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Les
milles arbres
Il
arriva qu'un jour... César dut se rendre de l'autre côté de la
France, à Lyon...
un vrai changement de continent pour le vieil homme ! Pour une
telle expédition, il avait demandé à Jacques de le conduire. Le
jeune médecin avait accepté avec enthousiasme, tout en se demandant
ce qui allait encore arriver avec ce bougre d'homme, tant avec
lui chaque instant pouvait contenir l'impitoyable miroir du spectacle
de soi-même.
Ils traversaient le Massif central quand César s'exclama : "Sais-tu
mon Jacques, entre la naissance et la mort s'interpose un écran
devant nos yeux, qui fausse notre vue !" Allez savoir pourquoi
il disait cela ! Jacques crut bon de bousculer un peu l'instant
: "Bon, je veux bien croire à ton histoire d'écran, mais je ne
le perçois pas ! Comment sentir la vue sans écran ?" César ne
bougea même pas un sourcil.
Plus tard, au détour d'une conversation, ils découvrirent combien
ils avaient tous deux un attachement profond pour les arbres,
car dans des moments difficiles de leur existence ils avaient
trouvé une aide précieuse dans leur contemplation. Ils se mirent
à observer ceux qui défilaient le long de la route. Et quatre
cents kilomètres de route dans le Massif central, c'était quatre
cents kilomètres d'arbres !
Si les cinquante premiers amenèrent une extase commune, au centième
l'enthousiasme de Jacques commença à s'essouffler. Au cent cinquantième,
il fut agacé par les jubilations de César. Au deux centième arbre,
il aurait donné n'importe quoi pour qu'il se taise. Et au cinq
centième, il frôlait un état voisin du meurtre tandis que César,
impérial, continuait sans effort à s'extasier devant chaque arbre
comme devant le premier. Jacques en retrouvant son calme se demanda
comment il avait pu en arriver à détester ainsi son vieil ami.
En fait, deux humanités s'étaient côtoyées dans cette voiture.
Et pendant que l'une se construisait un écran de plus en plus
épais, l'autre continuait de surfer sans écran sur chaque arbre
qui passait. Quel abîme entre ces deux mondes ! Jacques avait
sa réponse sous les yeux : sans écran on aime chaque chose, chaque
être pour lui-même et on ne se fatigue jamais d'aimer ! D'ailleurs,
en descendant de la voiture, César tout à son plaisir s'écri a:
"On s'est bien amusés, hein mon vieux !
Ah, les arbres... "
Jacques en était là : son écran "valait" cent arbres, pas plus,
puisque au-delà il devait faire un effort de plus en plus démesuré
pour simplement aimer.
Ah ! l'horreur de se voir si laid en ce miroir...
Incroyable : à cause d'un écran, au-delà d'un certain chiffre
de résistance amoureuse une partie du monde fout le camp sous
nos yeux ! Mais alors... si c'était la même chose avec les jours,
les hommes, les événements de la vie courante ? Et si quand on
vaut cent arbres, on valait aussi cent hommes, cent jours et que
tout le reste soit oublié... Combien d'arbres-hommes-jours-situations
supportons-nous de vivre avec plaisir et sans effort ? Et combien
en évitons-nous ? Jacques venait d'expérimenter une véritable
balance à peser l'amour.
César en s'éloignant lui lança : "Là où tu te surpasses, mon vieux,
c'est là que la vie veut s'épanouir."
©
Bernard Montaud
Bernard
Montaud répond à ses lecteurs sur le site des éditions Editas
: editas.fr
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