Marie-Joséphine Grojean, la journaliste :
Robert Crumb, le dessinateur :
Quelque part sur la nationale, non loin du bourg, il y a une pancarte qui affiche une énorme bouteille et, sur l’étiquette, on lit en grosses lettres : la Cartagène. Cette pub à l’ancienne a été longtemps pour moi une énigme. La Cartagène, je ne connais pas. Carthagène en Colombie ? Carthagène en Espagne ? Mystère.
C’est en allant boire l’apéritif chez mes voisins côté est, les Martin-Granel, que j’ai appris de quoi il retournait.
Les Martin-Granel habitent place du Vieux- Marché qui, au temps médiéval, était le cœur du bourg avec, sur son pourtour, “l’Evêché”, la maison des Comtes, au milieu un grand platane et, aujourd’hui tout plein de voitures, et... l’atelier de Henry Martin-Granel, maître-verrier toujours à l’œuvre, toujours créatif et toujours accueillant malgré l’âge. Né au Sénégal, mais Français de souche normande, passant ses journées dans son atelier, le nez dans ses dessins et ses morceaux de verre de toutes les couleurs, il explique volontiers à quiconque pousse sa porte la technique du vitrail. “Celui-ci que vous voyez là est pour la cathédrale de Royan, une des dernières construites en France. J’ai aussi fait les vitraux de la cathédrale d’Alger, ceux de la cathédrale de Bizerte et ceux de Saint-Denis de la Réunion.” Martin-Granel ne manque jamais de revendiquer, et de manière bien concrète, son africanité.
“Porto ? Muscat ? Et si vous goûtiez la Cartagène ?”, suggère Jeanne, l’épouse de Martin.
“La Cartagène !! - J’étais sûre que vous ne connaissiez pas. C’est une boisson d’ici qui remonte à la nuit des temps, ce qu’on appelle une mistelle, composée pour trois quart de jus de raisin et pour un quart d’alcool, d’où son nom. Vous avez pensé à l’Espagne, n’est-ce pas ?” “Oui, à la Colombie aussi. - Oh ! la Colombie, c’est loin !”, dit Martin.
Pas si loin que cela ! Ici, la planète s’offre généreusement dans son immensité, en direct et souvent de façon inattendue.
En effet, la semaine suivante, à l’initiative d’une jeune association que je ne connaissais pas, comme cela, en plein hiver, eut lieu une série de manifestations en faveur de l’Amérique latine : soirée salsa le mardi, concert de chansons brésiliennes le jeudi, tous les jours expo de photos de Delgado sur les paysans sans terre brésiliens.
À cette occasion, je découvre qu’une céramiste colombienne vit dans le bourg. Elle, son mari, architecte français, et leur enfant ont dû quitter la Colombie précipitamment pour des raisons de sécurité ; c’est un jeune habitant du village, constructeur de maisons en terre, en voyage d’étude en Colombie qui leur a suggéré de venir s’installer dans notre bourg où lui-même réside.
J’étais en pleine mondialisation, la vraie, la bonne, celle qui rapproche les gens, les unit et concourt au bien de chacun parce qu’elle permet, grâce aux technologies de la communication et aux moyens de transport, de faire connaissance avec ce qui est différent ; et d’intégrer la différence non comme une menace, mais comme un outil d’ouverture.
Une mondialisation comme on la souhaite, qui brasse les idées et renouvelle les paysages, qui émousse les frontières, dans le monde et dans les esprits, et qui met en évidence des responsabilités ; une mondialisation qui définit aujourd’hui sur notre planète de nouveaux territoires ; comme, ici, celui de ce bourg du piémont des Cévennes.
Nous sommes ici dans un espace qui n’est ni ville ni village, en quelque sorte une nouveauté qui s’est curieusement bien enracinée dans cet immuable décor médiéval de vieilles pierres et de voiries chaotiques. Les nouvelles technologies présentes dans chaque maison donnent à la modernité sa place ; ici comme partout, les ados sont fascinés par les marques, et les adultes irrésistiblement attirés par les supermarchés et leurs pompes à essence discount, mais tout cela est tempéré, régulé en quelque sorte, par un consensus communautaire et par la présence d’une nature qui, au fond, est vénérée par tous.
Ce qu’on vient chercher ici, de tous les coins du monde, ce n’est ni la ruralité pure et dure devenue introuvable et même obsolète, ni l’urbanité qui en a déçu beaucoup ; ce qu’on vient chercher, c’est une vie créative près de la nature, et qu’on puisse la partager avec le plus de gens différents possibles. En somme, avoir l’impression de voyager sans cesse par des rencontres au coin des rues et au coin des feux : un nomadisme contemporain dans les châtaigniers, les garrigues, et qui n’exclut aucun autre voyage...
Et cela est une véritable tentative de renouvellement de la modernité au quotidien. Une modernité soft en quelque sorte ! Ici, les enfants jouent en liberté dans la rue, courent autour des fontaines, jouent à cachette dans les ruelles. Le soir, ils pianotent sur leurs ordinateurs, mais quand on les entend dévaler les traverses comme des sauvageons, filer à la rivière à pied, la serviette de bain autour du cou, ou jouer de la guitare sur le Pont-Vieux tard dans la nuit, en somme quand les adultes savent ce que font les jeunes, mais que les jeunes ont l’impression qu’on les oublie, c’est un souffle de liberté qui passe, et chacun respire mieux !
Cette chronique va faire une pause, le temps de laisser à cette rurbanité évolutive de troisième type produire quelques métamorphoses éclatantes dont nous vous rendrons compte dans une nouvelle série, le temps venu. Il y a beaucoup de choses que je ne vous ai pas racontées et qui nous nourrissent par leur vitalité et nous ravissent par leur étrangeté. Je ne vous ai pas parlé du château russe et de son histoire rocambolesque - une comtesse russe fuyant la révolution bolchévique -, ni de Julio et de son groupe de rock engagé dans la “World music”, ni du “Bronx”, ce quartier soit-disant glauque qui jouxte ma traverse côté ouest, ni des jumelages enthousiastes entre le bourg et Broughton en Angleterre.
Je ne vous ai pas parlé non plus de nos cours d’eau chahuteurs dont les noms ravissent l’oreille et qu’à seulement entendre leurs noms, ce sont des flots de poésie, de lumière et de beauté qui surgissent : Le Brestalou, le Crespenou,
Le Vidourle... Leurs humeurs fantasques répondent bien aux identités multiples, mouvantes et paradoxales de cette cité cévenole dont la réalité en vrac joue à l’interface des mondes.
© Marie-Joséphine Grosjean et Robert Crumb
A lire : Les Cévennes, rêve planétaire, éd. Clés / Albin Michel.