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Entretien
avec

Michel Houellebecq

© www.houellebecq.info - 6.8 ko
Propos recueillis par
Patrice van Eersel


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Où est le vrai visage de Michel Houellebecq ?


La rumeur court à l’étranger, notamment chez les Anglo-saxons, qui ont organisé en 2005, un colloque international exclusivement consacré à son œuvre : Michel Houellebercq - dont l’écriture se détâche en effet du lot, par son style comme par son intelligence de l’époque - serait le plus grand écrivain français vivant (« En fait, disent-il, le seul véritable romancier français de ce début de siècle. »). Traduit dans trente-six langues, l’inclassable personnage provoque tous azimuts dans le politiquement incorrect et le pornographique. Tellement incorrect, que l’on se prend à imaginer, par contraste, derrière les masques, un grand idéaliste déçu par la médiocrité humaine. Voici l’interview que nous avions faite au moment de la sortie des "Particules élémentaires".


Le premier livre de l’ex-ingénieur agronome devenu artiste Michel Houellebecq (trajectoire à la Boris Vian), publié aux éditions du Rocher en 1991, fut son essai sur Lovecraft, réédité quatorze ans plus tard avec une préface dityhrambique de Stephen King. Vers la même époque, en 1991 et 1992, sortirent deux livres de poésie, aux éditions de la Différence - repris ensuite par Flammarion : Rester vivant et La poursuite du bonheur. Deux poèmes, tirés de ces deux livres :

Une vie, petite

Je me suis senti vieux peu après ma naissance ;

Les autres se battaient, désiraient, soupiraient ;

Je ne sentais en moi qu’un informe regret.

Je n’ai jamais rien eu qui ressemble à l’enfance.

Au fond de certains bois, sur un tapis de mousse,

Des troncs d’arbre écœurants survivent à leurs feuilles ;

Autour d’eux se développe une atmosphère de deuil ;

Leur peau est sale et noire, des champignons y poussent.

Je n’ai jamais servi à rien ni à quiconque ;

C’est dommage. On vit mal quand on vit pour soi-même.

Le moindre mouvement constitue un problème,

On se sent malheureux et cependant quelconque.

On se meut vaguement, comme un animalcule ;

On n’est presque plus rien, et pourtant qu’est-ce qu’on souffre !

Portatif et mesquin, vaguement ridicule.

On ne croit plus vraiment que la mort soit funeste ;

Surtout pour le principe, de temps en temps, on rit ;

On essaie vainement d’accéder au mépris.

Puis on accepte tout, et la mort fait le reste.

Après-midi, boulevard Pasteur

(...) Boule de sang, boule de haine,

Pourquoi tous ces gens réunis ?

C’est la société humaine ;

La nuit retombe sur Paris.

Pendant que dans l’azur fictif

Se croisent les euromissiles,

Un vieux savant à l’œil plaintif

Examine quelques fossiles.

Dinosaures, gentils dinosaures,

Que voyaient vos grands yeux stupides ?

Se battait-on déjà à mort

Dans vos marécages torpides ?

Y a-t-il eu un âge d’or,

Une bonne loi naturelle ?

Répondez, gentils dinosaures :

Pourquoi la vie est si cruelle ?

Paraît ensuite, en 1994, le premier roman de Michel Houellebecq, aux éditions Maurice Nadeau : Extension du domaine de la lutte, que toute la critique salue comme apportant un esprit et une facture radicalement neufs dans le paysage français. De quelle lutte un jeune homme désabusé jusqu’au désespoir peut-il bien vouloir parler ? Il répond lui-même de manière extrêmement précise un an plus tard, en février 1995, dans la revue "Art Press", dont une partie de l’interview servira de quatrième de couverture à un troisième livre de poésie, publié peu après, cette même année 1995, Le sens du combat, aux éditions Flammarion.

Déblayer les sources d’optimisme creux

« La conséquence logique de l’individualisme c’est le meurtre, et le malheur ; il est donc légitime de commencer par déblayer les sources d’optimisme creux. En revenant à une analyse plus philosophique des choses, on se rend compte que la situation est encore plus étrange qu’on le croyait. Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde ; c’est un cauchemar dont nous finirons par nous réveiller. Nous n’échapperons pas à une redéfinition des conditions de la connaissance, de la notion même de réalité ; il faudrait dès maintenant en prendre conscience sur un plan affectif. Tant que nous demeurons dans une vision mécaniste et individualiste du monde, nous mourrons. Cela fait cinq siècles que l’idée du moi occupe le terrain ; il est temps de bifurquer. » (Interview Art Press, février 1995)

Puis viendront les trois romans qui arracheront Michel Houellebecq au cénacle des poètes/philosophes marginaux et en feront une star mondiale : Les particules élémentaires, en 1999, Plateforme, en 2001 et La possibilité d’une île en 2005. C’est après la lecture des Particules que nous nous sommes décidé à aller frapper à sa porte, ébranlés par différents aspects de ce roman étrange - apparemment totalement flippé, et pourtant rempli de pépites lumineuses, rarissimes en France, notamment celle-ci : pour la première fois depuis longtemps, un écrivain, c’est-à-dire un artiste écrivant sur le sexe, la mort, l’amour et le non-sens, y entend vraiment quelque chose en science ! Houellebecq, à la différence de 99,9 % de l’intelligentsia française, s’avère conscient du fait qu’une révolution colossale s’est produite dans les années vingt et trente du XX° siècle (dont la partie la plus connue relève de la physique et s’appelle Mécanique quantique), mettant fin aux naïvetés scientistes et inaugurant un nouvel et vertigineux agnosticisme : la réalité ultime n’est pas ce que nos sens nous disent, le moi séparé est une fonction dérivée d’un seul et même inconnu insaisissable et il est interdit d’interdire comme « antiscientifique » une quête d’absolu. Moyennant quoi, il nous donne rendez-vous, au milieu de cartons de déménagement, dans un appartement du XV° arrondissement, qu’il est en train de quitter pour rejoindre l’Irlande...

Le résultat de cette après-midi de conversation paraîtra dans le n° 20 de Nouvelles Clés, en décembre 1999.

Sept ans plus tard, les sujets de cet entretien ne se sont pas démodés...

Nouvelles Clés : Il est rare de rencontrer un écrivain français contemporain qui sait ce qu’est le “nouveau paradigme” scientifique (mécanique quantique, etc). Et qui a fréquenté de près la scène du New Âge et n’en parle pas abstraitement, comme un entomologiste. Que vous n’ayez rien trouvé de bon dans cette cour des miracles, mais seulement de la misère morale, est une autre histoire, dont nous aimerions d’ailleurs bien parler...

Michel Houellebecq : Le premier sujet dont j’aimerais m’entretenir avec vous est certainement la mort. Sujet pour moi capital. J’ai eu l’impression, ces dernières années, d’une déculpabilisation des médecins par rapport à la morphine et à ses dérivés. C’est essentiel.

La suppression de la douleur permet de reposer entièrement le problème de l’accompagnement des mourants. Je suis tout à fait contre l’euthanasie. Il est fondamental que les gens aient l’occasion de vivre leur vie jusqu’au bout. Que cela se produise aujourd’hui en France est très important. Dans les Particules élémentaires, c’est l’un des aspects les plus touchants et les plus centraux : les deux femmes meurent, mais sans haine. La mort d’Annabelle est carrément... christique. Celle de Christiane est plus triste, mais sans haine non plus. On peut presque dire que mes personnages sont entièrement réinterprétables à partir du moment de leur mort. Cela faisait partie de mon but dès le début du livre : je voulais suivre les personnages jusqu’à la fin. Il m’a toujours semblé, de manière irrationnelle mais motivante et forte, que la mort justifiait la vie. L’état dans lequel on se trouve à la mort - le possible apaisement de la haine, en fait - redéfinit rétrospectivement toute l’existence. Réussir sa mort est vraiment un but. Ces idées, je ne vous le cache pas, déplaisent énormément. Je suis perçu comme un auteur extrêmement négatif, en partie parce que je tiens beaucoup à tout ça.

N. C. : L’autre sujet dont la présence frappe dans votre livre, c’est la science de pointe...

La mécanique quantique, en particulier, dont vous dites que l’enjeu est considérable.

M. H. : J’ai fait des études d’ingénieur agronome, dans une grande école. J’étais extrêmement doué, au lycée, en maths, mais au lieu de faire math-sup/math-spé, comme tout m’y invitait, j’ai choisi la préparation à l’agro parce que c’était complet : neuf heures de math, neuf heures de physique, neuf heures de biologie. Mais je n’ai pas fait une carrière d’agronome. Parallèlement, je passais des certificats de mathématiques à Jussieu. La première partie des Particules Élémentaires est assez autobiographique. J’étais vraiment cet enfant [le Michel du roman] qui lisait Tout l’Univers, nettement au-dessus du niveau de sa classe. Au début de la rédaction de ce livre, j’ai regardé d’anciennes photos et je me suis demandé pourquoi je n’étais pas devenu chercheur scientifique... - ça m’intéressait tant !

N. C. : Et vous vous rendiez déjà compte qu’il y avait dans la mécanique quantique une bombe à retardement ?

M. H. : À l’époque non. Je m’en suis rendu compte quand j’ai compris que la métaphysique matérialiste était hégémonique. Il y a un énorme écart : la majorité des gens est matérialiste et fait confiance à la science, alors que la science elle-même ne l’est plus ! Le mot “bombe à retardement” n’est d’ailleurs pas exagéré. Quand elle éclatera, l’effet sera énorme !

N. C. : Le bouleversement que les découvertes de ce siècle nous imposent ne concerne pas seulement la physique quantique. C’est général ! Wittgenstein, en linguistique, le théorème de Gödel en logique, Lacan et le sujet manquant... Un trou noir béant, une incomplétude radicale s’est imposée au cœur de la science, il y a soixante-dix ans. Comment en parler ?

M. H. : J’ai adopté, si l’on peut dire, la position de Niels Bohr : "Formuler en langage clair des discours partiellement contradictoires”. Il faut être conscient qu’un projet de réfonte ontologique [une nouvelle vision du monde] imposerait de renoncer à des structures fondamentales de notre langage. Le fait de qualifier des objets, donc d’user de noms - propres ou communs - et de les doter de propriétés par le biais d’adjectifs, est lié à une représentation matérialiste du monde : les objets sont censés être là, avec leurs propriétés, existant indépendamment de l’observation. Si on voulait fonder un langage correspondant à l’état des sciences, ce serait très différent. Ce serait...

N. C. : ... tout ramener, non à des objets, mais à des mouvements ?

M. H. : Le titre de ce livre, "Les Particules élémentaires", a été surtout compris dans le sens d’une société composée d’individus se sentant isolés, séparés les uns des autres, se croisant dans un espace neutre. Mais il y a un autre sens : nous sommes nous-mêmes composés de particules élémentaires, agrégats instables, se mouvant en permanence. Mais comment dire cela ? (il sort dans le couloir chercher un livre de physique). Pour comprendre réellement la mécanique quantique, il faudrait sortir d’un langage d’objets et de propriétés... pour passer à un langage d’états. (long silence.) Depuis la Renaissance nous avions la conviction d’être nous-mêmes des objets dans un monde d’objets. La science n’y croit plus, mais c’est tellement difficile à faire passer ! J’ai essayé. Mais, il y a un mois et demi, quand le livre est sorti, la plupart des gens m’ont dit qu’ils n’avaient rien compris. Ça me déprime (petit rire). C’est le passage le plus compliqué (il cherche)... Voilà, page 84-85, j’ai tenté une analogie entre la manière dont sont construites les histoires qui, peu à peu, vont permettre de reconstituer une histoire du monde et la mémoire que chacun a de sa propre vie - où l’on se souvient de choses différentes selon les cas. C’est une analogie qui m’a frappé. Mais ça ne passe pas. La mécanique quantique est vraiment un trop grand choc intellectuel.

N. C. : La plupart des physiciens eux-mêmes ne l’ont pas encore intégrée !

M. H. : À la fin du livre, il y a ce dialogue entre Welcott et Michel Djerzinski, où le premier défend une position positiviste dure, disant qu’il faut désormais renoncer à toute forme de métaphysique ou de compréhension de la nature des choses - il faudrait juste se contenter de découvrir et d’énoncer des lois, sans plus jamais se poser de question sur les causes premières. Je pense qu’aujourd’hui la plupart des physiciens font ça. Alors que Michel Djerzinski, lui, s’obstine à penser qu’il faut une vision ontologique pour que l’humanité tienne le coup. Mais à ce moment-là, l’inspiration lui arrive de tout à fait ailleurs. Je ne sais pas si vous connaissez... (il se relève et cherche un autre livre dans sa bibliothèque). Je parle du fameux Book of Kells. C’est là-dessus que mon personnage médite. (L’écrivain tient entre les mains un magnifique ouvrage : un Évangile enluminé par des moines irlandais au viie siècle. Il s’assied et nous regardons le livre ensemble). Pour moi, dit-il, c’est une source importante. Je suis allé en Irlande regarder le manuscrit. J’avais appris son existence par hasard. Ce fut l’un des grands chocs esthétiques de ma vie. C’est un univers clos. Sans déchirure. Immobile. Tout est là.

N. C. : Mais... un monde immobile ? Ça ne correspond pas au “mouvement permanent de la mécanique quantique”, dont vous parliez.

M. H. : Vous savez, quelqu’un qui écrit des romans, psychologiquement, ne souhaite pas vraiment apporter un message, mais plutôt porter l’attention du public sur des questions qui lui-même le perturbent. Par exemple, l’importance de la mécanique quantique. Les gens ne comprennent pas pourquoi c’est important.

N. C. : Comme si, cinquante ans après Copernic, on ne parvenait pas à faire comprendre aux gens que c’est la terre qui tourne autour du soleil !

M. H. : On sait vulgariser l’astrophysique, mais pas ça. La non-objectivité du réel, c’est trop difficile. Il faut beaucoup d’efforts pour entrer là- dedans. Changer de métaphysique... ça ne se passe pas comme ça. J’attends beaucoup des chercheurs qui tentent de relier le monde quantique (la vraie nature de l’infiniment petit) au monde macroscopique (notre monde “normal” composé d’objets). Ces gens-là cherchent à établir une continuité. C’est difficile. Mais il est certain qu’une révolution considérable éclatera quand cette continuité sera établie. C’est la “troisième phase” de mon livre - en fait le vrai sujet. Personne ne l’a compris. Vu l’état actuel de la science et de la conscience du public, ce court-circuit formidable ne peut avoir lieu. Je ne cherche pas à jouer les prophètes, juste à signaler que quelque-chose va se produire... Quoi exactement ? Une nouvelle religion ? Cela reste très ouvert, imprévisible. J’en reviens à la conversation Welcott-Djerzinski, à la fin du livre : est-ce qu’une religion peut se juger à la qualité de la morale qu’elle inspire ? Ou bien est-ce une expression de l’univers ? C’est une vraie question.

N. C. : Pouvons-nous fonder quoi que ce soit de vraiment nouveau sans nous référer d’abord au passé, par “boucles de récapitulation-mémorisation”, comme dit la paléoanthropologue Anne Dambricourt ? Ce qui relègue le slogan “ Du passé faisons table rase ”, au rang de réflexe d’adolescent !

M. H. : La grande différence d’Auguste Comte par rapport aux révolutionnaires du XIXème siècle, c’est qu’il est important pour lui d’intégrer l’ensemble du passé. Il pense que le stade métaphysique succède au stade religieux et que le stade positif succède au stade métaphysique. Mais, pour lui, tous les stades sont utiles. C’est une théorie qui vise non seulement à tisser des liens entre l’individu et ses contemporains, mais aussi entre l’individu et son passé. C’est un peu sentimental : il veut intégrer les ancêtres.

N. C. : Vous en pensez quoi ?

M. H. : C’est important.

N. C. : Dans votre livre, vous dites que le New Âge a un côté fondamentalement ridicule - et Dieu sait si, tout le long, ils en prennent pour leur grade ! -, mais, très curieusement, cette cour des miracles va finalement s’avérer l’endroit où il y a des germes de quelque-chose - vous parlez d’un éveil du “potentiel humain” -, alors qu’ailleurs, dans les universités, dans l’intelligentsia, vous décrivez carrément le néant, sans germe de quoi que ce soit !

M. H. : Tout le ridicule du New Âge est lié à sa tentative de dissoudre les questions sexuelles ou affectives dans le spirituel. Il y a beaucoup de choses New Âge - comme il y a eu beaucoup de choses religieuses - qui n’ont pour but que de faire oublier aux gens leur solitude. Cela m’a toujours choqué. C’est une manipulation de la détresse contre laquelle je suis impitoyable. Nous vivons dans un monde dur. Mais la spiritualité sert trop souvent de baume aux problèmes sexuels, et ça ne me paraît pas bien. Cela n’empêche pas que, si nous supposons un individu accompli, au-delà du rationnel, il trouvera forcément les problèmes spirituels. Ils existent ! Je pense que l’amour peut résoudre tous les problèmes. On peut d’ailleurs encore observer, parfois, des gens qui aiment, qui mettent leur vie entière à aimer quelqu’un, et qui - à partir de là - ne se retrouvent plus seuls. Et c’est très bien. C’est quelque-chose que seules les femmes savent vraiment faire, classiquement - elles ont beaucoup pratiqué cela. Les hommes, nettement moins. C’est une forme de solution magique. Peut-être la meilleure. Les gens qui adoptent ce type de solution, dans mon livre, sont les mieux traités. Ils meurent, mais c’est beau. Et cela n’est pas du tout intellectuel ! Ça existe.

Il faut toujours le rappeler. Aimer sans question, tout simplement. Donner sa vie par amour.

Il y a des gens qui en sont capables. C’est une sagesse d’ordre très supérieur.

N. C. : Tout le monde n’en est pas capable ?

M. H. : Oh non ! En général, les femmes en sont plus capables que les hommes. Le dire m’a valu les pires ennuis. Mais je le maintiens, c’est ce que j’ai observé. Les femmes ont moins peur de la mort que nous.

N. C. : Quelquefois, une certaine peur apparaît chez elles tout d’un coup, quand elles donnent la vie...

M. H. : Il est clair qu’à l’aube de la vie, il y a un moment de flottement, quand la conscience du moi se forme, que l’être commence à se sentir une personne. Disons au passage que ce moment se situe, c’est évident, avant l’âge légal de l’avortement. D’où un certain problème, qui ne va pas me faire aimer non plus ! Dans l’avortement, souvent, on tue des personnes, il faut bien appeler les choses par leur nom. C’est un vrai problème moral. Le moment où la conscience du moi se forme est très mal exploré. J’ai un enfant. J’ai bien vu qu’à six mois, dans le ventre de sa mère, il avait une personnalité. On cherche le moment où le crime se commet. Catholicisme et bouddhisme sont d’accord là-dessus : évitement du meurtre... et compassion pour la meurtrière. Je suis d’accord. Ce n’est pas un sujet léger, comme par exemple les droits de l’homme.

N. C. : Un sujet léger, les droits de l’homme !?

M. H. : Dans ce cas-là oui ! Comparée à l’attitude de l’humanité par rapport au meurtre, la question de la liberté des femmes par rapport à leur corps est intéressant, mais mineur. Là, le corps de la femme n’est que l’outil qui permet à un être d’apparaître.

N. C. : Quelle boussole prendre dans ce débat ? Y a-t-il autre chose que l’alternative entre néant métaphysique matérialiste et pensée bouddhiste, dont on vous dit proche ?

M. H. : Il y a autre chose. Je crois à des sources de connaissance occidentale. Pour moi, il n’y a pas plus beau et plus simple que cela... (une dernière fois, l’écrivain me tend un livre : un très joli petit ouvrage relié de cuir ). Ce sont les épitres de saint Jean. Le texte chrétien le plus simple de tous.

N. C. : (je lis) : “La grande nouvelle que nous avons apprise de lui [...]. Dieu est lumière.

M. H. : Je ne suis pas croyant. Mais tout est là. Nul texte au monde n’est aussi complet, ni aussi simple.

À lire :

-  La possibilité d’une île, éd. Fayard, 2005
-  Plateforme, éd. Flammarion, 2001
-  Les Particules élémentaires, éd. Flammarion,1998.
-  Interventions (courts essais), éd. Flammarion, 1998.
-  Extension du domaine de la lutte, éd.Maurice Nadeau, 1994, et éd. J’ai Lu, 1997.
-  Le Sens du Combat (poèmes), éd. Flammarion, 1996.

Site web de Michel Houellebecq : www.houellebecq.info