En kiosque

Boutique en ligne
Abonnements, anciens numéros, offres spéciales, télécharger mp3
paiement sécurisé

   Sondage en cours
Voici 10 propositions pour faire avancer la conscience. Laquelle privilègiez-vous ?

Résultats | Archives


   S'abonner au Flux Rss
      Flux RSS

Entretien
avec

Daniel Popp

Propos recueillis par
Bobby Lœwenstein


 Autres Entretiens




ou Retour à la liste


Partenaires - Annonceurs



afficher version imprimable Imprimer l'article

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)




Le désert nu


Voilà un quart de siècle que Daniel Popp et sa femme Dominique, cofondateurs de "Terres d’Aventure" en 1976, parcourent la planète sauvage des déserts et des montagnes, notamment le Sahara, avec la double idée de s’y découvrir eux-mêmes et d’aider autrui à faire pareil. Il a publié aux un album intitulé Le désert nu (illustré par des photos somptueuses de Jean-Luc Manaud), où l’on découvre que le désert peut “se lire” autant que s’explorer et que ses paysages, son silence, son immensité, sa virginité font entrer en résonance en nous un monde intérieur et sensoriel que les bruits de la ville avaient complètement paralysés. Rencontre avec un chercheur de sens qui, à l’instar de ses grands modèles Stephen Jourdain et Jean Klein, se méfie de toutes les certitudes et a su faire de sa vie une très jolie musique.


Nouvelles Clés : Qu’est-ce qui vous a fait tomber amoureux du Sahara ? Dans Le désert nu, vous évoquez des d’antécédents familiaux, en particulier un grand-père médecin qui officiait à Tombouctou au début du siècle - vous ne l’avez pas connu, mais il avait laissé des objets : un œuf d’autruche, une tête de crocodile, des sandales touaregs... Et puis vous êtes tombé sur cette petite annonce dans Actuel, en 1971 : “Paris-Tamanrasset-Vacances de Noël-550F.” Avec votre future femme Dominique, vous aviez déjà exploré le Cercle Polaire en 2CV, mais le Sahara, ce fut un choc considérable, une divine surprise, même si l’expédition était si mal organisée que vous n’êtes jamais arrivés à Tamanrasset ! Vous doutiez-vous à l’époque qu’organiser des voyages à pied dans le désert deviendrait votre métier ?

Daniel Popp : Pas du tout, j’étais en train de devenir pianiste professionnel et chanteur (mon père est compositeur et m’a légué cette sensibilité-là). Mais trente ans plus tard, j’ai la nette impression que le désert m’avait traversé bien avant que j’y pose mes pas. Pour moi, avant d’être géographique, le désert s’est manifesté par une sorte de quête, dont j’ai compris à l’adolescence qu’elle reposait sur un manque, une faille, une interrogation identitaire.

Mes lectures adolescentes aussi, ont dû jouer. Mais c’était autant des bédés et des livres d’aventure - Tintin dans Le crabe aux pinces d’or, Black et Mortimer, Les aventures d’un gamin de Paris - que des livres de vulgarisation psy comme Les victoires de la psychologie moderne de Pierre Dacco, qui venaient me confirmer, à 16 ans, l’intuition ancienne qu’il devait y avoir un secret au fond de ma propre histoire.

Pourquoi chercher la clé de ce secret au Sahara ? Les voyages vers le nord m’avaient déjà fait sentir les “fondamentaux” : l’espace, le silence, la beauté... Mais dans le Sahara, c’était soudain énorme, transcendant. Même si le voyage était organisé n’importe comment (c’est le moins qu’on puisse dire !), j’avais l’impression de me retrouver chez moi - tant pis si la formule est banale. Il y avait vraiment quelque chose de l’ordre du “chez moi”, surtout dans l’espace : infini et de pure beauté, et cela malgré ma crève - car dans le groupe, deux filles grippées avaient filé leur virus à tout le monde ! Mon premier ciel saharien, je l’ai vu avec 39° de fièvre.

Je me revois sur les dunes, totalement allumé. C’était noël, il faisait un froid de canard. À partir de là, je n’ai eu de cesse de retrouver cela.

N. C. : Retrouver quoi ? ce gigantesque “chez moi” ? Vous parliez d’une faille, d’un manque. Manque de quoi ? D’infini ?

D. P. : On essaye d’établir des liens de causalité, mais ça reste des choses qu’on se raconte. Il faut trouver les mots qui vont. Plus tard, j’ai fouillé ça par une psychanalyse. Je pressentais que l’origine de ma béance identitaire se trouvait quelque part dans mon histoire. Je remontais mon histoire année par année, me confrontant à mes peurs, à des paniques très anciennes, liées à ma famille, à mes deux plus jeunes frères, à ma mère, à une curieuse angoisse liée à la chute. Pour moi, l’un des grands enseignements de tout ça est la prise de conscience qu’en nous tout fonctionne par échos. Écho de quelque chose d’essentiel qui résonne. Il n’y a pas de hiérarchie entre les éléments qui résonnent. Il n’y a d’ailleurs pas non plus de chemin, qui aurait un début et une fin. Chaque élément fait écho à tout le reste, globalement, même si en apparence, c’est une vie d’homme avec son évolution. Mais chaque élément n’existe que comme la vague existe par rapport à la mer. Le désert a tout fait résonner en moi, de mes désirs les plus forts à mes peurs les plus profondes.

N. C. : Des peurs archaïques, dues la sauvagerie du lieu ?

D. P. : Non. Il y a une différence fondamentale entre les peurs objectives, physiques, et les peurs subjectives. Jean Klein, dont je suivais déjà l’enseignement, savait particulièrement bien montrer que la peur subjective ne surgit qu’après. Quand un lion vous saute dessus, vous n’avez pas le temps d’avoir peur ! Mais j’évoquais la peur pour donner une figure au contexte au sein duquel est apparue notre soif de désert. C’est comme si le désert m’avait donné le pressentiment d’un vide au travers d’une plénitude...

Le désert nous a apporté plusieurs révélations. D’abord les fondamentaux que j’ai évoqués, la beauté, la solitude, le caractère brut... Ensuite, quand nous sommes retournés six mois au Sahara, en 73-74, et que nous avons eu l’idée de fonder quelque chose qui s’appellerait Terres d’Aventure, ce fut la révélation que ce milieu désertique, nous avions envie de l’aborder avec notre corps, avec nos sens, un besoin très physique. Tant que j’étais en voiture, ou même sur le dos d’un chameau, tout se passait comme si je me promenais devant un merveilleux tableau, mais que je restais à l’extérieur de lui. Or moi, mon désir était d’enjamber le cadre du tableau et de me retrouver au sein même de l’œuvre. Voilà ce que fut notre première motivation quand, avec Hervé Derain, nous avons fondé Terres d’Aventure. C’est ce que nous avons appelé ensuite l’“expérience saharienne”, c’est-à-dire l’envie de nous donner les moyens et la liberté d’une intimité totale avec le désert qui nous entourait, en nous faisant déposer dans un endroit privilégié - à la fois par sa beauté et par sa facilité d’accès pédestre -, sans voiture, sans chameau et sans guide. C’est vraiment ça qui a lancé Terres d’Aventures !

Pendant des années, nous allions guider des groupes à travers le Tassili du Hoggar, dont la découverte avait été une autre éblouissante révélation (l’essentiel de mon livre Le désert nu lui est consacré).

Plus j’apprenais à connaître ce milieu franchement hostile, plus je prenais confiance, plus j’avais envie de pousser le bouchon loin - ce qui nous a conduit, Dominique et moi, dans les années qui ont suivi, à nous faire déposer, “en repérage”, sur des périodes beaucoup plus longues, à deux, avec le principe de ne faire déposer notre ravitaillement que tous les trois jours de marche. Ce qui est fou !

N. C. : Alors la peur ?

D. P. : Peur biologique et peur psychologique sont vraiment différentes. Une fois, avec Dominique, dans un paysage sans caractéristique physique très reconnaissable, nous n’avons pas retrouvé le camp et nous avons dû dormir “dehors”. Il n’y avait pas de GPS à cette époque... C’est le corps qui a peur, qui recherche éperdument le port d’attache - représenté par un jerrican et un petit carton ! Et quand on s’aperçoit que l’on recroise ses propres pas, il y a un moment de panique, qu’il faut vite calmer, en se disant : “Arrêtons tout ! Retrouvons notre ancrage.” L’ancrage est simple : ce sont les quelques gouttes d’eau et les quelques biscuits qui vous restent encore... Avec ce sentiment étrangement double : inquiétude et jubilation - parce qu’on sent alors qu’on avance dans l’inconnu, dans l’imprévu, dans quelque chose qui sort du cadre, de la mesure.

N. C. : Or, tout votre travail, à partir du moment où vous devenez responsables des voyages d’autrui, est de garder la mesure, de rester dans un certain cadre, non ?

D. P. : C’est vrai que tout d’un coup, sans que rien ne le laissait supposer, nous nous sommes retrouvés travaillant dans le tourisme ! Avec notre projet un peu fou... Il y avait sans doute une certaine rupture avec le milieu familial, l’idée d’une ouverture sur autre chose. Et puis un désir immense, venant cette fois non pas en compensation d’un manque, mais comme le dit très bien André Comte-Sponville, en résonance avec la vie, avec une séduction inouie... Pour en revenir à votre question, l’aventure extrême dans ce type de milieu ne se conçoit évidement que si elle est mesurée. C’est d’abord une mesure logistique : qu’allez-vous manger et boire quand et où ? Un jour, j’ai fait un faux pas et je me suis rendu compte que par une simple entorse j’aurais mis en danger tout le groupe que j’accompagnais, étant le seul à connaître le chemin jusqu’au prochain point de ravitaillement. J’ai commencé à cette époque à former un assistant...

N. C. : ...et à inventer une nouvelle forme de tourisme ou peut-être une forme de voyage qui remplace le tourisme. Parce que tout se passe comme si, finalement, le touriste était toujours condamné à demeurer “en dehors du tableau”, non ? Comment enjamber le cadre, comme vous dites et entrer DANS le tableau ?

D. P. : Peut-on transmettre la joie de découvrir à d’autres ? Que fait-on pour ça ? Si ça me concerne moi, ça peut en concerner d’autres. Si ça nous file une telle pêche, pourquoi cela ne pourrait-il pas la filer à d’autres ? La réussite d’un voyage repose sur deux compétences.

La première est celle du prestataire de service, concevoir, organiser, mettre en scène, encadrer, communiquer, c’est-à-dire installer un terrain à partir duquel tout est possible. Mettre en scène un voyage, c’est le reconnaître et se mettre dans la position de celui qui arrivera là pour la première fois - si c’est fort pour moi, ça devrait pouvoir l’être pour d’autres, c’est de l’ordre du partage. Voir que le plaisir qu’on a éprouvé peut se partager procure une joie à la fois légère et profonde. Mais la deuxième compétence, elle, dépendra toujours du voyageur : c’est lui qui s’interroge, s’émerveille, évolue... Jean Klein nous disait : "Je peux vous suggérer quel est le parfum le miel, mais il n’y a que vous qui pouvez le goûter.”

N. C. : Matériellement, Terres d’Aventures a été une belle réussite...

D. P. : Tout est relatif. Actuellement (cela fait deux ans que je n’y travaille plus), Terres d’Aventures doit avoir treize mille clients. Nouvelles Frontières, pour donner un point de comparaison, fait voyager un million de personnes !

Ma propre exigence, tout au long de ces années, fut d’essayer de mettre en parallèle mon boulot et ce que disaient mes guides, amis spirituels et thérapeutes. Ainsi, pour moi, la meilleure façon de communiquer fut souvent d’adopter le ton de la poésie. Le ton de la suggestion et pas celui de l’affirmation. Dans le domaine de la spiritualité, ce qui me gène parfois, chez beaucoup de gens qui se disent “éveillés”, c’est qu’ils ont un discours affirmatif. Je vois ça comme une contradiction grave. La petite musique de l’éveil me semble saper toutes les affirmations - à commencer par celle-là même que je pose à l’instant en disant cela !

Ce qui a toujours été merveilleux à Terdav (le mot vernaculaire pour Terre d’Aventure) c’est que quelque chose de poétique a pu y passer.

N. C. : N’est-ce pas la condition sine qua non de ce que l’on pourrait appeler “écotourisme” ? J’imagine que quand on a des exigences autres que purement commerciales et une conscience spirituelle et écologique des interdépendances, on ne doit pas être très optimiste, face aux charters qui déversent leurs foules de par le monde !

D. P. : Il y a plusieurs mouvements d’apparence contradictoire. Les clients de Terre d’Aventure sont généralement des gens que je n’imagine pas jetant un kleenex par la portière de leur voiture. Mais il est certain qu’on trouve des tour operators qui proposent des voyages tellement bas de gamme qu’ils ne constituent même pas un retour en arrière, mais un barbarisme inoui en pleine accélération. Dans le Tassili du Hoggar, nous sommes tombés, ahuris, sur des traces laissées par une organisation lamentable qui, littéralement, a laissé saccager l’un des plus beaux paysage du monde : des traces de pneus de 4X4, de papier cul, de boites et bouteilles vides, de sacs en plastique sur des kilomètres à la ronde ! Nous allons d’ailleurs entamer une démarche auprès des confrères, des autorités touristiques compétentes et des médias, pour signaler cette ignominie. Cela va contribuer à mettre au goût du jour des mesures nouvelles... Récemment, un ami, qui dirige Treck Magazine, me faisait lire un texte américain intitulé “Comment chier dans les bois”. Ça m’a d’abord fait sourire, et puis je me suis rendu compte que c’était une vraie question. Il va falloir que n’importe quel tour operator qui amène des gens dans des sites naturels, apporte avec lui des WC portables. Il faut prendre en charge le recyclage de tous nos déchets ! On en était conscient, mais on n’avait pas pris le problème à bras le corps. Nous entrons dans un monde de contrainte où trop d’individus sont concentrés aux mêmes endroits aux mêmes moments. Grande est la tentation de fuir le problème !

Il y a en effet une antinomie colossale entre mon désir de venir dans le désert sauvage et la nécessité de m’y trimballer avec des chiottes chimiques ! Mais il faut relier ça à la prise de conscience de la dimension écologique de toutes nos activités.

N. C. : De l’écologie au sens large, incluant la vie des peuples locaux.

D. P. : Absolument. Nous étions deux pionniers dans ce domaine en France : Explorator et Terre d’Aventure. Ainsi, Dominique, ma femme, a été une grande pionnière des voyages à pied en pays dogon. Là, nous avons pu mesurer l’influence que pouvaient avoir six ou sept groupes d’une douzaine de personnes par an sur un pays vierge touristiquement parlant : c’était loin d’être anodin, et pourtant ça ne représentait rien par rapport aux flux touristiques ! Cela nous a amenés à ne pas installer nos bivouacs toujours aux mêmes endroits. Et c’est là où, sur un plan intellectuel, il faut être lucide. Le tourisme n’est jamais qu’un épiphénomène par rapport à des flux infiniment plus puissants. L’invasion du Coca-Cola au fin fond des villages les plus reculés du Népal, au Mustang, est une chose acquise depuis longtemps.

N. C. : Le tourisme génère des flux sans précédents dans l’histoire de l’humanité, qui mettent les peuples en contact les uns avec les autres - sans toutefois les mêler vraiment : ils restent souvent aussi séparés que l’huile et l’eau. On reste en-dehors du tableau ! Le visionnaire anglais Rupert Sheldrake aime dire dit que le tourisme n’a d’abord fait que remettre ses pas dans les traces des anciens lieux de pèlerinage... Est-ce que “entrer dans le tableau”, pour reprendre votre image, ça ne serait pas s’extirper du profane pour se remettre dans le sacré ? Quand vous accompagnez un troupeau de touristes (pardon, mais c’est parfois ça) bien franchouillards en train de déconner à l’intérieur de la grande pyramide, on se dit qu’il y a au moins une nécessité de s’arracher à la profanation. Saccager une nature sublime relève du même phénomène.

D. P. : Ouh là, dossier complexe et délicat ! D’abord, c’est peut-être parce qu’il y aura eu profanation qu’il y aura aussi, dans un autre temps, prise de conscience de la nécessité de préserver ces endroits fragiles. Cela passe par la pédagogie, c’est du lieu commun. À Terre d’Aventure, nous installons un terrain qui favorise une disponibilité, une ouverture, dont chacun fait ensuite CE QU’IL VEUT, en fonction de son histoire. Si je considère vos touristes franchouillards en train “profaner” la grande pyramide, je dirais qu’il y a une double lecture possible. Qu’est-ce qui me choque dans cette histoire ? Cela n’a-t-il pas des chances de résonner avec quelque chose qui, en réalité, me correspond aussi ? C’est peut-être l’histoire de la paille et la poutre. Attention à l’esprit d’intolérance. Certains écologistes sont de véritables inquisiteurs. Des Khmers verts ! C’est la même chose que dans le registre religieux. Si les accès de colère de mon voisin me mettent hors de moi... c’est que j’ai moi-même un problème. Qu’est-ce qui me trouble dans cette colère qui, souvent, n’existe que dans ce qu’elle me donne à ressentir ? Et que me donne-t-elle à ressentir sinon le reflet de ce que je connais moi-même ? C’est là qu’il y a souvent une grande confusion : accepter ne signifie pas être indifférent. Très souvent, à partir du moment où l’on commence le travail de faire connaissance avec soi-même, on s’aperçoit qu’on passe son temps à mal juger ce qui nous entoure ! (rire)

N. C. : Ces questions-là, essentielles, s’éclairent de façon particulière dans le désert ?

D. P. : Ce qui est clair dans le désert, c’est le pressentiment et le reflet de notre nudité.

Une nudité hors objet, hors but, hors apprentissage, hors... Qu’est-ce que le désert ? Est-ce une région que la géographie nous enseigne ou ne serait-ce pas plutôt ce qu’il nous donne à ressentir, quand il nous envahit d’émotions ? Là, l’approche corporelle est très importante.

Ce qui se met alors en marche, c’est que le corps s’y retrouve. Ce sont des citadins qui disent cela, qui ont des vies de sédentaires passifs. Voilà qu’on leur propose de découvrir un paysage à travers leur propre corps. Certes il y a un effort à fournir, mais ce n’est qu’un moyen pour remettre en fonctionnement une certaine masse musculaire afin d’entrer dans le tableau, ou mieux, afin de prendre conscience que l’on fait partie du tableau. Que l’on y participe forcément. Où commence et où s’arrête le moi ? Pour le voyageur moyen, le paysage autour de lui est généralement conçu comme du non-moi. Jusqu’au moment où il réalise : quelque chose le dépasse et ce qui l’entoure c’est ce qu’il ressent. Stephen Jourdain formule ça mieux que quiconque. Un paquet de cigarettes, un vase, un livre, vous-mêmes, que seriez-vous sans l’impression que vous donnez à autrui ? Peut-être ne seriez-vous rien du tout. Eh bien, dans le désert, cette impression est considérablement accélérée par les “ fondamentaux ” que j’évoquais, à commencer par l’espace et le silence.

N. C. : Pourriez-vous reprendre ça concrètement ?

D. P. : Vous arrivez d’abord en voiture. Là, vous êtes totalement extérieur au tableau.

La voiture s’arrête. Aussitôt, perception d’un silence quasiment total. Inconnu. Vous vous mettez en route, à pied. Il n’y a que le bruit de vos pas qui emplit tout l’immense espace. Une folle aventure sensorielle commence, qui va tellement vous bousculer dans vos certitudes que tout votre cadre habituel se cassera la figure. Ça se mesure aussi en termes d’espace et de relations spatiales. Des reliefs vous entourent dont vous ne savez absolument pas à quelles distances ils sont, ni quelles à quelles hauteurs - avec des paradoxes incroyables, des monticules de 25 mètres pouvant vous apparaître comme des Himalayas.

Au silence et au décadrage spatial, ajoutez la disparition soudaine des millions de stimulis habituels de nos vies urbaines. Tout d’un coup plus rien. Lentement, cela va réveiller vos perceptions ordinairement assommées par trop de demandes. En même temps que votre corps se remet à fonctionner, vous vous rendez compte que cet affinement des sens favorise une disponibilité et une ouverture qui est un peu à l’échelle de ce qui vous entoure et de l’impression que vous donne un paysage brut, primitif, vierge. Il serait intéressant d’explorer le sens de ces mots. À certains moments vous avez effectivement l’impression d’être le premier homme au premier matin du monde - d’où l’insupportable dégoût des traces des visiteurs vandales qui salopent tout. En fait que se passe-t-il ? C’est qu’au fil des jours, votre propre paysage intérieur s’élargit avec une perception plus ou moins grande de l’interaction entre ce présumé paysage et ce qu’il vous donne à ressentir. Mais tout cela se passe hors temps, hors de toute idée de chemin, d’évolution... Les masques et le temps tombent. Au fil des jours, cette propension que nous avons tous à passer sans cesse du passé au futur, dans la peur, dans l’espoir, dans le regret, tout cela s’estompe, remplacé par l’impression-instant.

Et l’on se retrouve alors dans une certaine absence de soi-même, dans le dénudement.

On prend conscience... Mais cela peut en fait se produire n’importe où ! On peut sortir de son bureau, en ville, traverser une rue, et tout d’un coup être envahi par une sorte de légèreté à la fois profonde et très proche, une joie, une forme d’absence-présence. Dans le désert, ce processus ne fait que s’amplifier, qui fait que l’on se retrouve “acteur de sa propre absence”. On plonge dans l’action, sans que “personne” n’y plonge. Cela nous confronte à des mots vertigineux. Je trouve personnellement dangereux de parler d’“impersonnalité”, comme dans certaines vulgates orientales. Il n’y a rien d’“impersonnel”. C’est un concept erroné.

N. C. : Rien n’est inhabité ?

D. P. : Je crois que la personne s’éveille quand elle prend conscience qu’il n’y a personne à l’intérieur d’elle-même. Et là s’ouvre un paradoxe inoui, absolument incompréhensible pour la pensée : c’est dans l’absence totale de soi-même que se révèle la présence de soi-même. C’est dans la nudité de moi-même que se révèle l’unité de moi-même. Mais dire ça, c’est le trahir, car le langage est grossier, mécanique. Tout est dans l’acte. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de chemin, même si on peut se raconter l’histoire d’un chemin qui va vers un sommet.

À lire :

-  Un Eden au Sahara, Daniel Popp, éd. Le Chêne.
-  Le désert nu, Daniel Popp, éd. Le Chêne.
-  Le Sahara, Guide Bleu, éd. Hachette.
-  Désirs de Déserts, éd. Autrement.
-  L’Adrar, éd. Sépia.
-  Déserts d’Afrique, Michael Martin, éd. La Martinière.
-  Rêves de désert, Raymond Depardon, éd. Gallimard.
-  Le Désert des déserts, Wilfried Thesiger, éd. Pocket/Terre humaine.
-  Désert, J.-M. Le Clézio, éd. Folio.
-  Toute l’œuvre de Théodore Monod, éd. Actes Sud.

Site de Terres d’aventure : www.terdav.com