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Il
faut obéir, il faut désobéir
L’obéissance est une valeur-clé dans
la plupart des traditions spirituelles. “Il vaut mieux obéir à
un mauvais maître que désobéir à un bon”, dit-on parfois. Car
dans l’obéissance, même à des ordres iniques ou stupides, on trouvera
un trésor : le renoncement à soi, la négation de l’ego.
Mais la leçon du vingtième siècle, c’est que la pire horreur peut
naître de l’obéissance. Le procès d’Eichmann, grand ordonnateur
des déportations nazies, a dévoilé un homme qui jusqu’au bout
s’est senti justifié, parce qu’il n’avait jamais fait qu’obéir.
En cela, il était fidèle à tout un système d’éducation allemande
issu du dix-neuvième siècle, fondé sur une soumission absolue
à l’autorité et une totale négation de soi.
Des recherches récentes font de ce type d’éducation la source
principale de l’horreur nazie : le système nazi a pu triompher
parce que le peuple allemand a appris à renoncer à son discernement
et à son esprit critique.
Obéir, c’est donc nier sa propre individualité, sa conscience,
sa liberté. L’obéissance est une aliénation. Mais ne pas obéir,
c’est risquer de demeurer à jamais sous l’empire de l’ego, prisonnier
de ses conditionnements, coupé de son être véritable. Et c’est
une autre aliénation ! Deux idées reçues qui s’opposent, “il faut
obéir ”, “il faut désobéir”, aboutissent donc à la même impasse
! Pour en sortir, écoutons le mot…
Ob-éir est composé de la racine -éir, qui signifie “écouter”,
et du préfixe ob-, qui signifie “au devant de, à la rencontre
de”. La véritable obéissance consiste donc à se mettre à l’écoute
de ce qui vient à notre rencontre. C’est-à-dire du réel. Obéir,
c’est s’ouvrir à l’Autre, sous toutes ses formes : l’adversité,
ce qui s’oppose à moi ; l’inattendu, ce qui déjoue mes plans,
mes projections mentales ; l’altérité d’autrui, qui excède mon
savoir et mes prises de possessions. Obéir, c’est l’ego qui s’ouvre
à ce qui le transcende, et c’est pourquoi la véritable obéissance
permet un dépassement de l’ego.
Ce qu’on prend pour de l’obéissance n’est donc souvent qu’une
surdité à tout ce qui ne correspond pas à notre représentation
du bien (la parole du chef ou du maître, le texte sacré, notre
idée de Dieu), c’est-à-dire à l’autre, à tout ce qui
n’est pas nous.
Ainsi le fanatique croit-il obéir à Dieu, quand il ne se soumet
en fait qu’à sa propre représentation mentale, au nom de laquelle
(“obéissez-moi, car j’obéis à Dieu”) il devient un tyran. Celui
qui croit obéir en se soumettant à une idée est en fait un tyran
de soi-même, et un tyran des autres : car il somme le réel d’obéir
à son idée. Mais à l’opposé, celui qui prétend ne jamais obéir
n’est souvent que l’esclave de ses propres penchants, le prisonnier
de son ego. L’individu occidental moderne n’a pas encore su remplacer
l’obéissance à une autorité extérieure (Église, État) par l’écoute
de sa vérité intérieure. Le véritable obéissant, qui est à l’écoute
à la fois de la réalité des situations qu’il rencontre et de l’être
qu’il est, sait dire “non” lorsqu’une demande ne lui semble pas
juste. Obéissance et résistance ne s’opposent pas. Mais son “non”
est toujours à la fois un oui à
lui-même et un oui au réel. Et c’est ce oui, le oui de l’obéissance,
qui rend possible leur ajustement.
©
Denis Marquet
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