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LES CHRONIQUES
 


Denis Marquet
Idées Reçues


Il faut obéir, il faut désobéir

L’obéissance est une valeur-clé dans la plupart des traditions spirituelles. “Il vaut mieux obéir à un mauvais maître que désobéir à un bon”, dit-on parfois. Car dans l’obéissance, même à des ordres iniques ou stupides, on trouvera un trésor : le renoncement à soi, la négation de l’ego.
Mais la leçon du vingtième siècle, c’est que la pire horreur peut naître de l’obéissance. Le procès d’Eichmann, grand ordonnateur des déportations nazies, a dévoilé un homme qui jusqu’au bout s’est senti justifié, parce qu’il n’avait jamais fait qu’obéir.
En cela, il était fidèle à tout un système d’éducation allemande issu du dix-neuvième siècle, fondé sur une soumission absolue à l’autorité et une totale négation de soi.
Des recherches récentes font de ce type d’éducation la source principale de l’horreur nazie : le système nazi a pu triompher parce que le peuple allemand a appris à renoncer à son discernement et à son esprit critique.
Obéir, c’est donc nier sa propre individualité, sa conscience, sa liberté. L’obéissance est une aliénation. Mais ne pas obéir, c’est risquer de demeurer à jamais sous l’empire de l’ego, prisonnier de ses conditionnements, coupé de son être véritable. Et c’est une autre aliénation ! Deux idées reçues qui s’opposent, “il faut obéir ”, “il faut désobéir”, aboutissent donc à la même impasse ! Pour en sortir, écoutons le mot…
Ob-éir est composé de la racine -éir, qui signifie “écouter”, et du préfixe ob-, qui signifie “au devant de, à la rencontre de”. La véritable obéissance consiste donc à se mettre à l’écoute de ce qui vient à notre rencontre. C’est-à-dire du réel. Obéir, c’est s’ouvrir à l’Autre, sous toutes ses formes : l’adversité, ce qui s’oppose à moi ; l’inattendu, ce qui déjoue mes plans, mes projections mentales ; l’altérité d’autrui, qui excède mon savoir et mes prises de possessions. Obéir, c’est l’ego qui s’ouvre à ce qui le transcende, et c’est pourquoi la véritable obéissance permet un dépassement de l’ego.
Ce qu’on prend pour de l’obéissance n’est donc souvent qu’une surdité à tout ce qui ne correspond pas à notre représentation du bien (la parole du chef ou du maître, le texte sacré, notre idée de Dieu), c’est-à-dire à l’autre, à tout ce qui
n’est pas nous.
Ainsi le fanatique croit-il obéir à Dieu, quand il ne se soumet en fait qu’à sa propre représentation mentale, au nom de laquelle (“obéissez-moi, car j’obéis à Dieu”) il devient un tyran. Celui qui croit obéir en se soumettant à une idée est en fait un tyran de soi-même, et un tyran des autres : car il somme le réel d’obéir à son idée. Mais à l’opposé, celui qui prétend ne jamais obéir n’est souvent que l’esclave de ses propres penchants, le prisonnier de son ego. L’individu occidental moderne n’a pas encore su remplacer l’obéissance à une autorité extérieure (Église, État) par l’écoute de sa vérité intérieure. Le véritable obéissant, qui est à l’écoute à la fois de la réalité des situations qu’il rencontre et de l’être qu’il est, sait dire “non” lorsqu’une demande ne lui semble pas juste. Obéissance et résistance ne s’opposent pas. Mais son “non” est toujours à la fois un oui à
lui-même et un oui au réel. Et c’est ce oui, le oui de l’obéissance, qui rend possible leur ajustement.
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© Denis Marquet

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