Alice est seule et sans travail. Seule n’est vraiment pas le mot. Elle vit avec sa fille Anna dans une vieille caravane que lui prête, en attendant mieux, le brave gérant du camping.
Anna, cette année, a six ans. Il faut donc l’inscrire à l’école. Et voilà qu’Alice, sa mère, s’angoisse. Que va penser la directrice quand elle lui dira où elle vit ? Le camping. Une caravane. Ce n’est pas ce que l’on appelle un domicile fixe. On va la signaler, peut-être, à l’Assistance.
Un "cas social", Anna ? La honte. Elles ne vivent pas bien, d’accord, mais il y a plus malheureux qu’elles. Au moins elles s’aiment, elles se réchauffent, elles parlent, elles prennent des fous rires. Elles pourraient avoir mieux, mais leur situation, franchement, pourrait être pire. Bref ; vient le jour de l’inscription. Anna tient fort la main d’Alice.
Le bureau de la directrice.
- Asseyez-vous. Nom de l’enfant. Situation de famille. Adresse.
Alice retient un sanglot, prend un grand souille puis, bravement, elle lâche tout, la caravane, le camping, le chômage, la solitude. La directrice écoute, la regarde par-dessus ses lunettes et dit :
- Si je vous comprends bien, madame, vous n’avez pas de vrai chez-vous.
Alice se tait. Anna, sa fille, rit et répond, toute rayonnante :
- Bien sûr qu’on a un vrai chez-nous, mais voilà, c’est pas compliqué. Nous n’avons pas, pour le moment, de vraie maison à mettre autour.
Ceci est une histoire vraie.
Ah ! l’esprit de l’enfance. Ô ! notre âme d’enfant ! Henri Gougaud, avec son immense talent d’écrivain me les fait ressentir ici avec une douloureuse nostalgie.
Enfant, on a qu’une hâte : devenir "grand", bien souvent pour être enfin pris au sérieux. Puis une fois devenu grand, devenu un adulte tout pétri de raisonnement, on a cette vague impression grandissante que quelque chose nous échappe pour être pleinement et simplement présent et content.
Alice, c’est moi, c’est vous, c’est l’adulte en prise avec le monde réglementé et compliqué des grands. Se justifier encore et toujours pour les laissez-passer de la société. Alice croit bien faire en se torturant l’esprit alors que s’abandonner à l’évidence, à la simplicité des choses - comme sa jeune Anna - se révèle si souvent l’attitude la mieux acceptée de nous tous.
Merci Henri Gougaud pour cette histoire toute de simplicité et si subtilement significative.