| Entretien avec |
Élisabeth D. Inandiak |
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Propos recueillis par Patrice van Eersel |
D’abord, elle nous y fait découvrir l’équivalent indonésien du Mahabaratha indien : le Livre de Centhini, resté mystérieusement méconnu du reste du monde depuis sa rédaction, il y a deux siècles. Ensuite, elle nous révèle une grande tradition musulmane érotique - par les temps austères qui courrent, cela fait du bien ! Enfin, elle nous fait entrer dans un travail d’écriture fascinant où, par amour, la romancière française s’est laissée fondre dans la culture javanaise, pour mieux réussir à en sauver l’essence littéraire. Très étrangement en effet, le javanais est en train de disparaître. Quand elle entend parler de Centhini, trésor en péril, elle vit déjà à Djodjakarta et vient d’y mettre au monde une petite fille franco-javanaise...
Au début du 19ème siècle, se sachant condamné par la syphilis, un prince du sultanat de Surakarta, au centre de l’île de Java, rassemble ses savants et ses lettrés et leur demande de parcourir l’empire javanais de long en large pour en recueillir tous les savoirs et tous les mythes, puis de les rassembler dans une vaste odyssée amoureuse et guerrière. Le résultat sera la plus grande œuvre littéraire de cette partie du monde. En deux cent mille vers, présentés sur quatre mille pages, regroupées en douze volumes, le "Livre de Centhini" est pour Java ce que le "Mahabaratha" est pour l’Inde.
Une formidable saga, dont les héros, deux princes et une princesse, traversent mille et une aventure, se battent, prient, étudient et surtout tombent en amour, sur tous les modes et dans toutes les positions, toujours poursuivis par les redoutables ennemis des soufis - car ces héros sont de culture authentiquement javanaise, hindouisme tantrique baigné d’islam mystique, sur l’ancien fond chamanique des “gardiens de volcan.”
Au début du XXIème siècle, la majorité des deux cent vingt millions d’Indonésiens connaît le Livre de Centhini. Mais seulement de nom (synonyme pour eux de texte éminemment érotique, tel le Kama Sutra). En effet, quasiment plus personne ne peut le lire, car il est écrit en javanais. Or, le monde ignore généralement que durant la très violente guerre d’indépendance contre les Hollandais, à partir des années 1920, les nationalistes javanais décidèrent, pour se rallier les autres ethnies de l’immense archipel, de saborder leur propre langue, au profit du malais, langue véhiculaire de toute la région. Fait unique dans l’histoire. Il ne reste plus aujourd’hui que quelques centaines de vieux Javanais capables de lire l’immense littérature accumulée pendant plus de mille ans, une littérature dont Le Livre de Centhini constitue l’une des plus luxuriantes fleurs.
Quand elle saisit l’ampleur de ce drame, la jeune romancière française Elisabeth D. vient d’adopter Java comme seconde patrie. Elle s’y est mariée, y a eu un enfant, fréquente une confrérie soufie et a reçu, d’un combattant timorais, le nouveau nom d’Inandiak. Femme de caractère, elle décide de “ sauver ” le Livre de Centhini de l’oubli mortel qui le menace. Pendant cinq pleines années, aidée par l’ambassadeur de France en Indonésie et assistée par une truculente lettrée javanaise, elle plonge elle-même dans l’incroyable saga dont elle restitue la quintescence en français - dans une version résolument personnelle, à la manière des conteurs de la tradition orale, qui devaient s’être approprié un récit, l’avoir intégré à leur esprit et à leur chair, avant de pouvoir le restituer. C’est de cette façon-là que Les chants de l’île à dormir debout ramassent donc douze livres en un seul. Bien mieux qu’un résumé du Livre de Centhini, il s’agit d’une miniature, d’un bijou, condensant, avec une poésie rigoureuse et pleine d’humour, la folle quête mystique et érotique des derniers sultans soufis de Java. Nous avons parlé de son travail avec Elisabeth D lors d’un séjour qu’elle faisait en France.
Nouvelles Clés : Comment démarre l’histoire de cette incroyable saga ?
Élisabeth D. Inandiak : À vrai dire, dès son origine, au début du 19ème siècle, Le Livre de Centhini semble marqué du signe de la perte, de l’humiliation... et d’une intense soif de retour aux sources. Le sultanat de Surakarta, au centre de Java, abritait alors un prince éperdûment porté sur l’art et les plaisirs amoureux et malheureusement atteint d’un mal mortel. Ce prince avait été mis à l’écart du palais par son père, remarié avec une femme qui haïssait le jeune homme. Isolé, malade, étouffant sur place, ce dernier voulut se créer un univers imaginaire libre, loin du monde gravement décadent des sultants de Java, corrompus par le pouvoir colonial hollandais. À son besoin d’évasion, le prince, qui était un visionnaire, ajoutait sa peur étonnamment lucide de voir disparaître les savoirs d’une culture qu’il chérissait. Ainsi, dit la légende, commanda-t-il aux trois plus importants poètes du palais, d’aller interroger les savants, les prêtres, les mages, mais aussi les ascètes, les ermites et les gardiens de tous les sites sacrés, afin de recueillir le maximum des savoirs naturels et surnaturels de l’île, et bien au-delà... On raconte que l’un des poètes alla jusqu’à La Mecque : si l’œuvre mise en chantier se voulait authentiquement javanaise, il était entendu qu’elle serait empreinte de l’enseignement soufi, philosophie mystique dans laquelle se reconnaissaient les plus sages des sages de Java, depuis la fin du XVème siècle.
N. C. : Le Serat Centhini du départ est donc écrit par trois hommes ?
É. D. I. : Les poètes responsables de cette œuvre monumentale n’étaient que trois, mais ils se firent aider par des spécialistes de toutes les disciplines, architectes, médecins, astrologues, géomanciens, ornithologues, botanistes... et bien entendu spécialistes de l’amour. Il existait encore, en ce temps-là, à Java, de nombreuses sortes de yogis et de maîtres shivaïtes, qui connaissaient bien les techniques tantriques. Aussi, Le Livre de Centhini contient-il des pages entières sur l’art physique de l’amour. De vraies leçons pragmatiques à la manière du Kama-Sutra. Si l’on fréquente une femme de telle couleur, ou de tel parfum de peau, ou un homme de tel type psychologique, ou anatomique, on ne fera pas l’amour de la même façon - et les caresses varieront aussi selon le jour de la semaine et selon la saison. Du coup, pour les Indonésiens actuels - dont la majorité en a vaguement entendu parler mais, donc, ne la connaît pas - l’œuvre entière a tendance à se trouver réduite à son aspect érotique : ainsi, à Java, tout le monde vous parlera du “Livre IX”, supposé particulièrement salace, alors qu’en réalité, hormis les trois premiers livres, qui posent surtout la problématique épique et “géopolitique” de l’odyssée, c’est l’ensemble de la saga qui évolue, comme toute la mythologie javanaise, dans une très grande liberté affective et sexuelle.
N. C. : Le livre de Centhini est vu comme une sorte de Kama Sutra ?
É. D. I. : Telle est restée la coutume, de nos jours encore : si, par exemple, un vieux dignitaire javanais sur le point de mourir demande que l’on vienne chanter de la poésie ancienne dans sa chambre, son choix se portera certainement sur Le Livre de Centhini et, selon toute vraisemblance, sur quelques passages du “ Livre IX ” ! Des airs classiques et magnifiques. D’une crudité abrupte. Nulle métaphore. Un sexe est un sexe. Ici, avant que l’islam ne devienne puritain, l’érotisme n’avait jamais été associé à l’idée d’impureté ni de péché. Loin de toute culpabilité pornographique, les chants de l’amour intégral pouvaient accompagner les êtres jusque dans la mort. Que cet embrasement ait subsisté jusqu’à l’aube de notre XXIème siècle, malgré l’hiver de la régression intégriste, prouve la force paradoxale d’une culture... pourtant en plein sabordage. Pendant près de deux siècles, les aristocrates javanais firent grand usage de cette œuvre, dont ils commandaient régulièrement à des musiciens et à des danseurs de mettre en scène tel ou tel chant, afin d’agrémenter leurs dîners de prestige.
Ce n’était pas un succès populaire. À Java, la culture du peuple est orale et passe par le théâtre des marionnettes d’ombres ; alors que nous parlons ici d’une littérature, qui, même si elle doit être chantée (et comprend d’ailleurs des passages destinés aux marionnettistes), appartient bel et bien à la culture écrite.
N. C. : Que veut dire Centhini au juste ?
É. D. I. : Paradoxalement, Centhini, qui donne à l’œuvre son nom le plus courant, Cerat Centhini, n’est pas un personnage central de l’odyssée, mais la servante de l’héroïne.
La raison de ce décalage est ésotérique et n’apparaît qu’en filigrane, à la fin du douzième et dernier livre. Le titre officiel est Soulouk Tandan Graras : Soulouk, mot javanais dérivé de l’arabe, désigne le chant incantatoire du montreur de théâtre d’ombres, installant un climat avant de déployer sa dramaturgie à la tombée de la nuit - par extension, il sert à recouvrir toute la littérature mystique soufie de Java (généralement d’ailleurs plutôt rédigée par des poètes de cour que par d’authentiques chercheurs mystiques) ; quant à Tandan Graras, c’est le nom de l’héroïne, ou plus exactement de la femme du héros. Notons que, dans les deux cas, l’œuvre porte le nom d’une femme, ce qui est étrange pour une odyssée dont le héros principal est un homme : un amoureux, un guerrier, et un passionné de connaissances savantes. À Java, on parle souvent du Livre de Centhini comme de “l’encyclopédie javanaise”. La prodigieuse accumulation de savoirs les plus divers qu’il contient, voilà ce qui fascine le plus les universitaires, occidentaux ou orientaux, qui se sont penchés dessus. Une encyclopédie au demeurant bien singulière, puisque ses sujets ne sont pas classés par ordre alphabétique mais inscrits à l’intérieur d’un récit fabuleux, dont ils marquent en quelque sorte les pauses. Ainsi, chaque fois qu’un personnage arrête un instant sa course, que ce soit dans une école coranique, sur les ruines d’un temple ou à l’abri d’une grotte, l’occasion sert à renseigner le lecteur, de façon exhaustive, sur un sujet : classement universel des fleurs ; panorama complet des oiseaux ; grande galérie des cristaux ; traités de médecine ; recettes alchimiques ; connaissances des astres ; théorèmes mathématiques ; mais aussi poèmes anciens ; anthologie de rituels religieux ; ou encore chronologie historiques de toutes les grandes batailles répertoriées à Java. La dernière de ces batailles, si elle n’est pas mentionnée dans Le Livre de Centhini - et pour cause : elle s’est déroulée un siècle et demi après sa rédaction ! - figure par contre en filigrane d’un bout à l’autre du présent ouvrage, Les chants de l’Île à dormir debout, qui se propose d’en célébrer la mémoire, voire d’en assurer la descendance. Nous voulons parler de la bataille ultime, celle qui, si rien n’était tenté, pourrait précipiter toute cette culture dans l’oubli du néant (et les douze Livres avec elle) : la bataille terminale de la langue javanaise.
N. C. : Mais encore ?
É. D. I. : À Java, tout le monde connaît Le Livre de Centhini, mais personne ne l’a lu Tout le monde en connaît le nom, à Java, et tout le monde en rit sous cape - puisqu’il est supposé effrontément érotique de bout en bout -, mais personne ne l’a lu. Considéré comme le chef-d’œuvre de la littérature javanaise, rassemblant tous les savoirs, tous les mythes, tous les enseignements, bref toute l’histoire de Java dans le récit d’une fabuleuse errance, c’est un chef-d’œuvre en péril gravissime : il est écrit dans une langue qui a décidé de se suicider. L’incroyable sabordage de la langue javanaise a commencé dans les années vingt, quand les indépendantistes javanais et indonésiens, en lutte contre les Hollandais régnant sur l’archipel depuis quatre siècles, ont résolu d’adopter comme future langue nationale, non pas le javanais, pourtant langue de l’ethnie majoritaire (Sur les quelque deux cents millions d’Indonésiens actuels, cent trente millions sont Javanais.), mais le malais, langue véhiculaire et marchande, comprise sur toutes les îles du plus grand archipel du monde. Pourtant, le javanais n’est pas un dialecte. C’est une langue véritable, dérivée du sanscrit, immense et splendide, écrite depuis le neuvième siècle. Elle a suscité une littérature, une poésie, une philosophie, de grands récits mythiques. Mais voilà, c’est un fait historique peu connu et rare : les Javanais ont troqué leur langue contre un empire. Tragédie étrange. Comme si l’empire romain avait abandonné le latin et adopté, mettons le phénicien (qui était parlé du Pont Heuxin aux Colonnes d’Hercule, en passant par Carthage), pour pouvoir se constituer en empire indépendant. Quand, en 1945, les Indes Néerlandaises accèdent à l’indépendance, tout le monde se met à apprendre l’"indonésien”, c’est-à-dire le malais, et la langue javanaise, ravalée au rang de langue régionale, se trouve vouée à disparaître - à une vitesse étonnamment rapide ! Au début du 21ème siècle, il n’y a déjà plus que quelques centaines de vieux lettrés qui savent encore pénétrer dans la grande littérature de Java. Bientôt, plus personne n’y aura accès, sinon les professionnels des langues mortes. Et c’est une perte immense : cette langue charrie un patrimoine de plus de mille ans, originellement enraciné dans des coutumes chamaniques - au tellurisme aussi puissant que les volcans de l’île ! -, puis structuré par les cultures hindoue et bouddhiste, avant de s’imbiber de la philosophie soufie des mystiques musulmans.
N. C. : Une langue qui semblait donc apte à toutes les survies...
É. D. I. : La culture javanaise s’est construite par strates, chaque nouvelle religion débarquant sur l’île n’étant pas vécue comme une menace, mais plutôt comme une nouvelle science qu’il convient d’acquérir et de superposer à l’ancienne, sans détruire celle-ci. Les Javanais sont profondément mystiques, mais ils acceptent l’idée que les formes religieuses s’usent et doivent être régulièrement changées. Ainsi, l’islam est-il arrivé entre le XVème et le XVIème siècle, se greffant, plutôt que s’y substituant, sur l’ancien tantrisme du grand royaume indo-bouddhiste qui avait régné pendant trois siècles sur un empire s’étendant jusqu’à Bornéo. Certes, un tel changement de forme ne se vit jamais sans douleur, mais le fond culturel était finalement toujours resté le même, notamment parce que la langue, tout en s’enrichissant par exemple d’apports arabes, était demeurée la grande constante. Une constante désormais en pleine perdition.
N. C. : Reste un mystère : comment comprendre que Le Livre de Centhini n’ait été traduit dans aucune autre langue - pas même en indonésien, sinon sous forme d’abstracts ?
É. D. I. : Les rares tentatives de traduction locale, menées notamment par l’université de Djodjakarta, se sont, il est vrai, vite cognées aux réticences puritaines d’un certain “islamisme” contemporain. Mais le néerlandais ? Mais l’anglais ? Mais le français ? Mais le japonais ? Mais le chinois ? Certes, les missionnaires, même jésuites, furent certainement eux aussi arrêtés par la densité d’orgies et de beuveries qui se révèle dès le Livre IV. Mais les spécialistes de la littérature ? Mais les anthropologues ? Mais les grands esthètes, rabelaisiens, ou shakespeariens, ou shivaïtes, du patrimoine mondial ? À la tragédie culturelle et linguistique du javanais, il faut sans doute ajouter un malaise plus formel, typiquement universitaire, pour expliquer que la principale œuvre littéraire de Java soit restée à ce point ignorée de la culture internationale. Synthèse, on l’a vu, d’une quantité astronomique de savoirs, Le Livre de Centhini constitue, d’un point de vue scientifique, un patwork proprement surréaliste, dont rien ne peut a priori garantir la crédibilité. Il ne faudrait surtout pas fonder une médecine sur les recettes de ce livre (ni une botanique, ni une astronomie, ni une grammaire, à la rigueur une éducation sexuelle ou une cuisine...) ! Et les enseignements soufis qu’il prodigue n’y sont pas maîtrisés, rédigés dans une langue arabe approximative, bourrée de fautes de syntaxe ou simplement d’orthographe. Les poètes “encyclopédistes” commandités par le pauvre prince de Surakarta, n’en ont souvent fait qu’à leur tête ! Et leur style, parfois grandiose, peut aussi tomber, surtout dans les longues descriptions “savantes”, dans des marécages peu fréquentables. Ce qu’ils ont maîtrisé, par contre, en véritables maîtres, c’est la structure générale du récit. L’odyssée complète qui court sur les douze Livres obéit à une forme extraordinairement aboutie. Et c’est de cela, qu’Elisabeth D. Inandiak, romancière française devenue éperdûment javanaise, a un jour l’intuition fulgurante. Au point d’en faire l’une des grandes causes de sa vie. La beauté supérieure de l’odyssée du Livre de Centhini la frappe a un tel point qu’elle décide de consacrer toute son énergie à faire connaître au monde, d’une manière ou d’une autre, cette œuvre immense, frappée d’une si incroyable et injuste exclusion.
N. C. : Avant de tomber amoureuse de Java et de vous y installer, vous parliez déjà de nombreuses langues et aviez attentivement exploré de nombreuses contrées, notamment américaines et russes. Le public français vous connaît depuis le début des années 80 pour vos grands reportages publiés par Actuel - d’abord franchement casse-cou, puis de plus en plus spirituels -, et pour ses romans, dont le plus fameux s’intitule Sa Majesté Titi les Graffiti (Grasset). Quand vous entendez parler du Livre de Centhini pour la première fois, en 1991, vous vivez déjà à Djodjakarta, commencez à parler l’indonésien et vous apprêtez à mettre au monde une petite fille franco-javanaise....
É. D. I. : C’est en lisant Le Carrefour javanais, un livre en trois volumes de Denis Lombard, grand spécialiste de l’Indonésie, mort depuis, que je tombe sur une allusion à l’œuvre méconnue. Un résumé d’à peine trois pages et pourtant, aussitôt, une intuition étrange me fait penser qu’il s’agit sans doute là d’une œuvre qui va marquer ma vie. Je commence par chercher une traduction. Découvre qu’il n’en existe pas. Cherche un traducteur... Je comptais, parmi mes meilleurs amis, l’un des plus grands poètes de l’île, que j’appelais le “gardien du volcan” ! Hélas, ma question brûle l’homme comme un fer chauffé à blanc : fils de petits paysans, grandi après l’indépendance, il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre la langue de ses ancêtres - et il en meurt de tristesse ! Je commence alors à comprendre que l’entreprise dans laquelle j’aimerais m’engager - explorer, puis faire connaître au monde une œuvre apparemment aussi puissante que l’Iliade ou le Mahabarata - risque de s’avérer extrêmement difficile. Le drame de la langue javanaise prend brusquement, sous mes yeux, un relief que je n’avais pas soupçonné jusque-là.
N. C. : L’université française ?
É. D. I. : Faire appel aux champions des Langues’O ?Contacté, le seul grand javanologue de France m’avoue qu’il ne peut traduire cette œuvre : il lui faudrait y consacrer sa vie et beaucoup trop de subtilités lui échapperaient néanmoins... J’ai donc finalement songé à renoncer et, résignée, j’ai entrepris d’écrire un roman, seulement inspiré - au moins ça ! - de l’aura, des résumés et des rumeurs qui se dégagent de la fameuse saga. J’en suis à la centième page d’écriture, quand l’ambassadeur de France à Djakarta m’invite à déjeuner.
Se trouvant lui-même en train d’écrire un “roman javanais”, il est à la recherche d’une fleur du crû, un équivalent local de la mandragore. Par chance, je peux le renseigner. Je lui parle de la widjala-kousoumo, la “fleur de victoire et de résurrection” qui apparaît à la fin du Livre de Centhini... Et bien sûr, je me mets à parler au diplomate du chef-d’œuvre qui hante ma vie. Fasciné par cette histoire, l’ambassadeur s’embrase à son tour : il faut absolument que la France aide la culture javanaise à arracher ce joyau de l’oubli ! Il s’en fait un point d’honneur. Et il tiendra parole. Et me voilà repartie, enthousiaste, dans une quête qui durera cinq ans.
N. C. : Objectif : pénétrer dans le Livre de Centhini, en explorer attentivement les douze volumes et en offrir l’essentiel de la substance au monde ?
É. D. I. : Voilà. Les six premiers mois d’exploration seront terribles. La mission me semble littéralement impossible. Apprendre moi-même le javanais dans sa forme littéraire supérieure ? Impensable : je devais trouver une stratégie plus subtile. Au début, j’ai cru pouvoir travailler à partir d’une retranscription du Centhini en caractères latins, labeur quelque peu titanesque assuré par un Chinois converti à l’islam - un vrai personnage de roman, à la fois érudit et trafiquant de drogue au service de la jeune république indonésienne, au temps de Sukarno. Mais l’homme allait s’avèrer très mandarin et notre collaboration a échoué. Puis j’ai cru pouvoir faire appel à des amis grands universitaires indonésiens. Mais l’affaire tourne court : à supposer que ces derniers soient linguistiquement capables d’assurer la mission - ce dont ils ne me donneront jamais vraiment la preuve -, et bien que moi-même convertie à l’islam et pratiquante dans une confrérie soufie, cette fin de XXème siècle est ultra-puritaine dans la minorité islamiste et la verdeur érotique des textes concernés rend littéralement impensable tout travail sérieux, surtout en collaboration avec une femme ! Et pourtant, Dieu sait si les musulmans indonésiens sont tolérants, cool, relax, dans leur immense majorité !
N. C. : Vous vous trouvez confrontée à Totem et Tabou, en grandeur nature, dans une version terriblement contemporaine !
É. D. I. : Mes amis soufis, parmi lesquels plusieurs jeunes chercheurs en sciences humaines, ne connaissent malheureusement pas le bouddhisme, ni la tradition shivaïte, ni en fait les subtilités de leur propre confession - et puis, ils sont eux-mêmes si révulsés par les passages de pratique érotique qu’ils les censurent systématiquement de tous leurs essais de traduction. Quand je m’en aperçois, je m’insurge : comment peuvent-ils ainsi se voiler la face et saccager l’œuvre de leurs propres ancêtres, qui étaient eux-mêmes de pieux musulmans, ô combien plus à l’abri des “perversions occidentales” que les universitaires indonésiens actuels ? ! Les jeunes soufis me désapprouvent et notre collaboration dégénère en dispute.
N. C. : Alors ?
É. D. I. : Des recherches plus solitaires (jusqu’aux “ Indiens ”, ainsi que l’on nomme les archives-oubliettes de la Sorbonne, au troisième sous-sol de la montagne Ste Geneviève) m’amènent, moi qui n’ai jamais cessé d’être une journaliste, sur la piste de différentes exégèses, en particulier sur une thèse de doctorat de philosophie, soutenue en 1956 à la Sorbonne, par un certain Ras Sidji, chercheur indonésien ayant fait l’essentiel de ses études au Caire. Cela s’intitule Regard critique sur la Serat-Centini. Mais l’auteur est un musulman lui aussi très orthodoxe, dont l’intérêt est surtout de prouver que les auteurs de l’œuvre ne maîtrisaient pas la langue arabe et ignoraient certains dogmes de l’islam... Il se trouve que je l’avais rencontré, quelques années plus tôt, peu avant sa mort. Un honnête homme, que personne n’a jamais lu et dont le principal mérite, à mes yeux, sera de lever plus tard mes scrupules - à moi qui respecte la parole du Prophète - quand il s’agira d’assimiler, et donc de réinterpréter pour mieux les restituer, les innombrables passages religieux de la saga.
N. C. : Comment vous en êtes-vous finalement sortie ?
É. D. I. : Après avoir beaucoup cherché dans tout Java, j’ai fini par trouver enfin la solution à mon casse-tête, en la personne de... ma voisine ! Une femme de 65 ans, sœur d’un sultan et veuve extrêmement modeste d’un grand lettré javanais, soupçonné de sympathies communistes après le fameux coup d’État de Suharto, en 1965, et donc exclu de toute fonction officielle. Simplement heureux d’être resté en vie, le vieil homme survécut en enseignant la littérature javanaise à des étrangers. La principale élève de ce grand maître fut sans doute sa femme, qui avait elle-même suivi les cours de Zon Musdore ( ?), un jésuite hollandais ( ?) ayant adopté la nationalité indonésienne à l’indépendance. D’une érudition remarquable en matière de littérature aussi bien bouddhiste ou shivaïte que javanaise ou soulouk (soufie), ce lettré de très haut niveau avait lui-même tenté d’expliquer des passages du Livre de Centhini dans un ouvrage sur la culture soulouk... et ma voisine avait su en tirer l’essentiel. Bref, cette femme s’avérait toute désignée pour traduire, enfin, l’œuvre tant désirée. Grande professionnelle, excellente linguiste, pleine d’humour, ayant visiblement vécu en amoureuse intense, elle n’était pas du genre à s’offusquer des passages érotiques, bien au contraire !
N. C. : Brusquement, tout se métamorphosa ?
É. D. I. : Un vrai miracle ! Non seulement, il n’y avait plus de tabou, mais je me découvrais une nouvelle amie en la personne d’une grand-mère truculente, habitant à deux pas de chez moi ! Ensemble, nous avons pris un immense plaisir à décrypter les clés de l’odyssée. La dame savait survoler très vite les passages de peu d’intérêt, notamment les longues descriptions pseudo-savantes qui avaient tant obnubilé les savants scrupuleux. Et elle s’arrêtait par contre sur les morceaux de bravoure, en particulier ceux où les trois héros connaissent des mésaventures uniques au monde. Pendant deux ans, dans une petite maison attenante au palais du sultan, juste à côté des grands préaux où, tous les après-midi, ont lieu les répétitions de danse javanaises et de gamelan, j’eus donc le plaisir de m’asseoir aux côtés de cette grande dame et de reprendre, phrase par phrase, l’essentiel des plus de sept cents chants que compte l’œuvre intégrale, en insistant particulièrement sur les passages les plus ésotériques, parfois incompréhensibles de prime abord, et de décrypter, in fine, la totalité des mythes de la saga. Financé par le département culturel de l’ambassade de France, cet énorme travail m’a permis ainsi de traduire in extenso, d’abord du javanais à l’indonésien, puis de l’indonésien au français, mille des quatre mille pages que comptent les douze volumes du Cerat Centhini original.
N. C. : Mais le véritable travail de création ne faisait que commencer...
É. D. I. : C’est que, même en y mettant le meilleur de nous-mêmes, nous ne parvenions pas, en effet, à produire autre chose qu’une traduction littérale, ethnologiquement passionnante, mais littérairement opaque. Cinq ans s’étaient écoulés depuis le début de l’entreprise, quand un jour, reprenant une fois de plus mon “roman javanais” initial - dont je n’avais cessé de jeter à la corbeille les versions successives - j’eus soudain une inspiration décisive : il me fallait m’adresser directement à mon ami et amant, le “gardien du volcan”, dont je me rendais compte de plus en plus que la mort était secrètement liée au suicide de la langue javanaise. Alors m’est apparu une vérité étonnamment simple : d’une certaine façon, Le Livre de Centhini et ma propre vie ne faisaient qu’un. Cette œuvre étrange et monumentale, si disparate et pourtant si parfaite, il suffisait que je me fonde dedans comme dans un grand fleuve, que j’y disparaisse, que je me laisse avaler par elle, pour qu’aussitôt j’y trouve ma propre place, le lieu juste d’où je saurais, enfin, écrire sur Java et témoigner de sa prodigieuse culture. Alors je me suis mise à écrire...
N. C. : Vous avez cherché un style ?
É. D. I. : Non, il s’est imposé de soi. Dès qu’avec ma guide et conseillère nous avions achevé la traduction d’une nouvelle série de chants, je m’isolais et me mettais au travail. Au prix d’une attention que je n’avais jamais connue, je me suis lancée dans l’aventure, découvrant la plénitude de ce paradoxe : c’est en prenant mon entière liberté que je me mettais le mieux au service de la transmission. Tantôt en diluant, tantôt en concentrant, en jouant avec le sens caché des mots et des noms, et n’hésitant pas à faire appel à toutes les résonances que l’œuvre javanaise mettaient en branle dans ma propre culture de Gauloise de Lyon - avec la complicité notamment de Victor Hugo et de Rabelais -, j’ai fini par accoucher des Chants de l’Île à dormir debout. À la fin, j’avais la sensation de rendre un humble et sublime hommage à une “œuvre totale”, où il n’existe plus de frontière entre le profane et le sacré, ni entre l’ordinaire et l’exceptionnel, et j’ai découvert que la clé du mythe résidait dans la fusion - et non plus seulement l’union - du serviteur et du maître. Fusion mystique, combattue par toutes les hiérarchies ecclésiales. Si la servante Centhini donne son nom à l’odyssée entière, c’est qu’elle s’avère la seule à être suffisamment humble pour réussir la grande quête, que poursuit le héros : tellement s’oublier elle-même et se mettre au service de l’autre, qu’elle finit par s’effacer, par se fondre, disparaissant même du poème, à la fin, dissoute, retournée à sa vraie nature, divine.