page d'accueil


Recherche




Sommaire du Numéro
   
Dernier numéro


        
 
  « S'asseoir et faire l'intérieur Net... »   
 
LES CHRONIQUES
 


Henri Gougaud
Contes Clés


Le fil d’araignée

Voici ce qui advint, un jour, au paradis. Shakiamouni flânait au bord d’un lac céleste. La brise parfumée ridait à peine l’eau. Or, comme il cheminait, son regard se laissa captiver par le scintillement du soleil sur les vagues transparentes.
Le désir soudain lui vint de regarder, au travers de l’eau claire, ce qui se passait ce matin-là dans le tréfonds du monde où était l’enfer. Car sous ce lac du paradis, infiniment lointains mais visibles aux yeux divins de Shakiamouni, étaient les marais de sang et de feu où remuait la foule épaisse des damnés.
Parmi cette foule, il remarqua un homme qui se débattait plus furieusement que les autres. Il tendait les mains aux cieux vides, s’agrippait aux flammes errantes pour hurler sa révolte dans les fumées de soufre. Shakiamouni le reconnut : c’était Kandata, un bandit de grande force et de haute gueule. Il n’avait occupé son séjour terrestre qu’à piller, assassiner, violer sans vergogne. Avait-il jamais eu le moindre élan de bonté ?
Shakiamouni s’interrogea et lui vint, comme une brume légère, un souvenir.
Un jour que Kandata traversait une forêt, traqué par une armée de justiciers, il avait failli écraser une araignée. Il avait retenu sa botte, par respect pour la vie de cette bête, et il avait eu pour elle une fugitive pensée fraternelle. “Peut-être est-il possible de racheter cet homme”, pensa l’être divin. Près de lui, une araignée du paradis tissait sa toile entre deux fleurs de lotus. Il saisit son fil entre ses doigts, et à travers les eaux du lac le dévida jusqu’aux marécages de l’enfer.
Au milieu des maudits épuisés de tortures, Kandata, seul rebelle, vit soudain luire ce fil d’araignée dans le ciel noir. Il leva la tête et s’aperçut qu’il descendait d’un trou brillant comme une étoile, au plus haut de la voûte. Son cœur bondit. L’espoir lui vint de s’évader de ces miasmes où il croupissait. Il empoigna le fil, il se mit à grimper. C’était un bon voleur, il savait également se hisser dans les ténèbres. Mais l’étoile était haute, et le paradis plus lointain encore. Il s’essouffla, fit halte pour une instant de repos. Il jeta, en bas, un coup d’œil. Il ne s’était pas acharné en vain. Les marais infernaux étaient déjà presque indistincts, perdus dans une brume fauve. “Encore un effort et je suis sauvé”, se dit-il. À nouveau il pencha la tête, pour se donner courage. Alors il vit, au fond des fonds, semblables à des fourmis, des grappes de damnés, affolés d’espérance, s’agripper au bout de la fine corde qu’il gravissait.
“Malheur, se dit-il, ne voient-ils pas que ce fil est fragile ? Il me supporte par miracle. Il va se rompre, et nous allons tous retomber en enfer !”
Halte ! cria-t-il. Qui vous a permis de grimper ? Ce fil est à moi, à moi seul, damnés, lâchez-le !
À peine avait-il dit ces mots, la bouche contre ses poings, que le souffle de sa voix - ce seul souffle - brisa le fil tout net.
Au bord du lac du paradis, Shakiamouni vit Kandata tomber comme un point de braise et tournoyer jusqu’à se fondre dans les lointaines brumes infernales. “Comme les hommes sont étranges et peu simples, se dit-il, soudain mélancolique. Pourquoi ce brigand a-t-il voulu se sauver seul ?” Il reprit sa promenade paisible au bord de l’eau, dans la brise indifférente et les fleurs au parfum parfait. Il était midi au paradis, et le soleil dans le ciel n’avait pas encore rencontré le moindre nuage. • 
© Henri Gougaud

Les autres chroniques d'Henri Gougaud

Toutes les chroniques

retour à la page d'accueil


© NouvellesCles.com tous droits réservés