Il arriva qu’un jour, en visite chez son vieil ami César, Jacques se mit soudain en colère contre la terre entière pour une simple histoire de tire-bouchon introuvable dans un tiroir ! Évidemment alerté par le bruit exagéré de cette recherche effrénée et par les grognements d’ours qui accompagnaient cette quête d’une frustration sonore, César s’en inquiéta tout en continuant d’essorer la salade.
- Mais qu’est-ce qui t’arrive, mon vieux ? Quel pot de miel as-tu encore perdu, mon ours ?
Jacques, pris en flagrant délit d’égarement, ne répondit rien et ouvrit d’autres tiroirs avec plus de discrétion pour ne plus éveiller les soupçons. Puis il y eut un grand soupir de soulagement. Et ensuite un bruit de bouchon sortant d’une bouteille. Et enfin le silence, celui des petites choses qui se remettent en ordre, juste après le tumulte de quelques-unes un peu rebelles.
Ils mangèrent ainsi, en silence, satisfaits du bon vin amené par Jacques et de tous les bons petits plats mitonnés par César. Dehors i1 faisait beau, c’était l’été ! Et dedans aussi, i1 faisait bon... c’était l’amitié ! Il y a parfois des moments magiques, que l’on ne peut jamais prévoir, où soudain tout est parfait, en harmonie.
Il y a parfois des coulées d’amour qui surviennent ainsi, et qui nous fontdire : "Bon sang, qu’est-ce que je suis bien !" A n’en point douter, c’était bien là un de ces instants, tant ils se dégustèrent l’un l’autre, complices à l’infini de mille petits bonheurs partagés. Ensuite, comme de coutume chez le vieil homme, les deux compères se retrouvèrent dehors, assis sous la tonnelle, pour savourer leur café. Aucun des deux n’avait envie de parler, pour ne pas rompre le charme.
Seuls des petits frôlements de regards vérifiaient sans cesse leur plaisir réciproque. Et puis soudain ce fut la catastrophe. Car dans un arbre voisin, deux corneilles aux cris stridents, se chamaillant un bout de place sur une branche, vinrent déchirer le divin silence qui régnait.
Jacques allait tout juste s’énerver contre ces deux intruses, si vulgaires et si stupides, quand César, amusé, laissa échapper quelques mots : - Ah ça, quelles fausses notes ! As-tu noté, mon Jacques, comme parfois il faut une fausse note pour encore mieux goûter l’harmonie qui précède, ou bien celle qui suit ?
Je crois bien que pour l’homme, c’est comme ça aussi : il est imparfait, juste pour mieux goûter le parfait ! Mais seulement s’il ne perd pas patience avec ses fausses notes.
© Bernard Montaud
Bernard Montaud répond à ses lecteurs sur le site des éditions Editas : www.editas.fr