
Shakuntala photographiée par M.Y. Brandili - DR.
Née en Algérie, d’une mère française et d’un père espagnol, elle grandit dans la région parisienne, où elle suit « par hasard » une formation de danse classique. Sans passion. Et voilà qu’à la fin de son adolescence, elle tombe sur un livre de danse indienne. Révélation. En un instant, à la seule vue de quelques photos, elle sait que toute sa vie se joue là. Peu après, une heureuse coïncidence lui fait rencontrer, à deux pas de chez elle, Malavika, qui enseigne le Bharata-nâtyam, danse de Madras, l’une des cinq grandes formes chorégraphiques indiennes.
Coup de foudre, aussitôt suivi d’une pratique quotidienne si intense qu’en trois ans à peine la jeune femme, baptisée Shakuntala (« celle qui a été élevée par les oiseaux »), devient la première assistante de son instructrice, l’accompagne sur scène, et s’entend dire : « Si tu veux aller plus loin dans ton art, il faut aller en Inde. »
Après trois années d’attente, Shakuntala décroche l’une des très rares bourses du gouvernement indien et se retrouve à Madras. Bonheur intense ? Oui et non, car elle se retrouve inscrite dans une école. Établissement tout à fait honorable, mais conçu à l’occidentale, et ne répondant donc pas au mode de transmission millénaire du Bharata-nâtyam.
Traditionnellement en effet, la danse indienne ne peut s’enseigner que d’un maître précis à une élève bien définie, dans un tête-à-tête clos et réciproquement choisi, qui donne à la transmission un caractère unique, subtilement adapté aux personnalités de l’un et de l’autre. Transmission singulière et dissymétique : le maître est un homme, initié dans l’art rythmique, qui ne danse pas lui-même ; l’élève est une jeune fille, qui doit commencer par apprendre (en six mois, un an, trois ans, selon le degré d’éveil) une sorte d’alphabet gestuelles « 108 pas de Shiva » -, avant d’entrer dans l’apprentissage formidablement complexe d’une des plus belles danses qui soient. Le bassin puissant et ouvert, les pieds à la fois prestement ceints de clochettes et enracinés dans la terre-mère, la tête tour à tour déterminée et ravie par les étoiles, les mains et les bras dessinant des mudras innombrables, tantôt coupes martiales, tantôt amoureuses caresses.
Problème : enseigner cet art de façon moderne, dans une école où un même professeur doit transmettre à plusieurs élèves à la fois, bouleverse la donne, en standardisant ce qui, jusque-Ià, relevait d’un subtil « sur mesure » dans l’espace et dans le temps. Mais Shakuntala a de la chance. Quelques semaines après son arrivée à Madras, le hasard lui fait rencontrer Sri V.S. Muthuswamy Pillai, l’un des derniers maîtres classiques de Bharatanâtyam, qui accepte de la prendre pour élève. Elle suit quotidiennement son enseignement... pour aboutir, en deux années - c’est une flèche -, au pinacle de ce mode de transmission : danser l’arangetram, la chorégraphie que le maître compose spécialement pour son élève, adaptée aux plus fines nuances de sa personnalité. Aujourd’hui encore, vingt-deux ans après, devenue artiste de renom, il arrive que Shakuntala exécute la danse créée juste pour elle... Non sans vertige : elle a été l’une des toutes dernières à bénéficier de cette sorte d’enseignement. Aujourd’hui, ses propres élèves parviennent parfois à un niveau tel qu’il leur faut « partir en Inde » pour progresser. Mais là-bas, les derniers maîtres classiques ont disparu, laissant la place à de grandes écoles, peut -être excellentes, mais où seule une transmission « standart » est possible. L’occidentalisation ne s’accompagne pas forcément d’un essor de l’individu. Elle peut conduire à une forme de clonage culturel.