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Psychologies

Sommaire du dossier :
L’alchimie de notre légende personnelle

Tous les articles de ce dossier

  • Voie d’éveil, voix de femme
    Rencontre avec Marigal, propos recueillis par Bruno Solt
  • De la nature de l’ange
    Par Patrice van Eersel
  • L’autre versant de l’attente
    Entretien avec Leonard Cohen
  • Rencontres avec 6 créateurs uniques
    Par Dominique Godrèche
  • Le jeu qui tricote du tissu relationnel et social
    Par Patrice van Eersel
  • Notre sélection de livres


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Le jeu qui tricote du tissu relationnel et social

Par Patrice van Eersel

J’avais souvent entendu dire que, dans la théorie des jeux, chère à Axelrodt et aux spécialistes de politologie ainsi qu’aux coachs accoucheurs de créativité, l’avenir était au “win-win”, aux jeux “gagnant-gagnant”, c’est-à-dire à ceux où tout le monde gagne - la nature constituant, comme on l’a vu, le meilleur exemple de ce type de jeu. Je savais cela depuis que j’avais moi-même achevé mes études en sciences politiques, il y a une trentaine d’années. Pourtant, j’avoue que j’avais le plus souvent eu tendance à penser que les "vrais” jeux - même entre amis, autour d’une table -, les jeux vraiment opérationnels et excitants, répondaient davantage au cruel mais “réaliste” modèle de la guerre, qu’au sympathique “win win” de la théorie des humanistes bien-pensant. Si je gagne, c’est forcément que quelqu’un d’autre a perdu, non ? Rien ne se perd, rien ne se crée, si c’est dans ma poche, ça ne sera pas dans la tienne, Aristote ne disait-il pas déjà ?

Eh bien, figurez-vous que tout ce vieux mic-mac a été renversé cul par-dessus tête dès que j’ai joué au Jeu du Tao. Ma première partie date de 1996. Depuis, j’ai bien dû faire une cinquantaine de parties de ce truc incroyable - dont quelques-unes avec des personnalités remarquables, telles que Juliette Binoche, Fabien Ouaki, Alexandre Jardin, Mœbius, Denis Marquet, Jean-Louis Etienne, Sanafraj Bey, Jean-Marie Pelt, Bernard Werber ou Vincent Ravalec. Tous - sans exception - ont été aussi ravis que moi par ce qu’ils y ont découvert. Aucun de nous n’avait jamais vu pareille démonstration du “win win”. Résumons la base en deux mots. Imaginez un parcours fléché à travers quatre mondes : le monde de la Terre, gouverné par la question maîtresse “Que cherches-tu ?” ; le monde de l’Eau, gouverné par la question maîtresse “Quelles sont tes armes ?” ; le monde du Feu, gouverné par la question maîtresse “Quelles sont tes peurs ?” ; le monde de l’Air, gouverné par la question maîtresse “Quel est ton engagement ?”. On y joue à deux, trois, quatre, cinq joueurs, rarement à plus de six. Au cours de la partie, chaque joueur, ayant annoncé une quête (quête de connaisance de soi, quête amoureuse, quête professionnelle, quête artistique, quête spirituelle...) qui lui tient personnellement à cœur (c’est-à-dire aux tripes), doit clarifier son désir, l’ajuster à ses moyens, affronter les obstacles qui le bloquent, s’engager concrètement de multiples façons, en répondant aux questions du jeu et en consultant ses oracles. Fondé sur une connaissance des lois de la synchronicité, bien connue de ceux qui consultent le Yi Jing - le fameux Livre des Transformations de la Chine éternelle -, le Jeu du Tao aide chacun à s’approcher de façon spectaculaire de l’accomplissement de sa quête. Ainsi voit-on des joueurs ou joueuses poussés - dans les jours ou semaines qui suivent la partie - à changer de métier, à s’engager dans une action audacieuse inimaginable peu avant, à régler un différent jugé jusque-là insoluble, à trouver l’âme-sœur, à faire un enfant, à trouver le geste adéquat, la juste attitude, le comportement harmonieux, bref à créer la situation nouvelle propre à accroître leur bonheur, à élever leur conscience, à enrichir leurs relations... C’est déjà frappant. Mais là n’est pas le plus étonnant. Le plus étonnant tient à l’incroyable tissu relationnel qui émerge spontanément du processus en œuvre. Comme si, en amenant chacun des membres d’un groupe humain à énoncer devant les autres son désir, et à explorer les chemins qui y mènent, on suscitait la création d’une solidarité spontanée extrêmement dense. Qui eut prédit, même parmi les inventeurs originels de ce jeu au début des années 80, à quel point la quête des uns capterait l’attention des autres ? Tout le jeu, dans sa version “systémique” - et, pourrait-on dire, “noosphérique” - repose désormais là-dessus : sur l’écoute, puis sur le commentaire, puis sur l’engagement que chacun prend, face à la réponse des autres joueurs, pris chacun dans leur quête. Où l’on voit s’exprimer des gestes de solidarité qui font littéralement penser à ce que l’anthropologie nous a appris des gestes de don et d’échange dans les sociétés primitives ! On a beau être prévenu, on est chaque fois stupéfait de constater à quel point des quêtes pourtant strictement individuelles se marient entre elles, pour donner naissance à un système d’engagements et d’inter-relations chaque fois spécifiques.

Car, sitôt la partie commencée, le problème n’est strictement plus, comme dans les jeux habituels, de faire perdre les autres - quel intérêt cela aurait-il ? -, mais de comprendre ce qu’ils ont dans la tête et de les aider à y voir plus clair. Pourquoi ? Parce qu’en échange, ils vous aideront à leur tour quand ce sera à vous de parler - souvent, les autres voient en effet mieux que vous ce qu’il faudrait faire pour changer et progresser dans le sens de votre quête. Mais aussi parce que, d’une façon qui aurait certainement plu à Jean-Jacques Rousseau, l’être humain semble aimer l’accomplissement du désir de l’autre ! Et toute l’organisation du jeu fait que l’aide à autrui rapporte des points - sans triche possible, parce que les joueurs sont trop clairement en demande de conseils vrais pour qu’une complaisance puisse avoir la moindre chance.

Bref, cela ressemble à une véritable solution à la fameuse quadrature du cercle : marier la diversité des quêtes individuelles et la nécessité d’une conscience collective. Justement ce dont notre planète a aujourd’hui tant besoin... S’étonnera-t-on que ce jeu ait commencé à servir partout où l’on a le plus urgemment besoin, aujourd’hui, de tricoter du tissu relationnel et du lien social ?

Par exemple dans les entreprises, où le team-building et le travail en équipe sont des valeurs en hausse et où le Jeu du Tao est en train de faire une entrée spectaculaire - y compris dans de grosses boites comme la SNCF, France Télécom, Béghin Say ou Bouyghes, habituées à toutes sortes d’outils mis au point depuis quarante ans par d’innombrables formateurs, animateurs et coachs d’entreprise. Ainsi voit-on un homme comme Alain Gauthier, grand promoteur en France des idées du super guru d’entreprise américain Peter Senje et auteur du best-seller La Cinquième Discipline, rallier avec enthousiasme Taovillage, la société du petit groupe des créateurs de ce jeu...

Par exemple, dans les cours de récréation ou dans les centres aérés, où les enfants, convenablement encadrés, s’avèrent des “joueurs de Tao” débordant de créativité. Par exemple, dans la “rue”, dans les “quartiers”, dans les associations de jeunes...

Par exemple, dans toute une série de “Cercles de Joueurs de Tao” qui, depuis 2001, connaissent un succès grandissant dans différentes villes, Paris, Bruxelles, Genève, Annecy, Biarritz, Toulouse...

Allez-y ! Il faut le voir, ou plutôt le vivre, pour le croire.

L’engeance humaine a une nouvelle raison de ne pas perdre espoir.



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