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LES CHRONIQUES
 


Bernard Montaud
Du bon sens


Les milles arbres

Il arriva qu'un jour... César dut se rendre de l'autre côté de la France, à Lyon...
un vrai changement de continent pour le vieil homme ! Pour une telle expédition, il avait demandé à Jacques de le conduire. Le jeune médecin avait accepté avec enthousiasme, tout en se demandant ce qui allait encore arriver avec ce bougre d'homme, tant avec lui chaque instant pouvait contenir l'impitoyable miroir du spectacle de soi-même.
Ils traversaient le Massif central quand César s'exclama : "Sais-tu mon Jacques, entre la naissance et la mort s'interpose un écran devant nos yeux, qui fausse notre vue !" Allez savoir pourquoi il disait cela ! Jacques crut bon de bousculer un peu l'instant : "Bon, je veux bien croire à ton histoire d'écran, mais je ne le perçois pas ! Comment sentir la vue sans écran ?" César ne bougea même pas un sourcil.
Plus tard, au détour d'une conversation, ils découvrirent combien ils avaient tous deux un attachement profond pour les arbres, car dans des moments difficiles de leur existence ils avaient trouvé une aide précieuse dans leur contemplation. Ils se mirent à observer ceux qui défilaient le long de la route. Et quatre cents kilomètres de route dans le Massif central, c'était quatre cents kilomètres d'arbres !
Si les cinquante premiers amenèrent une extase commune, au centième l'enthousiasme de Jacques commença à s'essouffler. Au cent cinquantième, il fut agacé par les jubilations de César. Au deux centième arbre, il aurait donné n'importe quoi pour qu'il se taise. Et au cinq centième, il frôlait un état voisin du meurtre tandis que César, impérial, continuait sans effort à s'extasier devant chaque arbre comme devant le premier. Jacques en retrouvant son calme se demanda comment il avait pu en arriver à détester ainsi son vieil ami. En fait, deux humanités s'étaient côtoyées dans cette voiture. Et pendant que l'une se construisait un écran de plus en plus épais, l'autre continuait de surfer sans écran sur chaque arbre qui passait. Quel abîme entre ces deux mondes ! Jacques avait sa réponse sous les yeux : sans écran on aime chaque chose, chaque être pour lui-même et on ne se fatigue jamais d'aimer ! D'ailleurs, en descendant de la voiture, César tout à son plaisir s'écri a: "On s'est bien amusés, hein mon vieux !
Ah, les arbres... "
Jacques en était là : son écran "valait" cent arbres, pas plus, puisque au-delà il devait faire un effort de plus en plus démesuré pour simplement aimer.
Ah ! l'horreur de se voir si laid en ce miroir...
Incroyable : à cause d'un écran, au-delà d'un certain chiffre de résistance amoureuse une partie du monde fout le camp sous nos yeux ! Mais alors... si c'était la même chose avec les jours, les hommes, les événements de la vie courante ? Et si quand on vaut cent arbres, on valait aussi cent hommes, cent jours et que tout le reste soit oublié... Combien d'arbres-hommes-jours-situations supportons-nous de vivre avec plaisir et sans effort ? Et combien en évitons-nous ? Jacques venait d'expérimenter une véritable balance à peser l'amour.
César en s'éloignant lui lança : "Là où tu te surpasses, mon vieux, c'est là que la vie veut s'épanouir." • 

© Bernard Montaud

Bernard Montaud répond à ses lecteurs sur le site des éditions Editas : editas.fr

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