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Le plus cinéphile des penseurs français estime que les cinéastes ont remplacé les prêtres et les philosophes, et que le cinéma peut jouer un rôle décisif dans l’évolution humaine, s’il sait remplir la fonction symbolique abandonnée par la modernité. Sa chronique reprend des films de toutes époques.

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Michel Cazenave

Big Fish ou l’initiation par les contes



On sait depuis longtemps que, sans le pouvoir de l’imagination, le monde ne serait rien. De l’imagination de Dieu (du Principe, de la Source, de la Réalité ultime : chacun lui donnera le nom qu’il voudra selon son corps de croyances - mais il n’en reste pas moins que la question est posée de savoir si l’univers n’est pas, tout simplement, le rêve que Dieu en fait, comme Tchouang-tseu se demandait s’il n’était pas, en fin de compte, le rêve du papillon dont il rêvait toutes les nuits), mais aussi de l’imagination des hommes qui en recevant l’effluve divin recrée un nouveau monde, un monde tout de symboles, comme un Monde de l’âme qui devient l’Âme du monde, un monde initiatique où, dans le repli des images, se joue l’enseignement d’une autre vérité.

Après tout, toute image quelle qu’elle soit est image de quelque chose : comme la trace, le rébus, l’énigme proposée d’un invisible premier qui se donne ainsi à voir au moment même où, pourtant, il se dérobe à nos yeux, dans un dévoilement paradoxal qui lui assure son secret.

Ne serait-ce là, tout compte fait, l’essence du cinéma que de mettre en oeuvre et en scène ce mystère primordial que nous tentons d’approcher de nos mains tâtonnantes ?

De Tim Burton, nous connaissions déjà les adaptations délirantes qu’il avait faites à l’écran du personnage de Batman ou son Edward aux mains d’argent - mais lorsque je parle de délire, c’est dans un sens laudatif qu’il faut prendre ce mot : c’est-à-dire cette démarche qui crève les raisons de notre "bon sens" quotidien pour aller chercher dans le mythe, dans le dérèglement des visions qui nous offre la règle plus profonde de l’âme, la vérité première de nos coeurs englués dans un monde chaotique où règnent les pulsions, les appétits effrénés, la domination et l’instinct.

Aussi, nous ne pouvons être surpris par le Big Fish dont Burton nous fait le cadeau. Avec une caméra assagie par rapport à Batman, avec la conviction assurée que la force d’un conte est si puissante en son coeur qu’il n’est même plus besoin d’expliquer la parabole - ou de la rendre explicite comme il le faisait dans Edward - Burton rend ici hommage à son père, décédé voici peu, comme à celui-là même qui, par la puissance du rêve, par le tapis d’histoires qu’il déroulait sous ses pieds quand il était enfant, n’était plus de ce fait la figure de l’autorité paternelle, mais celle du passeur, du guide, de l’initiateur chez qui l’autorité en revenait à son sens primordial : ce qui augmente la création des pouvoirs de l’esprit.

Alors, nous recevons, émerveillés, tous les contes que ce père inventait (traduisait, du surréel au réel ?) en faveur de son fils : l’histoire de la voiture dans l’arbre qui s’élève vers le ciel selon l’axe du monde, le poisson volant qui vole une bague de mariage dans l’union retrouvée de la mer et de l’air, de la matière et de l’esprit, du chaos de l’inconscient et du souffle divin - du plus primitif en nous avec le plus éthéré par la médiation humaine que nous sommes tenus d’opérer : dans les territoires de l’imagination ainsi rouverts à tous vents, c’est une fable mystique qui se développe sous nos yeux, d’autant plus efficace qu’elle ne prétend rien enseigner - puisque son enseignement est tout entier suspendu à l’arrière-plan des images et au secret des paroles où l’initiation se fait à l’indicible qui nous fonde, à l’invisible premier sans lequel, certainement, nous serions incapables de rien voir.


© Michel Cazenave