| Entretien avec |
Robert Misrahi |
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Propos recueillis par Marie de Solemne |
Un philosophe qui fut l’élève des plus grands, et qui présente pour beaucoup la meilleure lecture de Spinoza aujourd’hui, propose de sortir du "désenchantement violent", par l’élaboration d’une nouvelle éthique du bonheur.
"Le bonheur, dit-il, n’est pas un état passif, c’est un acte !"
Né à Paris en 1926, de parents turcs, Robert Misrahi choisit à l’âge de dix ans de devenir français « par option » et refuse en même temps la Bar Mitsva juive (à laquelle on pourrait comparer la première communion chrétienne), affirmant très tôt sa laïcité et sa liberté. Agrégé en philosophie après avoir suivi les cours de Jankélévitch, Bachelard et Merleau-Ponty, il a enseigné durant trente ans à l’université Paris I. Parmi ses derniers ouvrages, citons Un juif laïque en France et Le bonheur (éd. Dervy).
Marie de Solemne, qui interroge ce sage, est elle-même philosophe et conférencière, à l’écoute des penseurs de notre temps. Ses derniers ouvrages : Le chant rauque de l’absence (éd. Albin Michel), Moi + Toi = Moi2 (éd. Dervy) et avec Robert Misrahi L’enthousiasme et la joie au temps de l’exaspération (éd. Dervy).
Nouvelles Clés : En tant que philosophe, vous êtes sans aucun doute sensible à la morosité qui, depuis quelque temps, s’empare de notre pays (tant sur le plan politique, économique, social, qu’individuel) où il semble régner une sorte de désenchantement sournois. Pensez-vous que nous ayons atteint un état critique de perte des valeurs humaines ?
Robert Misrahi : Oui, je ressens cela. Parfois, devant le spectacle de notre monde (je parle de ce monde et non de certains individus ou de moi-même), il me semble que je deviens un peu plus sceptique. Le monde me paraît vraiment effrayant ; effrayant et, en effet, parcouru de mouvements auto-suicidaires. Je suis donc de votre avis : le monde va mal. Le monde va mal, il ne sait pas où il va et compense son désarroi par la violence.
N. C. : Croyez-vous que l’on puisse mettre en relation cette sorte de "désenchantement violent" avec un constat de perte des valeurs les plus élémentaires : valeurs familiales, sociales, etc. ?
R. M. : Vraisemblablement, ce phénomène est lié à la perte de cette valeur essentielle qu’est la prise de conscience de l’autre et le respect de l’autre. En ce qui concerne la perte du sens de la famille, je pense qu’il s’agit de la conséquence de cette perte première : la perte du sens de l’autre. La perte de ces valeurs est en fait la perte d’une sorte de culture, car la culture (en général) développe le sens de l’Autre - du moins le plus souvent.
N. C. : Lorsque vous évoquez une « perte de culture », à quelle culture faites-vous référence ?
R. M. : Je pense à une culture classique ; culture que l’on a méprisée, que l’on a voulu remplacer par une culture scientifique ou par une absence de culture due, entre autres, à la confusion entre le sens des mots « culture » et « mœurs ». Je fais donc référence à la culture de l’esprit, et c’est la perte des études de cette culture qui est à l’origine du fait que les individus perdent le sens d’autrui. Une autre source possible à ce « désenchantement violent » (ce n’est qu’une hypothèse car je ne suis pas sociologue) serait une sorte d’incompréhension ou d’inflation de la revendication des droits. Aujourd’hui, il semble que les individus soient surtout braqués sur leurs droits individuels sans voir que leurs propres droits devraient correspondre aux mêmes droits chez les autres.
N. C. : Cela veut-il dire qu’ils sont axés sur leurs droits en oubliant leurs devoirs ?
R. M. : Personnellement, je ne n’aime pas beaucoup le mot « devoir » (rires). Seulement, en se focalisant sur leurs propres droits, leurs propres revendications, leurs propres souffrances, leurs propres malheurs, les gens en ignorent complètement ceux des autres, ou alors, exceptionnellement, comme, par exemple, durant cet été 2003 quand, face aux conséquences de la canicule, ils s’aperçoivent soudain que l’autre existe et se lancent dans des attitudes charitables... Subitement, le monde découvre que les vieux sont seuls et meurent seuls, que l’humanité est mortelle... !
N. C. : De nos jours, le mot « religion » dérange ou même effraie. La religion est parfois vécue comme un carcan dans lequel les générations actuelles ne trouvent pas leur place et ne veulent pas être enfermées. Le terme « spiritualité » a d’ailleurs tendance à supplanter peu à peu celui de « religion », comme si cela permettait ainsi d’évacuer l’idée de dogme. Est-ce réellement une nouvelle voie qui se dessine, ou bien sommes-nous dans l’erreur en s’imaginant réformer l’état d’esprit en modifiant l’appellation ?
R. M. : Ça, c’est le risque majeur ! Car, dans la plupart des cas, derrière le mot spiritualité on trouve un esprit religieux, ce qui signifie bien que l’on n’a rien changé. On a simplement remplacé un mot qui faisait peur par un autre qui, en réalité, cache la même chose. En revanche, si nous prenons au sérieux l’évolution sémantique, l’évolution des mots, il est vrai ques les mots esprit et spiritualité pourraient ouvrir un nouveau chemin. Mais à la condition que nous soyons sûrs qu’il ne s’agit pas de spiritualité religieuse.
N. C. : À cette aube du XXIe siècle qui a nourri beaucoup d’espérance et semble, finalement, offrir de nombreuses désillusions, que pouvons-nous mettre dans le mot « spiritualité » pour qu’il prenne un sens pour chacun ?
R. M. : Le mot spiritualité peut comprendre : l’existence, la valeur et l’efficacité de l’individu. Je parle de l’individu dans le sens où il est une conscience individuelle et intelligente et non de l’individu uniquement défini - comme on le fait trop souvent - par des instincts et des pulsions. Le mot « individu » est à entendre dans son sens philosophique, c’est-à-dire comme une personnalité bien individuée. Il est essentiel de concevoir que chacun est une personnalité ; une personnalité qui détient un pouvoir tout à fait singulier : la liberté et l’intelligence - intelligence, pour ne pas dire « raison » (le mot raison, lui aussi, fait peur) et pour ne pas dire « réflexion » (qui n’est guère mieux vécu, alors qu’il s’agit pourtant bien de réflexion). Il faudrait, ainsi, prendre conscience du pouvoir, à la fois, structurant et libérateur de la pensée, ou de l’esprit.
Dès lors, si le mot spiritualité évoque la conscience, l’esprit et la réflexion, je suis entièrement en accord avec ce mot.
N. C. : La spiritualité, telle que vous la définissez, peut-elle avoir un rôle dans le quotidien des individus d’aujourd’hui ?
R. M. : Oui, absolument. Dans la définition que nous venons de donner, la spiritualité, c’est-à-dire la présence de l’esprit des individus, peut bien sûr avoir un rôle dans le quotidien, à la fois comme source de compréhension, mais surtout comme source d’invention. Seul l’esprit, l’intelligence, peut bien comprendre ce que les individus peuvent désirer et peuvent construire ensemble. Les fanatismes et les fondamentalismes, eux, sont fondés sur l’ignorance et la bêtise.
N. C. : À notre époque, croyez-vous qu’il serait temps d’inventer une nouvelle spiritualité adaptée à notre société et à ses individus ?
R. M. : Il y a en effet à créer quelque chose de nouveau qui serait une doctrine de l’individu humain comme esprit. Une doctrine qui permette de dépasser les conflits quotidiens et de créer un nouveau monde. Il s’agit bien de créer un nouveau monde quotidien ; un nouveau monde par une nouvelle culture, par une nouvelle conscience. J’utilise le mot culture dans le sens où nous l’employions plus haut, ce qui signifie que ce sont les institutions qui devraient pouvoir aider au développement de cet état d’esprit. Cependant, comme les institutions (telles qu’elles sont actuellement) sont démunies, elles devraient alors être inspirées par des individualités qui, justement, mettraient en avant cette doctrine que nous essayons de définir : une nouvelle conscience de soi, une nouvelle conscience de l’efficacité, des libertés, des rencontres.
N. C. : Cette nouvelle doctrine « de l’individu humain comme esprit », pourrait-elle s’appeler « spiritualité libre » et comporter un aspect cultuel particulier ?
R. M. : À propos d’un aspect cultuel particulier, personnellement je serais un peu plus réticent... (rires) Ce qui m’amuse, c’est qu’en proposant cela vous êtes encore plus spinoziste que moi... ! (rires) En effet, bien que combattant tous les dogmes, les prêtres, les autorités, Spinoza affirmait qu’il serait bien qu’existe une « religion civile » comportant quelques rites simples et dont les grands dogmes seraient seulement : justice et charité.
N. C. : D’après-vous, en proposant une « religion civile » basée sur la justice et la charité Spinoza avait-il tort ?
R. M. : Oui, sur ce plan de « religion civile », je pense que Spinoza avait tort. En fait, c’était une proposition polie pour son temps, de même que le fait d’employer fréquemment le mot Dieu, avait pour but de ne pas heurter ses contemporains, quand sa doctrine de Dieu consistait à démontrer qu’il n’y avait pas de Dieu... Parler d’une « religion civile » était donc pour lui une manière de calmer les esprits, de leur dire : « je ne suis pas aussi subversif que vous le pensez ; n’ayez pas peur, il y aura quand même une religion, avec des autorités, des rites, etc. » Néanmoins, il est à mon sens, dommage d’avoir dit cela, car cette condescendance revient à une reconnaissance de l’utilité des anciennes pratiques.
N. C. : En proposant une « religion civile », Spinoza était donc dans la complaisance ?
R. M. : Oui, sur ce sujet, Spinoza était dans la complaisance. Complaisance que l’on comprend à son époque car ce qu’il risquait était tout simplement sa vie ! Ce qui, actuellement, est d’ailleurs encore le cas dans certains pays du monde. Mais comme nous n’avons pas à le craindre dans notre société occidentale, en France, profitons de notre liberté pour ne pas être complaisants et proposer une nouvelle voie qui ne risque pas de tourner au dogme.
N. C. : Durant l’été 2003, en France, au plus fort moment de la canicule, nous avons douloureusement constaté jusqu’où nous avait entraîné notre individualisme... Que pouvons-nous faire pour éviter que cette dérive d’indifférence continue ?
R. M. : Il faut travailler à un accroissement de la conscience d’autrui, que l’on peut nommer plus simplement : humanisme.
Un accroissement de l’humanisme est un accroissement de la générosité. Ce n’est pas la laïcité en tant que telle qui entraîne ces comportements individualistes, mais le fait que nous n’ayons pas compris qu’elle était l’ouverture et l’appel à des doctrines positives de solidarité. Au début du XXe siècle, où l’on réfléchissait beaucoup sur la laïcité, dans le même temps, cette réflexion portait aussi sur la solidarité car il apparaissait évident que ces deux idées allaient ensemble. Autrement dit, la véritable laïcité ouvre sur une doctrine active de la solidarité. Mais, il est clair que cette ouverture sur la solidarité ne peut avoir lieu si nous laissons aller les choses en l’état, par exemple, si nous laissons la société vivre sa vie commerciale et industrielle comme elle le fait actuellement.
Les idées de laïcité et de solidarité doivent être accompagnées, approfondies, enveloppées, conduites, par une réflexion philosophique. Et c’est justement cette réflexion philosophique et humaniste qui manque aujourd’hui.
Encore une fois, les malheurs auxquels nous assistons ne sont pas dus à la définition même de la laïcité ou à la définition même de la démocratie, mais au fait que laïcité et démocratie n’ont pas encore achevé leur travail. Bref, il ne faut pas s’arrêter en cours de route ! Dès lors, revenir à des rites quelque peu anciens serait une régression puisque, en réalité, nous devons aller plus loin, c’est-à-dire développer la démocratie. Ce n’est pas parce que nous sommes dans un pays laïque et démocratique que de nombreuses personnes âgées sont mortes seules, mais parce que nous ne sommes pas encore assez en démocratie.
N. C. : À la démocratie et la laïcité n’a t-on pas justement oublié d’y adjoindre la spiritualité - une spiritualité libre et intérieure - ce qui donne cette image inachevée ?
R. M. : Oui, absolument, nous avons oublié d’y adjoindre l’intériorité. Nous avons négligé l’intériorité, nous avons négligé la conscience et, précisément, poursuivre le chemin consiste à redécouvrir l’intériorité et l’esprit. D’ailleurs, pourquoi ne pas dire « esprit » plutôt que « spiritualité », cela veut dire la même chose.
N. C. : Le mot « spiritualité » vous semble-t-il trop entaché de religiosité ?
R. M. : Oui, exactement. Le mot « spiritualité » est tellement entaché de religiosité que, dorénavant, nous devons en adopter un autre.
N. C. : Dans ce contexte, le mot « conscience », que vous employez fréquemment et qui a l’avantage d’être concret, pourrait remplacer le mot « spiritualité », seulement n’est-il pas souvent refoulé par beaucoup d’entre nous car faisant appel à la responsabilité individuelle ?
R. M. : Oui, vous avez entièrement raison ! Et cela milite d’ailleurs pour le fait de mettre en avant le mot « conscience » qui, d’une part, est lui-même un appel, une référence à la structure réelle de l’individu (l’individu étant une conscience et non une chose) et, d’autre part (parce qu’il y a polysémie) fait appel à une responsabilité morale.
Comme vous le dites, c’est donc bien le mot conscience qui convient le mieux, car il interpelle chacun d’entre nous, ouvre sur la responsabilité et, enfin, sur l’éthique qui, elle aussi, manque. Toutefois, il s’agit d’une éthique concrète, d’une éthique des individus (et non de l’individu) et de leur coexistence.
N. C. : Finalement, votre proposition pour sortir du « désenchantement violent » que nous constatons serait de vivre dans une société qui s’ouvrirait à une doctrine laïque, fondée sur une démocratie mature bien développée, spirituelle, et assortie d’une éthique du bonheur afin qu’elle ne soit pas abstraite. Sous cet angle, une telle doctrine pourrait aussi bien séduire les personnes qui ne croient pas en Dieu mais désirent retrouver des valeurs humaines essentielles, comme celles qui croient en Dieu, mais refusent d’être assujettis aux dogmes véhiculés par la religion. Ces derniers auraient alors, en effet, la liberté de vivre, d’exercer ou non, une foi intérieure, une foi libérée, tout en évoluant dans une société plus solidaire, plus généreuse, moins matérialiste.
R. M. : Oui, justement. Une telle doctrine, comme vous la résumez très bien, s’adresse à ceux qui ne croient pas en Dieu, comme à ceux qui croient en Dieu mais non dans les dogmes, non dans les religions dogmatiques. Pourquoi ? Parce que, en réalité, cette doctrine appelle à un retour à soi et au sens qui, tous deux, impliquent, bien sûr, le retour vers autrui puisque c’est avec autrui que l’on trouvera le sens de la vie.
Une telle doctrine ne peut donc que plaire aux esprits libres que nous pouvons également appeler « déistes », parce qu’elle insiste sur l’autonomie des individus qui vont construire ensemble cette société nouvelle. Certes, elle ne s’appuie pas sur une transcendance, mais elle ne s’appuie pas non plus sur la lutte contre une transcendance.
Elle construit l’immanence.
Dès lors, si certains souhaitent que cette immanence soit reliée à d’autres principes, pourquoi pas, l’essentiel étant que ces autres principes et ce Dieu informel aient surtout à cœur l’amour et non la victoire.
Ainsi nous pouvons tous être réunis, (sauf ceux qui croient en des religions ou des spiritualités de la victoire et de la domination) et, dans cette conscience nous pouvons alors retrouver les plus belles des inspirations du judaïsme ou du christianisme traditionnels : l’amour, l’amour d’autrui, l’amour de la vie, et non le culte de la mort.
N. C. : En fait, cette nouvelle doctrine s’adresse à tous ceux qui veulent être libres de croire en leur Dieu intérieur, sans être obligés d’adhérer à des dogmes et des principes aliénants ?
R. M. : Oui, absolument. Elle convient à tous ceux qui refusent d’appuyer leur foi sur une obéissance.
N. C. : Si nous nous dirigions dans cette voie, nous irions donc vers l’avènement d’une société d’individus libres, non pas libres de conquérir mais libres d’aimer ?
R. M. : Exactement ! Libres d’aimer et de vivre heureux - ce qui va ensemble.
N. C. : Personnellement, vous ne semblez pas être athée au sens matérialiste du terme. Est-ce juste ?
R. M. : C’est exact, je ne suis pas athée au sens matérialiste du terme. Le matérialisme au sens strict, consiste à dire que c’est la matière (par exemple le corps, les cellules nerveuses) qui produisent l’ensemble des activités de l’esprit. Mais, en disant cela le matérialiste pense aussi que les activités de l’esprit sont la même chose que leur source matérielle, c’est-à-dire qu’ils réduisent et rabattent les créations de l’esprit sur le corps. En ce qui me concerne, je pense que nous sommes, bien sûr, issus de la matière minérale et de la matière vivante mais que les produits de l’esprit, les produits créés par l’humanité entière depuis toujours, ne sont pas réductibles à leurs soubassements matériels, ni pour le sens, ni pour le contenu, ni pour l’indétermination. Cela signifie qu’il n’y a, à la fois liberté et signification, - qui sont des notions de vérité et de pertinence - que dans l’ordre de la conscience. Voilà pourquoi, en effet, je ne suis pas athée matérialiste.
N. C. : Vous n’êtes pas non plus agnostique ?
R. M. : Je ne suis pas non plus agnostique, parce que... face à moi-même, je suis sûr de ce que je pense. Toutefois, la liberté supposant que l’autre est totalement libre et laissé libre, ma liberté suppose que l’autre est également libre de ses croyances, pourvu que ses croyances ne soient pas des croyances conquérantes qui finiraient par vouloir s’imposer à moi.
Quant à l’athéisme traditionnel, c’est un athéisme militant, parfois même un athéisme violent, comme nous l’avons vu, par exemple, dans le cas de l’Union Soviétique, où régnait un athéisme violent, négateur de tout autre possibilité. C’est cela que nous combattons et que nous devons condamner.
N. C. : Vous ne croyez pas en Dieu, vous n’êtes ni athée, matérialiste ou traditionnel, ni agnostique, mais vous regrettez que notre société ait négligé la spiritualité, l’intériorité, la conscience des individus ; vous dites qu’à notre démocratie manque une éthique et vous précisez « une éthique de la joie et du bonheur ». Qu’est-ce qu’une éthique de la joie du bonheur dans cet esprit ?
R. M. : L’éthique est l’ensemble des principes qu’un, ou plusieurs individus, se fixe, invente, pose, instaure, pour conduire l’existence et lui donner un sens.
Et, personnellement, j’ajoute : pour conduire l’existence vers sa joie, car lui donner un sens, c’est la conduire vers sa joie. Néanmoins, même si nous ne prononçons pas tout de suite le mot « joie », nous devons insister sur l’idée de conduite de l’existence ; une conduite de l’existence dans notre rapport à nous-même et à autrui, dans notre rapport à nous-même et à la société, bien entendu. Nous sommes là dans la perspective d’une valorisation de la vie (de l’existence), dans la perspective de la création d’un sens de la vie. Toutefois, nous pourrions aussi reprocher à l’éthique d’être abstraite, c’est pourquoi nous devons y ajouter un autre élément essentiel : la notion de bonheur ! En effet, si la laïcité et la démocratie ne sont destinées à rien d’autre qu’à elles-mêmes, elles s’étiolent, elles deviennent, justement, l’abstraction et la coquille vide que l’on connaît.
Pour retrouver la solidarité et la générosité, il faut réanimer la démocratie et, pour réanimer la démocratie, il faut se demander à quoi elle sert ! C’est ici qu’intervient la notion de valeurs, et principalement la notion de bonheur qui est la valeur ultime. Si la société démocratique n’est pas destinée à rendre possible le bonheur, elle n’est pas fondée, elle n’est pas achevée. C’est actuellement le cas parce que nos sociétés ont oublié (et surtout nos philosophes, nos penseurs, nos sociologues) l’idée de bonheur et, plus exactement, d’éthique orientée vers le bonheur. Et, de toute évidence, si nous avions réellement cela présent à l’esprit, il y aurait moins de catastrophes, moins de malheur, moins de violence, moins de solitude, moins d’indifférence à autrui, car le bonheur ne peut pas être construit seul.