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LES CHRONIQUES
 

 

 

Le rat des villes
Patrice van Eersel

Le rat des champs
 Marc de Smedt

Peut-on communiquer avec les esprits ?

Mon cher cousin des champs,                                           Paris, le 02/10/02
Je viens de participer à une expérience étonnante à plus d’un titre, dont je serais heureux de savoir ce que ta bonne sagesse rurale nous en dit. Cela avait commencé pour moi par une belle petite coïncidence comme je les aime. Après l’avoir repoussé pendant des semaines, je venais enfin de lire le dernier bouquin de Didier Van Cauwelaert, Karine après la vie, où le célèbre écrivain retire en quelque sorte son masque : les revenants, les sauts dans l’invisible, les dialogues avec les défunts, tout ce qu’il raconte dans ses romans comme des fictions, eh bien, il y croit pour de bon ! De ce livre qu’il co-signe avec un couple d’amis, il n’a en fait écrit que la première partie, mais quelle confession ! Tout s’est joué au Mexique, où il a fait connaissance avec Yvon et Maryvonne Dray, qui venaient de perdre Karine, leur fille de 21 ans, tuée dans un accident de voiture. Un père et une mère déchirés… et pourtant radieux : grâce à une certaine méthode de transcommunication, ils conversent régulièrement avec la disparue. Mieux : celle-ci leur apparaît une fois par mois physiquement, lors d’une séance de spiritisme extraordinaire, une véritable institution au Mexique, les Cuartos de Luz.
Depuis les années 40, toute l’élite mexicaine y est passée au moins une fois.
Et Didier Van Cauwelaert y est passé aussi. Il raconte, en “se foutant pas mal de savoir si on [le] prendra pour un fou.” C’est ainsi, il l’a vu : les esprits de personnages depuis longtemps disparus, notamment celui d’un sage arabe du XIème siècle, El Señor Amajul, se matérialisent littéralement au cours de ces séances, passant de l’état d’ectoplasme à celui de corps physique, venu bénir les humains “vivants” - mot très relatif, puisque ces esprits sont eux-mêmes très vivants, sinon plus vivants même que nous, du moins plus conscients. Quant aux messages de Karine - qui est elle aussi présente lors de ces séances de spiritisme, bien que de façon moins tangible -, ils sont d’une clarté éblouissante, joyeux, drôles. La mort, dit-elle, n’est qu’une porte vers une vie pleine de lumière.
Et ma coïncidence ? J’étais dans le train entre Avignon et Narbonne et venais d’achever une note de lecture sur ce Karine après la vie quand mon téléphone a sonné : c’était Didier Van Cauwelaert, un homme que je n’avais jamais rencontré de ma vie, qui m’appelait pour me demander si j’étais d’accord pour participer à un Cuarto de Luz. Ébloui et rempli de joie depuis ses dernières expériences, il avait décidé d’organiser à Paris, à ses frais et à ses risques, une série de prestations du chamane mexicain responsable de cette institution spirite, et de ses deux assistantes. J’acceptai évidemment et choisis l’une des quatre dates qu’il me proposait.
Le jour dit, nous étions une vingtaine d’invités, hommes et de femmes francophones, tout habillés de blanc, à nous retrouver dans les locaux de l’Institut des Champs Limites de la Psyché - dont je connais bien les patrons, Djohar Si Ahmed et le Dr Gérald Leroy-Terquem, esprits rigoureux s’il en est, qui ont simplement, par curiosité, offert l’hospitalité à Didier Van Cauwelaert et à ses amis chamaniques. Je te passe les détails, qui pourraient nourrir un scénario de film épatant, les rencontres avec tel éditeur, tel journaliste, tel scientifique :
“Vous ici ? Ça alors ! - Hé bé, j’allais vous faire la même remarque.”
Ambiance résolument cordiale. Petits sourires de Joconde sur les visages des connaisseurs, experts en parapsychologie ; perplexité de mise chez les “sceptiques ouverts ” bien décidés à ne pas se laisser bourrer le mou ; excitation à peine contenue chez les néophytes tels que moi, cher cousin, infiniment curieux de savoir quelle forme pourrait prendre, sinon la matérialisation pure et simple des esprits, n’exagérons pas, du moins, leur manifestation explicite.
Et Van Cauwelaert ? Enthousiaste, charmant, à la fois plein de prévenance et d’appréhension, mais… ne sachant pas très bien comment présenter au juste son affaire. Scientifiquement ? Il a fait inspecter les lieux par des huissiers et assure que les trois chamanes mexicains seront fouillés à l’entrée - et il dresse la liste des subterfuges possibles : produits, phosphorescents, présence de machines à “lumière noire", dont il faudra soigneusement vérifier l’absence avant la séance. Tout ceci dans une agitation bon enfant, avec la présence active d’Yvon et Maryvonne Dray, les parents de Karine, très à l’aise, souriants, experts parmi
les experts.

Au bout de deux heures et demi d’attente, la séance démarre enfin. Nous sommes assis les uns à côté des autres en fer à cheval, hommes et femmes en alternance, nous tenant soigneusement les mains et formant une chaîne à ne surtout pas briser - au risque de “mettre la vie du chamane en danger”. Le chamane lui-même, un sympathique et robuste “paysan” quinquagénaire, et ses deux assistantes, deux non moins accortes sœurs venues de la sierra, sont en Europe pour la première fois de leur vie. Ils viennent d’une tout autre culture et n’ont absolument pas compris pourquoi, lors d’une première séance, les choses ne se sont pas bien passées : certains des participants se sont en effet avérés non pas désirer communiquer avec les esprits mais prouver - ou infirmer - l’existence même de ceux-ci. Problématique bizarroïde pour un public mexicain. Un certain Jacques Benvéniste - on connaît sa véhémence - a même explosé de rage en pleine séance, exigeant de sortir sur le champ et mettant ainsi “en danger la vie du chamane” qui, brutalement extirpé de sa transe, s’est retouvé malade comme un chien, nous a expliqué Didier Van Cauwelaert, et il a mis deux jours à s’en remettre. Pour que rien de tel ne se reproduise, nous avons tous promis de nous tenir sages et de jouer le jeu, attendant la fin de la séance, dût-elle durer trois heures, sans jamais lâcher les mains de ses voisins (pour me gratter le nez, je devais entraîner ma voisine de droite avec moi).
Jouer le jeu ? Cela consiste précisément à jouer, c’est-à-dire à s’amuser, à plaisanter, à chanter, bref, à revenir à un état d’enfant. Mais dans le noir. Car toute l’aventure qui commence alors se déroule dans une obscurité absolue - on ne voyait pas un seul photon se balader dans la pièce !
Tout raconter prendrait des pages, je vais donc, cher cousin, te résumer les choses en quelques phrases.
Je n’étais pas venu en inspecteur, ni en sceptique, ni même en journaliste, mais en rat des villes désirant vivre une belle expérience. Je n’eus aucun mal à me mettre dans la peau d’un rat mexicain de base, notamment en chantant à tue-tête (“chanter est très important”, nous avait-on dit), reprenant à la volée des bouts des chants entonnés par les assistantes du chamane en transe, ou bien des chansons françaises - Il était un petit navire - et suggérant même moi-même parfois des chants, repris par deux ou trois autres - notamment un Kyrie Eleïson, car le caractère syncrétiquement religieux des officiants mexicains ne faisait aucun doute. Bref, je suis redevenu un enfant. Et ce fut merveilleux.
D’abord, les bruits. On nous avait montré des jouets, tambour, petite mitraillette, harmonica… que des “ esprits d’enfants ” vinrent utiliser dans le noir, faisant un tintamarre de tous les diables. Certains participants médiums déclarèrent très bien voir les gamins en question, les décrivant même en détail. Moi, j’écarquillais les yeux comme un fou, mais je ne voyais RIEN. Et ces gamins étaient bruyant mais ne pipaient mot. Feeling euphorique, mais peut-être simplement du fait de chanter comme ça, absurdement, jovialement, en une si improbable compagnie.
Au bout d’une heure, l’échauffement terminé, les choses devinrent beaucoup
plus graves.

Ça commence par des gouttes d’eau venues d’on ne sait d’où qui te tombent dessus. “Ils nous bénissent ! s’écrient les “experts” dans le noir. Remerciez-les ! Remerciez-les ! Gratias Señor ! Gratias ! Muchos gratias, Señor Amajul !” Aussitôt les chants des assistantes du chamane redoublent… Puis viennent les fleurs - puisées dans un grand vase préparé à cet effet - que les esprits t’envoient, là aussi en guise de bénédiction. Suit ensuite une formidable session de tambour - c’est le “Señor Amajul” lui-même qui bat la mesure, tantôt au ras du sol, tantôt presque au plafond. Ses pieds font trembler tout le plancher. Enfin, miracle, apparaît une petite lueur verdâtre. Je la vois ! Enfin, moi aussi, je la vois !
Puis deux lueurs. Qui deviennent deux traits. Qui s’avèrent être deux mains. Madre de dios ! En quelques minutes il était là : luisant faiblement dans le noir sidéral, un personnage aux mains offertes, de la taille d’un homme plutôt grand, qui se présenta tour à tour devant chacun de nous, dans la posture explicite d’un grand saint bénissant des paroissiens. J’étais… fou de joie ! Hilare ! Extatique ! Était-ce possible ? Je n’ai, vois-tu, quasiment pas connu l’un de mes grands-pères et pas du tout l’autre. Eh bien, soudain, un super grand-père céleste était là. Visiblement fondu de bonté pure. Il me posa la main sur la tête, lourde et chaude. Peu à peu, les fleurs même qu’il nous envoyait se mirent à briller dans le noir. L’une d’elles me sembla se mouvoir, entre mon bras et celui de ma voisine de droite. Je dis : “Je crois que c’est une grenouille.” La voisine poussa un cri. Aussitôt l’Esprit du saint disparut dans le noir.
“De grâce calmez-vous, supplia la voix Yvon Dray, le père de Karine ; sinon, il craindra de vous faire peur et ne reviendra pas !” Ma voisine se calma. Le spectre de bonté pure revint vers elle et, dans une lueur fascinante, s’inclina lentement à ses pieds, comme pour se faire pardonner. “Regardez ! crièrent plusieurs voix, il s’incline devant elle, Oh, seigneur, comme il est humble !” Quelqu’un récitait le Notre Père. Je me surpris moi-même à remercier dans le vide, pour ma voisine, pour Karine, pour ses parents, pour Didier Van C., pour nous, pour moi, pour toi, à voix basse - espérant secrètement que l’esprit m’entendrait et soignerait mon âme, forcément malade. J’étais vraiment devenu un paysan mexicain. Un examen de conscience très simple s’imposa à moi. Je revis mes derniers jours, dernières semaines, dernières années. S’il m’avait fallu mourir tout de suite, qu’aurais-je regretté ? De quels souvenirs aurais-je désiré embaumer mon départ ? Mais déjà les chants reprenaient.
Les Mexicaines entonnèrent en espagnol “Sound of Silence” de Simon et Garfunkel - que le Señor Amajul aime paraît-il beaucoup. Nous ne connaissions pas les paroles, mais Lalala Lalalala suffisait. Dans un tintamarre incontrôlable l’esprit du saint momentanément matérialisé dispensait, maintenant à tire-larigot, fleurs lumineuses, massages de crâne ou d’épaules, et phosphorescences étoilées sur le sol. “Il ne s’était jamais manifesté avec autant de luminosité en France !” s’écriait Didier, euphorique. Décidément, c’était une excellente séance !

Nous étions là depuis bien deux heures et demi quand s’élevèrent les premières voix critiques. Marc Menant, d’Europe 1, et Jean Staune, de l’Université Interdisciplinaire de Paris, réclamaient maintenant des preuves plus fortes.
Quel message sensé cet esprit muet désirait-il dia ble nous communiquer ? Quelle démonstration, par exemple d’ubiquité, pouvait-il proposer ? Quel sens avait toute cette histoire ? Au moins, le saint aurait-il la bonté de s’approcher du chamane en transe, afin qu’à sa lueur nous puissions constater qu’il était bien toujours là, enfoncé dans son fauteuil et que le spectre et lui faisaient deux ?
Une bouffée d’agacement m’envahit des orteils aux cheveux : ces “cerveaux gauches” allaient décidément tout gâcher ! Le merveilleux Señor allait fuir ! Moi, je voulais que cela dure ! Plusieurs voix s’exprimèrent dans ce sens. Les esprits critiques n’insistèrent pas trop. Mais le charme était rompu. En quelques minutes, toute la formidable ambiance de fête avait disparu. Le Señor scintilla encore un peu dans le noir et disparut en effet pour de bon, sans avoir répondu à une seule des requêtes des voix investigatrices.
Bientôt une clochette annonça la fin de la séance. On alluma une bougie près du chamane en transe. Et lentement, tandis que les chamanesses éteignaient à coup d’arrosoir les derniers restes des “petits esprits” phosphorescents qui refusaient de retourner dans leur monde, lentement, très lentement, je redescendis sur la terre parisienne.

Je serais demeuré euphorique, je te l’avoue tout crû, si quelques échanges très brefs avec les amis présents dans la pièce ne m’avaient aussitôt fait prendre conscience qu’à propos de cerveau gauche (appelons ainsi par convention notre capacité analytique-critique), le mien était profondément endormi. En fait, je l’avais tout simplement court-circuité - comme je l’aurais fait en entrant dans le lit d’une femme, ou dans l’intimité d’une église. Mais maintenant, rien ne pouvait l’empêcher de se remettre à fonctionner.
Je vis alors Didier Van Cauwelaert, les époux Dray et quelques autres, traverser un moment apparemment désagréable. Car cette fois, les esprits critiques refusèrent de se taire. À voix basse mais ferme, je les entendis prononcer des mots sans appel : “Plaisanterie”, “Mascarade”, “Prestidigateur de banlieue.”,
“J’ai même entendu le chamane se lever, puis se rassoir !”, “Tu n’y as quand même pas cru ? !” me lança une amie stupéfaite. Et une autre m’expliqua que, si elle n’avait éprouvé un profond respect pour les cultures chamaniques, elle serait “aller dire deux mots à ce type qui s’est fichu de nous !” Je battis silencieusement en retraite. Peu à peu s’imposa l’évidence : le chamane, qui était le seul à avoir les mains libres et pouvait se déplacer à sa guise, avait mimé dans le noir un rituel spirite, ou spirituel. Après avoir refusé, en début de séance, que soit utilisée une caméra à infra-rouge - “sur ordre du Señor Amajul”, avait-il affirmé -, il avait utilisé tous les trucs d’un animateur de train-fantôme, jusqu’à cette peinture phosphorescente dont il s’était enduit les mains et dont la lueur éclairait jusqu’aux contours de son visage.
Il me sembla le voir, avec ses assistantes, fumant un cigarillo dans la cour de l’immeuble. Mais le regarder précisément me génait à présent. La plupart des participants s’esquivèrent sans insister. Je remerciai Didier pour cet intense moment de “prière enfantine” - la seule qui compte, je crois - comprenant que, pour lui, cet état était en quelque sorte permanent. Ou plutôt, comprenant qu’ayant vécu cette expérience, à plusieurs reprises, au sein de la culture mexicaine, Didier avait connu des états dont nous, Français de Paris, venions tout juste de pressentir le début du commencement d’un décollage de mise en œuvre… Ce que me confirmèrent plusieurs lectures ultérieures : les véritables expériences de “matérialisation d’ectoplasme”, comme disaient Victor Hugo ou Camille Flammarion il y a cent-cinquante ans dans le langage scientifique d’alors, nécessitent paraît-il toujours que l’on commence par décontracter l’assistance, qu’on la ramène en enfance, qu’on lui fasse ralentir le cerveau gauche et accélérer le droit, par des chants, des blagues, des rires… Alors, dit-on, pourraient démarrer des choses imprévisibles, nouvelles, créatives. Sinon, le processus risque de sombrer en terrible masturbation de naufragé astral !

Mon cher cousin des villes,
je crois, comme le dit Hamlet, le plus grand héros de Shakespeare, “qu’il existe plus de choses sur terre et au ciel que tout ce que l’être humain peut imaginer”. Mais, je suis tout à fait méfiant sur ce genre d’évènements que l’on cherche à reproduire et à médiatiser : cela me semble être la porte ouverte à toutes les charlataneries et l’accès rêvé pour des escrocs qui veulent profiter des douleurs humaines pour se faire des tunes ! Il existe en effet des phénomènes paranormaux : mais ils sont rares et non reproductibles à volonté. Méfions-nous donc des dérives possibles. Et n’oublions pas que lorsque Victor Hugo faisait tourner les tables à Guernesey, les esprits qui venaient rendre visite à ces séances parlaient tous en alexandrins impeccables, comme le poète !

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