| Entretien avec |
Marcel Locquin |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel et Marie-Joséphine Grojean |
Marcel Locquin est un personnage unique en son genre. Indescriptible. A la fois spécialiste des champignons, du langage, de la vision, des couleurs, du microscope, de la recherche de pointe en matière de logiciels, mais aussi de la divination et de certaines cuisines - sans oublier le vin ! (son guide oenologique contient des dizaines de petits flacons, où il a enfermé tous les composants du goût et du parfum du vin) -, cet homme des correspondances est à la recherche d’un « isomorphisme dans le fonctionnement du vivant » et proclame l’absurdité du fragmentaire qui règne sur les sciences et l’éducation contemporaines. Président de l’Association des ingénieurs et techniciens francophones (ce qui lui a longtemps valu un bureau à l’hôtel Matignon), il organise régulièrement des colloques à l’UNESCO sur la transdisciplinarité et sur une nouvelle vision « éco- philosophique » du monde - il lui arrive aussi d’animer des réunions de "mathématiques fantastiques".
Mais voilà qu’un ami malade l’appelle et il lâche abruptement une discussion sur les fractales pour se saisir d’un jeu de cartes frappé de symboles mystérieux qui lui permettent de déterminer d’où vient le mal. Eventuellement, il débarque chez l’ami en question et, muni ou non de ses baguettes de sourcier, il se promène dans son appartement, où il découvrira peut-être un objet "négatif" qu’il conseillera d’éliminer, ou bien il prend le pouls de l’ami, avant de lui fabriquer un talisman qu’il faudra garder collé au ventre pendant une semaine.
Là-dessus, Marcel Locquin s’en va rédiger, pour une revue scientifique de renom, un article ardu sur l’évolution de la limace de mer à l’époque jurassique - époque qu’il s’amuse à "visiter", grâce à sa machine imaginaire à remonter le temps -, avant de se remettre à l’étude des langues préhistoriques, l’une de ses grandes passions après les champignons. Ou bien il s’envole pour un pays d’Afrique, donner une conférence sur les nouveaux langages informatiques à des étudiants dontil dit que la pauvreté n’a d’égale que l’incroyable lucidité.
Sa dernière découverte, la correspondance entre les phonèmes constitutifs de toutes les langues et les acides aminés constitutifs de l’ADN, lui fait dire qu’une même grammaire avec quatre fonctions corrélatives est à l’oeuvre dans les langues, avec les phonèmes, comme dans les phrases l’ADN, avec les acides aminés. Non, Marcel Locquin n’est pas descritible. Avec lui, jamais deux conversation ne se ressemblent. Voici des extraits d’une des dernières que nous ayons eues avec lui.
Nouvelles Clés : Marcel Locquin, quel lien peut-il y avoir entre tous les domaines que vous explorez ?
Marcel Locquin : Le premier lien est clair. Je dirais : point de départ champignon, point d’arrivée champignon. C’est une passion, qui m’a pris quand je n’avais pas dix ans. Evidemment, vous vous demandez quel rapport il y a entre la physique et les champignons, ou entre les langues et les champignons - il y en a un ! Le second lien est plus fonctionnel : j’ai eu la chance de recevoir une formation multiple qui n’a cessé de s’enrichir. Au départ, je suis ingénieur chimiste, licencié de sciences naturelles, licencié de sciences physiques et docteur des sciences.
Passionné en outre par l’informatique, je m’en suis très tôt servi pour scruter les langues humaines, persuadé que leur diversité cachait une énigme unitaire fondamentale ; j’ai ainsi étudié la phonétique et la sémantique d’une soixantaine de langues - cinquante langues vivantes et une dizaine de langues mortes -, ce qui m’a fait pénétrer de plain-pied dans les racines des cultures humaines...
N. C. : Et dans ces racines poussaient des champignons ?
M. L. : Ne riez pas, c’est un peu ça. Ce lien, qui paraît énigmatique, je l’ai vécu et senti bien avant de le comprendre, c’est-à-dire que ce fut une expérience avant d’être une expérimentation. Il est indispensable de bien distinguer ces deux notions - ce que le monde scientifique ne fait pas toujours. Toute recherche a besoin, pour démarrer, d’une porte d’entrée personnelle, c’est-à-dire d’une ouverture souterraine, vécue, intime, infraverbale. Pour moi tout a commencé avec les champignons. Ce n’est que dans les années 60, quand je me suis mis à la micropaléontologie pour étudier les champignons fossiles que mon attrait pour le monde mycologique a soudain pris tout son sens. Jusque-Ià, le mécanisme que la science tenait pour responsable principal de l’évolution était la sélection par la pression de l’environnement.
Le darwinisme n’avait pourtant jamais convaincu les paléontologistes - ses fameuses lois expliquent à la rigueur les microchangements, mais l’évolution générale, par exemple le passage de l’écaille à la plume, lui échappe complètement ; on continuait néanmoins à le considérer comme la seule théorie officiellement valable. J’ai eu alors la chance de faire partie d’un laboratoire qui, grâce à l’étude des des premières formes de vie fossiles - bactéries puis champignons unicellulaires - a découvert que le mécanisme N°1 de la macro-évolution était en réalité la chimérisation.
N. C. : Pardon ?
M. L. : Une chimère est un être composé de la fusion de deux ou plusieurs autres êtres dissemblables. Dans les temps anciens - il y a un, deux ou trois milliards d’années -, les êtres vivants ne s’étaient pas encore construits de barrières rigides pour s’individualiser - barrières mécaniques pour les plantes, barrières immunologiques pour les animaux. Vous, si je vous injecte une cellule étrangère, elle sera détruite et rejetée. Chez ces êtres primitifs, non : ils pouvaient vivre les uns dans les autres. Ils le peuvent d’ailleurs toujours : observez les myxomycètes, vous verrez deux plasmodes fusionner puis se reséparer en deux individus, puis refusionner... ils ne connaissent pas l’exclusion. En réalité, dès la fin du XIXe siècle, certains chercheurs s’ étaient demandé si les globules blancs de notre sang ne seraient pas d’anciennes amibes, en quelque sorte domestiquées à l’intérieur de nous, car ils se comportent exactement comme des amibes, à ceci près que leurs mares ou leurs rivières est notre sang. Trois quarts de siècle plus tard, j’ai moi-même pu prouver, avec Marcel Bessis, que les vacuoles pulsatiles des globules blancs étaient analogues à celles des amibes.
De même, les fameuses cellules en bâtonnets et en cônes de nos rétines sont sans doute d’anciennes algues rouges unicellulaires. Quant à nos neurones, figurez-vous que ce sont d’anciens champignons incorporés en nous lorsque nous étions des invertébrés il y a environ un milliard d’années. En me passionnant pour le champignon, je m’étais donc tout simplement reconnu dans mon frère intérieur neuronal !
N. C. : Pourriez-vous analyser cette "reconnaissance archaïque" ?
M. L. : Il s’agit d’une résonance entre archétypes fondamentaux. J’insiste : cette résonance est ressentie et vecue interieurement bien avant d’être construite et intellectualisée. Ce qu’on pourrait appeler le "sensifié" vient toujours largement avant le "signifié". Voilà pourquoi, quand vous entreprenez une recherche nouvelle, il vaut mieux laisser fonctionner votre intuition et ne pas commencer par vous faire une grosse bibliothèque, et lire tout ce que les autres ont écrit avant vous. Lisez leurs livres après ! Pour avoir des idées neuves, il ne faut pas être prisonnier des autres. C’est ainsi que, pendant une trentaine d’années, j’ai travaillé sur les archétypes, qui sont des structures symboliques fondamentales, sous-jacentes à tout phénomène et exprimables par beaucoup de choses, notamment par les formes géométriques et par la langue.
N. C. : Comment pouvez-vous juger de la "puissance" d’une forme, d’un symbole, d ’un archétype ?
M. L. : En tant que biophysicien, j’ai beaucoup travaillé avec des médecins, notamment, à Paris et à Montpellier, avec des cardiologues qui voulaient que je les aide à étudier la pulsation dynamique de l’en- semble du réseau sanguin. On parle toujours du coeur, mais à lui seul le coeur serait incapable de faire circuler le sang dans tout l’organisme ; en réalité, les artères y contribuant ont des parois musculaires qui propagent une sorte d’onde qui fait avancer le sang jusqu’aux capillaires. Seul le retour par les veines est passif. Bref, je me suis mis à étudier de près les différentes sortes de pouls. J’ai appris la méthode des acupuncteurs chinois et aussi celle des auriculo-médecins, et je me suis aperçu comme eux qu’à la moindre émotion, au moindre changement d’environnement, à la moindre activité mentale, notre pouls change à notre insu.
Cette sensibilité va beaucoup plus loin qu’on ne croit : si vous fermez les yeux et que j’approche de votre tête un objet pointu, votre pouls va changer violemment, sans que vous sachiez pourquoi. Avec un objet rond le changement sera différent.
Nous avons l’expérience avec toutes sortes d’objets et de personnes. On prend par exemple un morceau de sucre et on l’approche de quelqu’un dont les yeux sont bandés : si c’est un diabétique, la réaction sera forte, avec des différences nettes selon qu’il est en manque de sucre ou pas. Nous avons refait l’expérience avec d’autres produits ou médicaments et nous nous sommes aperçus que l’organisme réagissait presque toujours de manière claire, par le biais de ses pouls, positivement ou négativement.
N. C. : Presque toujours ?
M. L. : Disons huit fois sur dix. Nous sommes des êtres vivants. Sur le vivant, aucun effet n’est jamais sûr à 100%.
N. C. : Et pour étudier la "puissance" d’une forme géométrique ou d’un archétype ?
M. L. : Même protocole. On dirige une forme (dessinée, découpée... peu importe) vers quelqu’un et on capte ses réactions par le pouls. Toutes les formes n’agissent pas sur nous à la même distance. Le carré, par exemple, qui est le symbole de la ma- tière, n’est actif que si on le place tout près de la peau, alors que les autres formes interagissent à distance. Certaines formes agissent encore à un kilomètre ou plus. L’oméga, qui est le symbole de la mort, agit sur une personne saine a une quinzaine de mètres environ.
N. C. : Finalement, vous avez redécouvert ce que savent tous les chamanes, non ?
M. L. : Exactement. Nous n’avons fait que vérifier le processus de manière très fine grâce aux pouls. Même chose avec les mandalas tibétains. Seulement, les mandalas sont des formes très complexes, donc très particulières. Ce sont des symboles proches de nous comparés à ces expressions archétypales de base que sont le carré, le triangle et le cercle.
N. C. : Le carré représente la matière ?
M. L. : Non ! Vous n’avez pas compris ! Il pourrait à la rigueur être représenté par elle. Ce sont nos sens qui projettent des représentations des archétypes. Par exemple, en disant « cercle », j’utilise un mot qui est une dégénérescence de quelque chose que je peux vivre, en amont, comme une globalité,ou comme une fermeture, ou comme une enveloppe vide au centre...
N. C. : « En amont », l’archétype appartient à quel ordre de réalité ?
M. L. : A l’ordre informationnel. Il échappe donc à l’énergie : par exemple, le fait de lire un livre ne l’use pas, vous comprenez ?
N. C. : L’information préexiste-t-elle à l’énergie ?
M. L. : Elles sont inextricablement liées l’une à l’autre depuis le commencement. Je pense qu’au moment de son émergence, le premier quantum d’énergie de Planck était lié à un premier quantum d’information et qu’à ce moment-Ià information et énergie étaient une seule et même chose. Ensuite, elles se sont séparées, mais elles demeurent correlées à jamais.
N. C. : Et comment passe-t-on des archétypes au langage ?
M. L. : J’avais fini par dégager neuf grands symboles géométriques et j’étais en train d’étudier leurs dégénérescences respectives quand j’ai découvert dans les langues les dix phonèmes fondamentaux, qui sont en quelque sorte les briques élémentaires du langage articulé humain. Une phrase, ça peut remplir une page, ça peut aussi tenir en un son, oh, euh, haaaa, mmm, tsss... Vous connaissez la fameuse phrase : « L’ontogenèse récapitule la phylogénèse », ce qui signifie par exemple que le foetus et le nouveau-né passent par les principaux stades qu’ont connus les êtres vivants au cours de l’évolution. Eh bien pour le langage c’est pareil ; le bébé qui babille passe par toutes les premières étapes de l’évolution du langage. Qu’il soit français, japonais ou congolais, ce sont les mêmes stades. Le petit d’homme commence par faire fonctionner son larynx, donc il émet des voyelles pures, puis des consonnes pures - comme tss,ff, crr. Ensuite, il les fait précéder de voyelles, ce qui donne des phonèmes comme am, ar, èf, ès, etc... Il n’inverse ces syllabes qu’après : ma, ra, fe, se - l’inversion est une découverte importante, qui précède les répétitions, ma-ma, do-do, pi-pi, à partir desquelles des milliers de mots se trouvent déjà à sa disposition. Partant d’une dizaine de phonèmes, l’enfant aboutit très simplement à plus d’un million de mots possibles : il accède au langage articulé.
Malheureusement, les adultes ne considèrent pas cela comme un langage ; c’est trop éloigné du leur et ils ont envie que le bébé parle comme eux. Ils lui coupent donc toute sa créativité linguistique spontanée et le forcent, entre un et deux ans, à les imiter et donc à s’éloigner des archétypes pour mouler son esprit dans une langue d’adulte, qui est un système symbolique complexe, vernaculaire, spécifique, "dégénéré".
A partir de là, l’observation de l’enfant nous en apprend beaucoup moins sur les langues primitives. On le voit hériter d’un patrimoine plus complexe et plus récent : la langue de ses parents. Toutes les langues se rattachent bien sûr à un patrimoine linguistique humain commun, mais il y a beaucoup de branches. Nous n’avons pas tous le même stock de phrases dans notre mémoire. Heureusement, sinon nous ne serions plus des énigmes les uns pour les autres et la communication s’arrêterait.
N. C. : C’est-à-dire ?
M. L. : Le moteur de la communication et de la création, c’est l’énigme bien sûr ! On ne comprend jamais totalement l’autre, on lui pose et repose des questions, donc on avance. L’étude de la manière de parler des petits humains nous a quand même beaucoup apporté.
En appliquant aux matériaux obtenus la théorie des catastrophes, on commence à voir se dégager une sorte de lexique de la langue primordiale.
N. C. : Quel rapport avec les catastrophes ?
M. L. : La théorie de René Thom nous a apporté une méthode d’interprétation de la succession des phénomènes évolutifs, qui nous donne donc un outil pour interpréter l’évolution de n’importe quoi. Quel que soit le phénomène, la première catastrophe est toujours le pli, la deuxième le double pli, c’est-à-dire la fronce... Pour faire un double pli, il faut forcément d’abord avoir fait un pli simple, vous comprenez ? Deux fois le double pli, vous avez la queue d’aronde, deux fois la queue d’aronde - c’est le papillon - la chenille peut donner un papillon, l’inverse est impossible. Les successions de catastrophes sont irréversibles ou dissymétriques...
Tout ça est très simple.
N. C. : Vous trouvez ?
M. L. : Mais oui ! Le monde est aujourd’hui obnubilé par la "complexité". Cela devient pathologique. Les solutions simples semblent dévalorisantes. En mécanique quantique, ce mal atteint des niveaux himalayens. J’appelle ça de la quantophrénie ! En abordant la réalité par la face informationnelle - c’est-à-dire idéelle -, et non plus énergétique- c’est-à-dire matérielle -, toutes les dynamiques se simplifient pourtant de manière phénoménale. C’est d’ailleurs en simplifiant les mathématiques, en passant du très complexe système décimal au système binaire - beaucoup plus simple puisqu’il ne fonctionne qu’avec des 0 et des 1 -, qu’on a pu construire des ordinateurs formidablement puissants et performants. Le décimal, c’est intéressant, mais c’est aussi ultrabloquant. Cela introduit des pseudo-théories comme celles du chaos, qui n’a aucune signification réelle.
N. C. : La sacro-sainte théorie du chaos !?
M. L. : Elle ne rime à rien, car l’aléatoire absolu n’existe pas. C’est nous qui le créons, par des calculs engendrés par le système décimal. Je ne nie pas les mathématiques, mais il existe des outils beaucoup plus performants. La langue est l’outil transdisciplinaire par excellence, mais il ne faut pas la disséquer, la tronquer, la couper en rondelles : il faut se laisser porter par elle, par ses propriétés - dont les métaphores qui régissent la poésie et sont la voie royale de la création. Une autre propriété de la langue, c’est qu’elle est d’ordre informationnel, c’est-à-dire imaginaire. Comment garder ouvert l’accès direct à nos imaginaires ? Voilà la question dont dépend l’avenir de l’homme.
N. C. : Dans ce cas, la poésie devrait être la première discipline enseignée à l’école...
M. L. : Mais tous les grands créateurs, scientifiques ou pas, sont des poètes - ils jonglent avec les métaphores. De nos jours, il n’y a plus de clôture imperméable entre la science, la poésie, la physique, la métaphysique, l’imaginaire, le réel... ils sont tous interconnectés. Encore faut-il savoir jouer à saute-mouton, savoir passer de l’un à l’autre, franchir les barrières - des barrières psychologiques que nous inventons, bien sûr, et qui en fait n’existent pas !
N. C. : Vous voyez donc l’avenir de manière plutôt optimiste ?
M. L. : Lupasco, dans les années 30, avait eu une phrase fondamentale : « Tout événement contient son anti-événement », tout phénomène son anti-phénomène, toute particule son antiparticule (l’antiphénomène n’est pas forcément manifesté, il est généralement cryptique, caché). Autrement dit, il ne faut jamais verser exclusivement ni dans le catastrophisme, ni dans l’optimisme ; il y a toujours les deux tendances simultanément. Si vous m’interrogez sur l’avenir, l’aspect le plus négatif est pour moi la surpopulation. L’humanité actuelle est à peu près deux fois trop nombreuse ; il faudra qu’elle redescende à environ deux milliards et demi d’habitants. C’est inévitable. J’ignore combien de temps cela prendra, mais puisque l’homme n’a pas été capable de programmer sa propre croissance, ce sont des mécanismes biologiques de régulation qui ont commencé à se mettre en branle la planète, on le sait, agit comme un super-organisme vivant. C’est très dur mais ça ne prend pas forcément les formes qu’on croit. On se polarise sur les guerres, ou sur le sida, mais savez-vous, par exemple, qu’actuellement un milliard d’humains souffrent du paludisme et mourront donc jeunes ou très jeunes ? Savez-vous qu’une seule grande inondation au Bangladesh peut faire trois à six cent mille morts ? Et si la moitié du Japon, ou toute une partie de la Californie s’engouffrent, dans un jour ou dans mille ans dans le Pacifique...
N. C. : Mais il s’agirait là de phénomènes géologiques, et non plus biosphériques.
M. L. : La géologie de l’écorce terrestre fait partie de la biosphère comme notre peau fait partie de nous ! La nature est à la fois hors de nous et en nous. Nous sommes de la nature. Et de même que nous ne pouvons pas nier que nos ancêtres lointains ont été primates - et avant cela batracien, et avant encore bactéries -, de même nous ne pouvons pas revenir sur le fait que nos ancêtres proches ont été industriels ; ça fait partie de nous. Ce qui est important, c’est la différentielle : l’urbain a besoin de la haute montagne ou de l’océan ; mais si vous vivez en pleine campagne, vous êtes content de venir faire un tour en ville de temps en temps !
Ce que l’homme apprécie, c’est le contraste, la différence. Il s’agit d’une constante psychophysiologique : nous ne sommes pas tant sensibles à une température qu’à une différence de température. Et c’est aussi comme cela que nous évoluons. Là, Darwin a vu juste : l’homme évolue par action et réaction vis-à-vis de son environnement. Or, son adaptabilité est immense. Vivre dans une grande ville moderne est aussi extrême que de vivre au Groenland ou au Tibet, mais c’est tout à fait possible.
N. C. : Quel est alors le volet positif de votre vision de l’avenir ?
M. L. : Aujourd’hui, nous sommes obnubilés par les limites de la société libérale, ou pseudo libérale, qui semble lentement s’enliser. On entend dire : « C’est la dissolution », « C’est la fin », « C’est le chaos », etc. Mais bon sang ! nous appartenons à une prodigieuse frange de l’humanité, qui a été capable d’échapper à la malédiction biblique - « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » ! Nous avons découvert comment faire travailler des machines à notre place ! Comment ? En apprenant à manipuler l’information, la robotique, ça n’est rien d’autre : utiliser de l’information pour économiser de l’énergie. Autrement dit, nous avons découvert comment utiliser l’imaginaire, l’idéel, pour échapper aux lois d’airain de l’énergétique !
N. C. : Et vers où pensez-vous que va le rêve de l’homme actuellement ?
M. L. : Les éléments d’une grande mutation sont déjà là. Nous sommes tout près de l’état "catastrophique" (au sens de René Thom). On peut brusquement basculer dans un autre état parce qu’énormément de gens, disons un quart de la population d’un pays comme la France, ont déjà muté. Mais ils ne l’expriment pas parce que la vieille structure dans laquelle ils sont pris ne peut absolument pas en tenir compte.
N. C. : C’est quoi, la vieille structure ? La démocratie bourgeoise ?
M. L. : Ah non ! la démocratie n’est pas en cause ! N’importe quel régime peut se figer du fait de l’appétit de pouvoir qui sommeille en chacun de nous. La rigidité collective est due aux rigidités individuelles, qui sont elles-mêmes issues de la dualité manichéenne générale. Ce qui nous tue, c’est la généralisation abusive de la logique du tout ou rien, l’escalade inéluctable de l’affrontement des contraires. En logique "trine", celle de Lupasco notamment, quand vous discutez avec quelqu’un qui n’est pas de votre avis, vous faites automatiquement intervenir un troisieme terme ; ça peut être une troisième personne, ou la référence à une troisième idée, à un troisième objet, à n’importe quoi d’extérieur qui empêche l’escalade dans l’affrontement.
N. C. : Il ne faut donc pas chercher à faire craquer de force les vieilles structures qui empêchent ta mutation ?
M. L. : Il faut bien se garder de forcer, ou d’accélérer le processus naturel des choses. Si vous essayez de vous manifester avant que la situation ne soit mûre, vous allez renforcer le blocage. Les vrais avant-gardistes doivent rester dans l’ombre. Leur intervention prématurée ne ferait qu’allumer des contre-feux.