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L’explosion des « médias citoyens »

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Qu’est-ce que la blogosphère ?

Conversation à bâton rompu avec Natacha et Sacha Quester-Séméon Faria. Propos recueillis par Patrice Van Eersel

On les présente comme l’une des équipes les plus avant-gardistes dans la création et l’utilisation du « web citoyen », en France, depuis dix ans au moins...

Leurs sites et blogs ne se comptent plus. Citons notamment : humains-associes.org (communauté et blog) - www.memoire-vive.org (blog)


(JPG)
Natacha et Sacha Quester-Séméon Faria. - DR.

Leur travail se situe en continuité avec une pratique culturelle plus ancienne, celle des Humains Associés, dont ils sont véritablement les enfants. Démarche à la fois gratuite, solidaire et ludique, qui sont des valeurs fortes sur la toile... Je me souviendrai toujours de l’étonnement et de la perplexité des passants parisiens, quand ils tombaient sur ces immenses affiches en 4 par 3, où l’on voyait une grande image (foule, cœur ardent, fleur...) et ces mots : « L’homme est unique, ne le gâchons pas ! » - ou bien « Et si on se parlait d’amour ? » - ou encore « Aux âmes citoyens ! » En ce temps-là, Natacha et Sacha étaient encore des enfants. C’était dans les années 80 et les frenchies, qui avaient adopté l’étrange attitude « socialo-bizness » de l’ère Mitterrand, se demandaient quel produit et quelle pub maline se cachaient là-derrière. Mais il n’y avait ni produit, ni pub. Juste une apostrophe, ou plus gentiment une invitation, à chacun de ceux qui passaient par là. Une invitation à quoi ? Peut-être à s’arrêter une seconde dans sa course folle et à respirer tranquillement quelques secondes, en faisant ce que la Tradition appelle « faire un rappel de soi ».

Plus tard, devenus grands, les enfants de l’absolue gratuité prirent grand plaisir à s’embarquer sur la toile. Mieux, à construire toutes sortes d’embarcations pour y faire voyager un maximum de monde. Ainsi fit-on appel à eux, aux quatre coins du net (de la Cité des Sciences, CNRS, France télévision), pour produire des sites, des blogs, des réseaux sociaux et du contenu surtout, ce qui est devenu leur job (Web 2.0). Mais toujours dans le fun et la légèreté compassionnelle... Pour en savoir plus sur leur origine et leurs CV, allez plutôt sur leurs propres sites et blogs !

Au fait, qu’est-ce que la « blogosphère » ? Une conversation à bâton rompu avec Natacha et Sacha nous en a appris un peu plus...

Patrice van Eersel : Pour commencer, que dire de cette nouvelle surprenante : les Français sont apparemment le peuple le plus blogueur du monde !

Sacha Quester Séméon : Normal, puisque c’est proportionnel au nombre d’internautes et qu’un Français sur deux est désormais connecté...

PVE : Le Monde disait qu’un Français sur dix avait son blog !

Natacha Quester-Séméon : Il faut retirer de ce chiffre quatre millions de « skyblogs » qui ont été aussi vite abandonnés que créés et qui ne comptent vraiment pas !

PVE : Mais même si ça faisait baisser la densité à un blog pour vingt habitants, ça reste énorme.

NQSF : Tout dépend ce qu’on appelle blog. Beaucoup de gens en ont une image péjorative. Au départ, c’est un carnet de bord ou un journal intime mis en ligne...

SQSF : Disposé à l’envers, puisque ça commence toujours par le texte le plus récent.

PVE : La première fois que j’en ai entendu parler, vers 1999, c’était une jeune femme qui, avec des airs mystérieux, évoquait un réseau de jeunes créateurs littéraires, échangeant des textes sous pseudos, se reconnaissant à leurs styles respectifs, certains attirant évidemment l’attention plus que d’autres.

NQSF : La blogosphère part de là. Ensuite, chacun fait ce qu’il veut. Chacun a une fenêtre ouverte sur les contenus les plus divers. Mais fondamentalement, c’est une mise en valeur de la personne. Ça s’accompagne d’une quasi disparition des emails entre amis : on publie et on tient au courant son entourage ainsi.

PVE : C’est l’inverse d’un mass média !

NQSF : C’est un micromédia.

SQSF : Qui connaît un développement de masse.

PVE : C’est un micromédia de masse : des masses de gens émettent et reçoivent sur ce net, mais à des fins assez privées.

NQSF : C’est une intimité partagée, l’ère de la personnalisation.

PVE : Mais dont on dit qu’elle pourrait remplacer le journalisme, parce que de plus en plus de gens sont équipés et vont s’habituer, où qu’ils soient, à photographier, filmer, enregistrer et commenter ce qui se passe autour d’eux et à le balancer directement sur la toile, via les blogs.

NQSF : Et c’est tout de suite mondial. Dans le monde entier, apparaissent des tas de groupes et de réseaux sociaux qui, en effet, s’échangent ainsi toutes sortes d’information. Mais la qualité de ces informations est terriblement sujet à caution. On est dans le subjectif pur, sans recul ni déontologie. Si vous n’êtes pas averti, vous ne pouvez pas savoir qui dit quoi et d’où. C’est donc un outil qui peut véritablement nourrir en information des gens intelligents, qui ont les moyens intellectuels de faire le tri, de remonter aux sources, de recouper celles-ci, développer l’esprit critique, etc. Et les commentaires sont très importants pour ouvrir le débat parfois compléter ou même corriger des choses. À ceux-là, la blogosphère peut apporter une valeur ajoutée que parfois, dans certaines conditions, les journalistes ont du mal à avoir. Car ce beau métier est en crise.

SQSF : C’est donc un complément aux réseaux d’information classique, pas un concurrent.

PVE : Les blogs les plus fréquentés ne sont-ils pas tenus par des journalistes ?

NQSF : Cela dépend des pays, chez nous, pas seulement. Les journalistes s’y autorisent à dire des choses qu’ils taisent dans leurs médias professionnels - pour toutes sortes de raison...C’est pourquoi un certain nombre de journalistes, en particulier aux États-Unis, se sont fait virer de leurs médias ! Mais la blogosphère américaine n’est pas comparable à la nôtre. Là-bas, les très gros blogs ont des audiences énormes, visités par des millions de gens ! Nous n’avons pas encore ce qu’ils appellent des « influenceurs » de ce niveau, c’est-à-dire des leaders d’opinion, si on veut.

PVE : Ne serait-il pas souhaitable que nous restions le plus longtemps possible comme ça, avec des millions de blogs modestes ? Si quelques très gros blogs bouffent une grosse partie de l’audience, on se retrouve finalement dans un scénario connu...

NQSF : Il y a un milliard d’internautes, il y a de l’audience pour tout le monde. Mais les gros blogs arriveront forcément. L’audience n’est pas forcément un mauvais signe.

PVE : Qui sont les très gros blogueurs, aux USA ?

NQSF : Des hommes politiques, des économistes... ou n’importe qui. Il est clair que les journalistes sont bien placés et se défoulent dans leurs blogs, en exprimant ce que le format de leur média ne permet pas de passer. Ça change la règle du jeu. C’est comme si se trouvait énormément amplifié ce que ces journalistes disent habituellement en privé. Les rapports de force s’en trouvent modifiés.

PVE : Plutôt dans le bon sens, non ? Ça augmente la transparence. Le bon côté anti-orwellien de la chose. Que pensez-vous de l’idée qu’aujourd’hui il soit devenu impossible de cacher quelque chose grâce au web ? On a cependant vu la Chine passer un accord de censure générale avec Yahoo...

NQSF : Tout dépend de la qualité de l’information. Est-elle intéressante ? Comment la trier, la mettre en perspective, la synthétiser, éviter les amalgames ? C’est toute une éducation à faire, pour devenir responsable. En Chine c’est scandaleux. Yahoo, Google et d’autres brident leur service pour convenir aux exigences du gouvernement chinois, ils pensent tous au marché et aux JO de 2008. Christophe Grébert de Puteaux.com s’est fait rabroué dans les Hauts de Seine pour avoir repris dans son blog un article du Parisien qui critiquait sa mairie sur une dépense locale. On l’a critiqué parce qu’il n’avait pas les moyens de faire une contre-enquête. Mais il a gagné le procès.

PVE : Le Parisien a publié tout un article sur « Blogs citoyens contre bugs municipaux »... Localement, on peut imaginer des guerres méchantes.

SQSF : Les élections de 2007 seront très très bloguées !

PVE : Un seul email favorable au non à l’Europe a paraît-il eu une réelle influence sur la victoire du Non au référendum... C’est la même chose pour le blog ?

NQSF : Ce n’est pas seulement Etienne Chouart, la campagne en ligne parallèle a été très active à travers un buzz puissant des nonistes (les médias traditionnels étaient tous pour le oui), le mel a été beaucoup utilisé et cela a eu un effet boule de neige, on parle de « marketing viral ». Les gens en ont un peu marre d’être traités comme des idiots ou des enfants, un certain nombre de personnes nous parlent comme si nous n’étions pas capables de comprendre les choses sérieuses et veulent conserver un pouvoir pyramidal, les choses changent, à travers les réseaux. Je ne regarde plus la télé, lis peu de journaux, sauf en ligne, et m’informe beaucoup par le Net, il y a les podcasts, les blogs, la presse internationale. La grande question est celle de la valeur ajoutée à l’information. Et là, on voit que les rapports de force sont en train de se transformer. Un très bon journal est un bon bi-média : à côté de sa version papier, il a un très bon site et sait équilibrer et garder ses abonnements des deux côtés. Le problème c’est qu’on vous propose actuellement des choses qui ne valent pas le prix. La presse gratuite a introduit un état d’esprit nouveau. Moi, je suis d’accord pour payer de la valeur ajoutée. La culture et l’information ont un coût. Sur le web, on peut acheter à l’acte, à l’article, ou par thème... On ne pourra plus vendre du médiocre... Apple avec sa boutique de musique en ligne a très bien compris cela, en vendant la musique moins chère, les artistes n’y perdent rien, certains multinationales elles par contre... Mais tout cela est passionnant puisqu’en cours de transformation.

PVE : La qualité est donc favorisée par la toile...

NQSF : Oui, quels que soient les bouleversements économiques et les renversements de pouvoir. Le magnat de la presse Rupert Murdoch a dit « le pouvoir passe des vieilles élites (les journalistes, les directeurs de rédaction et même jusqu’aux directeurs) vers les blogueurs ». C’est pour cela qu’il a racheté MySpace. Certaines vidéos diffusées à travers le site YouTube.com sont vus 15 ou 5 millions de fois en quelques jours ou semaines, sans que cela ne coûte rien à celui qui a produit la vidéo... En quelques mois, ce site de partage de vidéo est devenue l’un des plus visités du net, devant Yahoo et Google.

SQSF : Les vidéo-blogs et les podcasts comme le nôtre commencent à émerger, il est possible de diffuser des vidéos amusantes, créatives, pertinentes et autoproduites même avec un téléphone mobile... On peut emporter ça où on veut, dans son baladeur MP3 et maintenant vidéo, son téléphone mobile. En court-circuitant tous les canaux habituels, tels que la télé, la radio ou le disque, encore une fois, ça ne coûte rien à personne. C’est une vraie révolution !

PVE : Autrement dit, la toile s’autorégule de manière quasi-idéale ! C’est la main invisible de rêve. Chacun donne son avis. Et des machines vous tirent de là en permanence des statistiques et des classements. Ces chiffres ne sont-ils pas manipulable ?

SQSF : Quel intérêt ? Les entreprises, les institutions, les médias, tout le monde dépense des fortunes pour savoir ce que les gens veulent réellement. Et là, elles ont toutes ces informations quasiment gratos ! Elles ont des études de marché gratos en temps réel sur tous les domaines ! Pour le citoyen en revanche, ça peut être angoissant.

PVE : Un internaute pas trop bête va déjà repérer les grandes tendances que la communauté des internautes révèle et valide, non ?

NQSF : Mais pour vraiment participer, il faut un minimum d’éducation. Cela n’est pas très compliqué. À ce moment-là, le simple citoyen peut, par exemple, signaler ce qu’il considère comme des manques - voire même les combler. Plutôt que d’avoir à écrire à son journal, pour réclamer que l’on parle de tel ou tel sujet, eh bien, il en parle lui-même sur son blog ! Les hommes politiques sont de plus en plus attentifs à l’avis des citoyens blogueurs, les sociétés, les marques, les institutions... Donc, on peut donner son avis et si l’on veut participer à la vie de la cité, on peut le faire soi-même ou avec quelques amis en créant une initiative. Plus besoin d’attendre ça des partis ou des associations. C’est donc la fin d’un certain assistanat victimaire : on n’a plus besoin de demander à quelqu’un d’autre de le faire, on le fait soi-même ! Si vous trouvez qu’il manque un élément d’article dans cette gigantesque encyclopédie mondiale en ligne qui s’appelle Wikipedia, rien ne vous empêche de le faire. Ça n’est pas totalement anonyme dans la mesure où on peut remonter la piste de tout ajout, par son numéro IP, le matricule internet. C’est le seul contrôle...

PVE : Mais si, par ignorance ou malveillance, je rentre une bêtise dans l’encyclopédie ?

NQSF : On a vu, par exemple, des assistants parlementaires américains s’introduire dans la fiche encyclopédique de leur sénateur rédigée par la communauté pour en retirer des éléments gênants, cela a été repéré et dénoncé... Tout n’est pas idéal... Certains extrémistes en France font la même chose. Mais l’idéologie qui règne sur l’ensemble est clairement libertaire et libérale, en continuité fidèle avec les fondements premiers d’internet : donner et recevoir, le bien commun, l’open source, les logiciels libres, Linux, etc. Cela ne peut pas du tout dire le chaos. Wikipedia est géré par une communauté très structurée de référents, qui se cooptent en quelque sorte - et qui y passent un temps parfois énorme, bénévolement.

PVE : Que répondre au politologue américain Benjamin Barber, auteur de McWorld vs Jihad, qui dit que le défaut du web, c’est de regrouper les gens par réseaux d’affinité (humanistes aussi bien que fascistes, philatélistes ou islamistes), alors que la démocratie suppose que l’on mette ensemble des gens différents, voire opposés, pour les obliger à trouver des compromis...

NQSF : Ce n’est pas faux, le web exacerbe le communautarisme informationnel. C’est aussi pour ça que ça marche. Économiquement, ça donne des niches et même des micro-niches de plus en plus fines. En même temps, je pense que ces craintes ne sont pas fondées, beaucoup d’internautes curieux et qui ont une conscience politique se baladent sur les sites de gens radicalement opposés à eux. Je prends un exemple, si vous lisez le site des amis de Dieudonné, les Ogres, vous pourrez voir comment ils se parlent entre eux, l’antisémitisme débordant, les rapprochements avec le Front National et même des Islamistes français, qui n’ont rien de Républicain. Et vous, vous pouvez les lire comme un journaliste qui s’infiltre dans un groupe pour enquêter et vous faire par vous-même une opinion pour mieux défendre la démocratie.

PVE : On n’a donc vraiment pas affaire à un mass-media, mais à un class-media, au sens McLuhanien du terme : des réseaux très spécifiques, pour partie même complètement privés. On est à l’inverse la nouvelle agora grecque dont parlait le « village global ».

NQSF : Plus notre société est brutale, violente, stressée, plus on a envie de trouver de la chaleur auprès d’un réseau de gens proches de nous, qui vont nous conforter dans ce que nous pensons. C’est donc en effet un processus qui peut devenir enfermant. En France, ça se double d’une tentation isolationniste collective, linguistique, idéologique, religieuse, politique, etc. Le repli sur soi. Mais en même temps, l’outil est neutre, tout dépend de ce que nous en faisons. On peut aussi s’en servir pour créer, se rencontrer, s’organiser, le Net est très important pour les ONGS par exemple et les réseaux locaux.

PVE : Le site nouvellescles.com a dépassé les 60 000 visiteurs uniques par mois au bout de six ans. Mais nous n’avons pas encore vraiment d’interactions. C’est, pour le moment, un site quasiment fermé, à sens unique (nous envisageons de changer). Mais comment empêcher que pénètre n’importe qui et n’importe quoi ?

NQSF : Il faut apprendre les usages et surtout le vrai dialogue de terrain, ne pas avoir peur des gens. Cela nécessite d’apprendre à les écouter et plus seulement être ceux qui savent d’un côté et ceux qui apprennent de l’autre. Les gens ne disent pas forcément n’importe quoi, la démocratie, cela s’apprend, en fait, en ouvrant votre site, vous ferez l’expérience que font les hommes politiques sur les marchés : être au contact avec les gens qui vous interpellent parfois avec virulence et aussi intelligence. Je suis co-animatrice des Humains Associés. Notre association, qui a toujours eu un mode de fonctionnement en réseau, est une pionnière du Net, et c’est une véritable expérience de terrain que de dialoguer avec tout le monde en ligne et d’administrer une vaste communauté active sur des sujets de citoyenneté et de conduire des actions communes. Cela a beaucoup renforcé mon expérience de personne engagée. En outre, il y a la néthique qui permet de se prémunir des trolls.

PVE : Qu’est-ce que la néthique ? Qu’est-ce qu’un troll ?

NQSF : La néthique, c’est une charte qui définit des règles de bonne conduite pour une forme d’esprit civique du Net. Ce sont des universitaires qui l’ont inventé en 1982. Elle devrait d’ores et déjà s’apprendre à l’école. Il faudrait aussi la proposer à tout acheteur d’un nouvel ordinateur et nouvel internaute. Les règles et les repères de la cyberculture sont en train de s’inventer, en permanente amélioration depuis vingt-quatre ans avec les usages. Par exemple, il faut être attentif à l’humour - ce n’est pas le même partout, il peut engendrer de graves malentendus ! Il faut savoir reconnaître un « troll » (un fâcheux, un emmerdeur, un provocateur) et ne pas le nourrir en lui répondant. Se garder aussi de se laisser aller quand on est énervé : ce qu’on balance sur le net peut y rester éternellement ! Attention aux casseroles à vie - qui peuvent vous ruiner un CV ! Ne pas balancer en ligne sans réfléchir des déclarations d’amour - ou de haine. Attention aux coming-out balancés sur un coup de tête ! Les directions des ressources humaines auront de plus en plus tendance à venir chercher sur le net des informations sur un futur collaborateur - ou sur quelqu’un que l’on veut torpiller. Ensuite, une fois que la chose (le propos, la photo, n’importe...) a été mise en ligne, il faut l’assumer... C’est tout un nouvel art de communiquer qu’il faut apprendre. Globalement, c’est un apprentissage de la responsabilité. Chacun est responsable de ce qu’il met en ligne, vis-à-vis des autres et vis-à-vis de lui-même.

PVE : Une sorte de déontologie de journaliste qui s’étendrait à toute la population ! Mais un message se perd dans la masse, non ?

SQSF : Mais non, puisque les moteurs de recherche vous retrouvent immanquablement, même parmi des milliards d’infos. Même cachés derrière les pseudos, la plupart des gens finissent par se trahir. On peut retrouver même vos commentaires sur le blog de quelqu’un d’autre... En peu de temps, un moteur de recherche peut faire de vous un portrait complet ! Ne disons rien de tout ce qu’on peut savoir de vous sitôt que vous participez à un site de rencontres amoureuses comme Meetic !

PVE : Nous participons donc nous-mêmes à l’aspect « Big Brother » du net, en lui fournissant toutes les infos dont il a besoin pour nous définir et nous cerner ! Sur Meethic, on met carrément sa photo...

NQSF : Oui, bien sûr, on peut en mettre plusieurs mais curieusement, les internautes semblent ne pas s’en préoccuper. Alors qu’il y a un argument qui les chagrine beaucoup plus : c’est d’apprendre que tout ce qu’ils mettent en ligne sur un site comme Meetic ne leur appartient plus. Les propriétaires d’un tel site qui ont fait fortune et se développent partout en Europe peuvent faire strictement ce qu’ils veulent des millions de photos que les gens y mettent en ligne - et ce, alors même que ce site est payant ! Comme par exemple, les utiliser pour des pubs. Même chose pour les réponses qu’ils font aux quelque quatre-vingt questions (facultatives) auxquelles on leur demande de répondre pour participer à ce club de rencontres. Une mine d’or pour les entreprises de marketing, qui recherchent les profils type des consommateurs.

SQSF : Le problème, c’est que, pour éviter ce genre de dépossession, il faudrait lire les interminables textes contractuels, écrits en tout petit, qu’on vous demande d’avaliser pour pouvoir entrer en ligne, en cochant simplement une case.

NQSF : Ensuite, il faut aussi bien réfléchir à certains autres services. Un site commercial n’est jamais gratuit pour rien ! On lui cède quelque chose.

PVE : Si nous regardons l’avenir, diriez-vous que les grosses convergences vont affluer vers deux types de blogs : ceux des nouveaux artistes et ceux des gens de médias fameux ?

NQSF : Ils sont déjà là. Voyez Artic monkeys, ce groupe qui, par le net, est en passe de vendre cent millions de disques en ligne ! C’est évidemment un cas excessif. D’ordinaire, la mise en ligne d’œuvres artistiques permet de se faire connaître peu à peu, de mûrir, tout en intégrant les réactions des autres. Et cela permet aussi de faire sortir des nouveaux talents qui ne sont pas valorisés par le système actuel, même les artistes reconnus dans la musique disent que les Majors les étouffent, l’édition va aussi subir des secousses dès l’apparition du livre électronique...

PVE : Quels sont les grands sites des Humains Associés ?

NQSF : Avec Tatiana, nous coordonnons cette communauté planétaire, un réseau social comme on dit aujourd’hui, il y a plusieurs sites, des forums avec plus de 1300 abonnés, un blog, l’adresse principale est le site humains-associes.org, selon l’actualité nous avons entre 60 000 à 120 000 visites par mois plus les relais multiples de nos contacts actifs.

SQSF : Le Net était fait pour nous c’est pour cela que nous y sommes depuis 1994, nous sommes un mouvement de pensée, un journal, un réseau humaniste... depuis notre création, nous avons un réseau de sympathisants dans de nombreux pays tous reliés entre eux et très indépendants et actifs localement chez eux, un Internet avant la lettre. Nous menons une réflexion de fond sur de très nombreux sujets de société, droits de l’homme, humanisme, et questions politiques au sens large, avec des relais locaux et mondiaux très efficaces. Et les humains associés comme toujours aident d’autres en relayant leur information et en soutenant des opérations multiples et ponctuelles. Ce qui compte ce sont les idées, la coopération et non la compétition.

NQSF : Ce qui est merveilleux et dont on a peu parlé ici, ce sont les gens qui donnent de leur temps partout dans le monde pour collaborer gracieusement et aussi souvent anonymement que ce soit aux Humains Associés ou à Wikipédia par exemple, comme au temps des bâtisseurs de cathédrales ! Le travail collaboratif, c’est nouveau et génial. Nous avons participé à la coordination des mobilisations contre la guerre en Irak en France, nous avions des retours en direct de 80 villes françaises pour organiser les manifs nationales, nous étions le point de convergence en France. Nous avons fait un grand travail de fond et d’information en amont avec une équipe de 70 traducteurs éparpillés sur la planète et la mobilisation forte de tout notre réseau. Nous étions aussi en contact avec les réseaux anti-guerre américains. Mais les Humains c’est aussi la philosophie, la poésie, les sciences, l’art, comme au temps de la Renaissance. Si Giovanni Pico della Mirandola vivait aujourd’hui, il n’y a pas de doute qu’il aurait son blog, et trouverait des trésors via Google.

PVE : Joël de Rosnay cite des flashmobs « neutres », non politisés...

NQSF : Joël se réfère à Howard Rheingold, gourou du Net, qui est l’inventeur du concept de flashmob ou smartmob (voir son livre et son blog du même nom). Le Flash mob en tant que tel a un côté creux. Les smart mobs par contre c’est plus intéressant, des foules intelligentes qui se mobilisent rapidement par exemple grâce aux SMS et au Net.

PVE : En mai 68, la nouveauté, c’était Europe1 qui racontait les manifs en direct. Trente-huit ans plus tard, les casseurs de banlieues s’envoient des photos de bagnoles cramées par portable ! Et les lycéens, enfants des soixante-huitards, appellent leurs parents pour dire où ils sont dans la manif... En 68, le mythe c’était la Résistance. En 2006, le mythe c’est mai 68, comme dans une mise en abîme.

NQSF : Pour moi, dans tout ça, il y a trop l’empreinte du passé. En mai 68, Sacha et moi n’étions pas nés. J’espère qu’on va avoir du nouveau ! Sinon, quelle tristesse ! Ce qui m’intéresse c’est qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui pour se changer vraiment nous-même et peut-être modestement notre petit monde personnel et aider les autres, stop au psychocentrisme ! Les jeunes anti-CPE veulent exprimer autre chose. Et les casseurs aussi. En tant que trentenaire, j’ai du respect pour certaines choses issues de la contre-culture et suis critique vis-à-vis d’autres. La génération 68 a tendance à s’autoglorifier. Je trouve qu’il n’y a pas de quoi crier victoire quand on voit l’état de la planète et les problèmes concrets à tous les niveaux. Toute la génération hippie n’est pas nostalgique, un certain nombre a évolué comme Howard Rheingold. J’aime bien Dany Cohn-Bendit que j’ai eu l’occasion de le rencontrer. J’ai l’immense chance de travailler avec ma mère, fondatrice des Humains Associé, qui m’a formée à la vie et au journalisme notamment, et nous avons une amitié et une collaboration très riche et transgénérationnelle. Nous sommes aussi des femmes. Je pense que nous avons tous à apprendre les uns des autres. Récemment, j’ai réalisé un vidéo podcast pour notre blog d’Yvette Roudy à propos de la candidature de Ségolène Royal pour 2007 et des attaques dont elle fait l’objet. Nous avons parlé du Manifeste des 343 salopes, des choses de base défendues par elle et beaucoup d’autres, des valeurs humanistes et féministes. J’ai discuté avec elle des retours de terrain que nous avons et de nos inquiétudes. Il faut relancer l’envie d’aller vers les autres et les gens qui ne pensent pas comme nous pour faire avancer la société, surtout aller vers ce qui nous unit et pas ce qui nous divise comme le dit notre Manifeste planétaire. Les blogs ou les réseaux sociaux sont un accélérateur, mais ce qui prime c’est l’humain, pas la technologie.