personne bienveillante est un enfant qui peut faire l’expérience de la confiance. Cet enfant sera beaucoup plus capable de résister aux traumatismes (émotionnels ou physiques) que l’enfant qui n’a jamais pu faire l’expérience de cette confiance. Si nous postulons que l’enfant qui a pu développer une capacité de confiance est également un enfant qui a bénéficié de la loyauté d’une personne au moins, eh bien, il va pouvoir à son tour se montrer loyal à une personne au moins. Ceci le met en position de donner. Pouvant devenir un donneur, cet enfant pourra gagner une meilleure estime de soi et une plus grande valeur humaine. Ceci lui permettra de mieux supporter les aléas de la vie, sans aussitôt déprimer et perdre espoir. C’est dans ce sens que je vois un lien entre loyauté et résilience.
N. C. : Dans le grand débat sur la violence grandissante de certains jeunes, la responsabilité des familles "démissionnaires" semble immense. Leur problème est-il de n’avoir pas su transmettre la notion de loyauté ?
C. D.-N. : Encore une fois, la loyauté n’est pas une idée que l’on transmet, mais un mode de relation aux autres. Il serait plus précis de dire que les familles démissionnaires n’ont pas été capable de mériter la loyauté de leurs enfants, parce qu’elles n’ont pas été capables de répondre à leurs besoins. Idéalement, chaque parent devrait être capable de donner plus à ses enfants que ce qu’ils attendent d’eux en retour. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Si nous avons été lésés par nos parents ou que la vie n’a pas été tendre envers nous, nous espérons que ceux qui nous entourent comprendront nos besoins et nous compenserons pour les injustices que nous avons subies, même quand ils n’en sont pas responsables. Si nous plaçons des demandes irréalistes sur nos conjoints ou sur nos collègues, ils nous remballeront. Nos enfants par contre ne peuvent pas aussi facilement mettre des limites à nos demandes. De plus, ils ont une tendance naturelle à se montrer généreux. Il sera donc tentant de nous tourner vers eux, en tant que parents, pour leur réclamer l’affection et l’attention que nous n’avions pas reçue. De plus, il sera beaucoup plus facile pour nous d’ignorer leurs besoins que d’ignorer ceux d’adultes qui sauront nous rappeler ce qu’ils attendent de nous. Nos enfants risquent donc de subir les conséquences de notre « légitimité destructrice » et il en sera de même pour les générations suivantes. Ici la répétition de comportements négatifs au cours des générations n’a rien à voir avec la loyauté. Elle est simplement liée à un enchaînement de circonstances similaires et de réponse similaire à ces circonstances.
Les jeunes qui s’engagent dans des actes de violence sont souvent des jeunes qui refusent de prendre en compte les besoins des autres, parce que les adultes qui les ont entourés n’ont pas été capables de prendre en compte leurs besoins. Il faut se rappeler ici le débat autour de l’origine des « troubles des conduites ». Beaucoup trop de gens pensent que les jeunes qui présentent des troubles des conduites sont des jeunes qui n’ont pas été capables de développer un sens moral. Ils essayent alors d’expliquer cette soi-disant absence de sens moral par des déficits psychologiques individuels, voire des particularités génétiques. En réalité, ces jeunes ont souvent un sens moral exacerbé. C’est parce qu’ils ont un sens aigu de l’équité et de la justice qu’ils refusent de prendre en compte les besoins des autres ! À leurs yeux, ils n’ont pas à tenir compte des besoins des autres, puisque les autres n’ont pas tenu compte des leurs. Il n’y là que justice. Pour se plier aux attentes de la société, il faudrait qu’ils puissent manifester à l’égard des autres une générosité qu’ils n’ont pas rencontrée dans leur propre vie. C’est donc bien difficile pour eux. Pourtant c’est quand on offre à ces jeunes la possibilité de contribuer d’une manière positive à la vie des autres qu’on leur donne le plus de chance de sortir de l’ornière dans laquelle ils sont pris. En effet, même si nous donnons plus que ce que nous avons reçu, nous ne sommes pas perdants, parce que nous gagnons une nouvelle estime de soi et une nouvelle valeur humaine. Nous devons les aider à redécouvrir cela.
N. C. : Une totale loyauté au modèle familial des ancêtres n’aboutirait-elle pas à une société absolument conservatrice ?
C. D.-N. : Ici, nous devons faire une distinction entre loyauté et loyalisme. Le vocable anglais « loyalty » recoupe en fait deux visions de la loyauté. Dans la première vision, la loyauté est avant tout comprise comme un engagement relationnel qui résulte d’une redevance. Dans ce cadre, la loyauté à notre famille se manifeste avant tout comme une volonté de faire passer les intérêts des nôtres avant ceux des autres, sans pour autant définir de manière précise ce qui nous incombe de faire ou de ne pas faire. Dans la deuxième vision, la loyauté est comprise avant tout comme une fidélité à aux institutions établies. Le loyalisme peut donc effectivement aboutir à une adhésion rigide à des règles qui sont devenues obsolètes ou à des manière de faire qui ont perdu leur raison d’être. Dans cette acception, la loyauté à nos ancêtres pourrait effectivement aboutir à une société absolument conservatrice. Par contre la vraie loyauté n’amène pas à cela.
Ce qui constitue réellement une loyauté vis à vis de nos familles, c’est d’en assurer la continuité. Or, pour assurer que nos familles continuent d’exister dans le futur, nous devons non seulement trouver des conjoints avec qui nous fonderons notre propre foyer, mais nous devrons aussi tirer les leçons du passé pour ne pas reproduire les erreurs de ceux qui nous ont précédés, sans quoi nous mettrions en danger les générations futures. C’est donc finalement quand nous introduisons des changements qui donnent une plus grande chance de survie aux générations futures que nous nous montrons les plus loyaux à nos ancêtres, pas quand nous répétons aveuglément tout ce qu’ils ont fait.
N. C. : Pour vous, la loyauté au modèle des aînés comporte-t-il une aspect spirituel ?
C. D.-N. : Tout d’abord une précision. Nous ne pouvons pas être loyal à un modèle quel qu’il soit, puisque la loyauté se définit au travers d’une relation et non pas d’une idée. Il faut donc reformuler la question ainsi : Y a-t-il un élément spirituel dans le fait que nous privilégions le modèle proposé par nos aînés par rapport à d’autres modèles possibles ? Je ne suis pas sûre de la réponse à donner à cette question. Il est certain que la loyauté que nous manifestons à l’égard de nos aînés passe souvent par un partage de leurs convictions religieuses. Dans ce sens, nous pourrions dire que la loyauté que nous manifestons à ceux qui nous ont précédés présente un aspect spirituel. Nous pourrions aussi dire que c’est dans la bible que l’on trouve le modèle d’une relation fondée sur la loyauté, la relation entre Dieu et les hommes. Dans ce sens également, nous pourrions dire que la loyauté comporte un aspect spirituel puisqu’elle décrit le monde de la relation entre Dieu et les hommes, mais cela n’est vrai que dans ce cadre de référence. Pour le thérapeute contextuel, la loyauté est une forme de rapport entre humains.